Haïti : la dictature tente de mettre la main sur l’université

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Walner Osna

L’histoire de l’Université d’État d’Haïti (UEH) nous montre que cette dernière se positionne généralement aux côtés des luttes populaires haïtiennes. Dans son ouvrage sur l’histoire des mouvements étudiants haïtiens, Henri Malfan[1] a apporté une grande contribution sur la participation de l’Université dans les mouvements populaires haïtiens. Ce texte va faire d’une part un historique de la participation de l’Université dans les luttes populaires en Haïti. Et il va d’autre part questionner le positionnement actuel de l’UEH dans la conjoncture difficile que traverse Haïti.

Pour faire l’historique de la participation de l’Université dans les mouvements populaires haïtiens, je me réfère particulièrement à l’ouvrage de Henri Malfan. Dans le contexte de l’occupation états-unienne d’Haïti de 1915-1934, l’Université a joué un rôle dans la résistance contre les occupants. L’année 1929 marque l’entrée de la jeunesse étudiante haïtienne dans les dynamiques de luttes. Le 31 octobre 1929, les étudiant-e-s de l’École centrale d’agriculture de Damien ont déclenché une grève pour contester la décision de Georges Freeman de réduire les bourses de 66 à 15 dollars. Ce mouvement bénéficiait de la solidarité des étudiant-e-s de l’École de droit, de la Faculté de médecine et de pharmacie, de l’École normale, etc. Les étudiant-e-s ont mis en place des comités de lutte pour intensifier le mouvement. Ainsi, Henri Malfan nous informe que « la puissante vague de grève et de manifestations étudiantes joue un rôle catalyseur du mouvement nationaliste et démocratique » (p.27). Après le départ des occupants en 1934, quelques années plus tard, les étudiant-e-s se sont retrouvés à nouveau parmi les avant-gardes des luttes politiques en Haïti.

L’année 1946 ainsi que les précédentes sont caractérisées par la détérioration des conditions matérielles d’existence des classes populaires en particulier la paysannerie. La bourgeoisie compradore constitue la principale base sociale du pouvoir d’Élie Lescot soumis à l’impérialisme états-unien. C’est dans ce contexte qu’un mouvement se déclenche contre le pouvoir de Lescot et encore une fois, les étudiant-e-s étaient partie prenante. Selon Malfan, « […] il y a un cercle d’étudiants se dénommant “La Clique” qui va jouer un rôle de premier plan dans le déclenchement de l’offensive contre Lescot » (p.35). Le mouvement étudiant s’est poursuivi contre la dictature réactionnaire de Paul Eugène Magloire accédé au pouvoir après le coup d’État contre le président Léon Dumarsais Estimé en 1950. Au regard de la constitution de 1950, le mandat de Magloire devait prendre fin le 15 mai 1956, alors que ce dernier estimait que son mandat aurait pris fin le 6 décembre 1956 parce qu’il avait prêté serment le 6 décembre 1950. C’est ainsi que les élèves du lycée Alexandre Pétion de Port-au-Prince lancent les mobilisations contre Magloire. Le même cas de figure que nous vivons aujourd’hui avec le dictateur corrompu Jovenel Moïse. Avant même la date du 15 mai, les lycées, les collèges et les facultés ont été mobilisés pour renverser le pouvoir. Le cynisme de ce dernier exerçant des répressions féroces contre les mouvements étudiants a indigné la population et a occasionné l’élargissement ainsi que le renforcement de l’opposition. Ces mouvements entrainent la chute du dictateur Magloire au pouvoir en décembre 1956. La résistance continue !

François Duvalier, en accédant au pouvoir en 1957, ne tarda pas à instaurer une dictature. Ces propos de Malfan nous donnent une idée : « une fois installé au pouvoir, Duvalier allait se mettre, sans tarder, à la tâche, pour réaliser les vœux les plus chers des réactionnaires haïtiens et étrangers » (p.49). Les mouvements populaires haïtiens se mettent en branle pour bloquer la machine dictatoriale. Les étudiant-e-s s’organisent pour apporter leur contribution dans la lutte populaire. On peut identifier entre autres l’Association des étudiants en médecine (ADEM), l’Association des étudiants de l’école normale supérieure (ADENS) et l’Association des étudiants en génie. Ainsi, la fédération Union nationale des étudiant-e-s haïtiens (UNEH) fut constituée sous l’initiative de jeunes militant-e-s marxistes et de démocrate-chrétiens. En novembre 1960, l’UNEH a lancé une grève illimitée pour protester contre la répression gouvernementale et exiger la libération des étudiants arrêtés. François Duvalier a pris un décret le 16 décembre 1960 pour annoncer la dissolution de l’UNEH, considéré comme une menace. C’est le début de la macoutisation de l’Université. Ce réflexe macoutiste demeure encore aujourd’hui le mobile de l’action des dirigeant-e-s de l’institution. Il faut poursuivre la lutte pour la démacoutisation de l’UEH. L’UNEH a dû se transformer en organisation clandestine à cause du niveau de répression et de criminalité du pouvoir jusqu’à sa disparition en 1968. Si l’on vient à l’histoire politique plus récente du pays, le mouvement étudiant était toujours actif.

La participation du mouvement universitaire haïtien contre le régime de Lavalas 2002-2004 témoigne l’implication de l’UEH dans les luttes politiques récentes. Le mouvement Grenn nan bouda (GNB) a activement contribué au renversement du régime en février 2004. Les mobilisations sur la loi exigeant l’augmentation du salaire minimum en 2009 venaient d’abord de l’UEH. Si comme avant, il n’y a pas de grandes associations facultaires voire de fédération étudiante dans cette lutte, on peut toutefois identifier la grande contribution des organisations universitaires de gauche comme Asosyasyon invèsitè ak inivèsitèz desalinyen (ASID), Cercle d’étude en littérature gramscienne (CELG), Sendika travayè anseyan inivèsite Ayiti (STAIA)… Toute cette histoire montre la participation de l’UEH dans les mouvements populaires.

L’Université n’a jamais eu de position ambiguë dans les conjonctures politiques du pays voire de position complice du pouvoir. Or, depuis l’accession/l’imposition du régime « bandit légal » au pouvoir en 2011, l’UEH est censée faire partie du bloc au pouvoir. À tel point que l’un des vice-recteurs, Wilson Laleau a été promu ministre des Finances du pouvoir en avril 2013 puis conseiller de Jovenel Moïse. De leur point de vue, la dynamique contestataire de l’Université représente une menace pour le PHTK et leurs intérêts, du fait de l’illégitimité de leur pouvoir. Historiquement, c’est la première fois que l’UEH s’aligne avec un pouvoir aussi corrompu, aussi criminel et dictatorial. L’UEH et l’oligarchie sont quasi les seuls acteurs dans la société haïtienne à ne pas se prononcer contre les crimes dans les quartiers populaires, les exactions du pouvoir « bandit légal », la violation systématique de droits humains et de la constitution incluant la décision arbitraire de Jovenel Moise de prendre d’assaut le pouvoir après la fin de son mandat le 7 février 2021. Qu’est-ce qu’a fait le rectorat après l’assassinat d’un étudiant par un agent de l’Unité spéciale générale du palais national au sein de l’École normale supérieure ?

Le rectorat se lance dans un processus de pacification de l’UEH. Le journaliste Frantz Duval a tenté de faire une comparaison maladroite entre les élections dominicaines gagnées par Luis Abinader et les dernières « élections » illégitimes du club des 33 personnes formant le conseil de l’université, gardien du statu quo établi à l’Université, la plus haute instance décisionnelle à l’UEH, a reconnu que l’équipe de Fritz Deshommes a réussi à pacifier l’UEH. Il écrit que : « Dans le cas de l’Université d’État d’Haïti, ce n’est pas la magnificence du bilan de l’équipe reconduite qui lui a fait gagner les élections. Le conseil sortant a surtout su pacifier l’UEH. Gérer l’équilibre. […] Ne jamais contrarier ni interpeller les autorités étatiques. C’est tout. Et c’est suffisant[2] ». Les deux conjoints (UEH/PHTK) sont donc très semblables dans leur logique de fonctionnement.

En plus de la répression de la pensée critique de gauche et la persécution de ses porteurs et porteuses, l’administration de l’UEH patauge comme le PHTK dans la corruption la plus sordide. Notons comme exemple le détournement du financement de 20 millions de gourdes accordé par le gouvernement de Jacques Édouard Alexis en 2008 pour la construction d’un restaurant universitaire. Ceci est comparable aux 25 stades fantômes « construites » par Laurent Lamothe, un ancien premier ministre du régime « bandit légal ». Jusqu’à présent, on cherche en vain l’endroit où ces infrastructures sportives ont été construites ainsi que le restaurant universitaire.

La décennie 2011-2021 marque un mariage de grand amour entre l’Université d’État d’Haïti (UEH) et le régime « bandit légal » PHTK (Parti haïtien tèt kale). Quel paradoxe si l’on se réfère à l’histoire de l’Université ! Je tiens à préciser que lorsque je parle de l’alliance entre l’UEH et le régime de PHTK, il n’est pas question d’un discours homogénéisant qui nie les personnalités intègres et honnêtes de l’institution qui se démarquent du régime « bandit légal ». Je reconnais qu’il y a certains professeur-e-s, étudiant-e-s et personnels, très peu certes, qui accompagnent les luttes populaires haïtiennes. Cette alliance renvoie plutôt au positionnement complice du rectorat et de certains professeurs qui s’alignent aux politiques du pouvoir « bandit légal » et qui veulent réduire en silence tout esprit contestataire.

En fait, il y a plusieurs points communs entre la gouvernance du pays par PHTK et celle de l’université par cette équipe qui s’y installe depuis environ deux décennies. Criminalisation, répression de la pensée critique et de la contestation, corruption, incompétence, etc. sont autant de caractéristiques communes au couple UEH/PHTK. On peut citer comme exemple l’initiative de la militarisation de l’Université par le rectorat en complicité avec ses professeurs-soldats ayant pour but de mater toutes formes de protestation au sein de l’UEH et de solidarité de cette institution avec la lutte du peuple souverain. En 2016, la tentative d’assassinat-social mais aussi physique — et l’expulsion arbitraire qui étaient faites contre les étudiant-e-s progressistes de gauche qui étaient activement impliqués dans toutes les luttes populaires (mouvements ouvriers, mouvements paysans, anti-extractivisme…) sont encore d’autres exemples. Dans un entretien accordé au journal Ayibopost, le professeur-chercheur Georges Eddy Lucien affirme que : « il faut aussi préciser que ces étudiants qu’on a criminalisés et exclus de l’université ne luttaient pas seulement au sein de l’UEH, mais aussi contre les exploitations touristiques à l’Ile-à-Vache, contre l’exploitation des mines, contre le projet d’industrie financier à la Gonâve[3] ».

Le « recteur » contesté, illégitime et à moralité douteuse de l’UEH pense pouvoir cacher une évidence en affirmant à un journal, à l’occasion de la fête du drapeau et de l’Université en Haïti : « la position de l’Université d’État d’Haïti est plurielle par rapport à la crise[4] ». Chat konnen rat konnen. La société sait très bien la position de l’Université, elle est du côté du régime au pouvoir. Toutefois, cette alliance entre l’UEH et le PHTK est un grand paradoxe. Car, l’université a toujours été aux côtés des classes populaires et contribuait à ses différentes luttes. N’est-ce pas cette raison qui explique que l’université est nommée « gardienne du drapeau » en Haïti ? Définitivement, les acteurs qui luttent pour une transformation sociale en Haïti doivent prendre en compte cette importante institution afin de doter le pays et l’UEH de dirigeant-e-s dignes et à la hauteur de la révolution haïtienne et de la mission historique de l’Université.

[1] Malfan, H. (1981). Cinq décennies d’histoire du mouvement étudiant haïtien. Montréal, Édition Jeune Clarté.

[2] Duval, F. (2020, juillet 6). RD-UEH, deux élections exemplaires. Le Nouvelliste. https://lenouvelliste.com/article/218246/rd-ueh-deux-elections-exemplaires

[3] INTERVIEW : Le PHTK a pacifié l’Université d’État d’Haïti. (2019, octobre 29). AyiboPost. https://ayibopost.com/interview-le-phtk-a-pacifie-luniversite-detat-dhaiti/

[4] Zéphyr, D. (2021, mai 19). Le recteur de l’UEH Fritz Deshommes : « La position de l’université d’état d’Haïti est plurielle par rapport à la crise ». Gazette Haiti. https://www.gazettehaiti.com/node/3525