Haiti: le gouvernement du Canada est du mauvais côté

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Pierre Beaudet (intervention lors d’un atelier organisé par le Regroupement des Haïtiens de Montréal contre l’Occupation d’Haïti (REHMONCO) à l’occasion de l’évènement AYITI LA! Histoires d’un tremblement de cœur, le 11 janvier 2020).

Plusieurs reportages, entrevues et déclarations constatent la situation déplorable d’Haiti dix ans après le terrible séisme de 2010 : une gouvernance disloquée, une situation sociale et économique désastreuse, un niveau de violence où se combine la répression policière et l’action de gangs armés agissant souvent en sous-mains avec le pouvoir, etc. De l’autre côté, une immense révolte populaire, un ras-le-bol généralisé, une mobilisation animée par les jeunes générations. Il faut s’inquiéter, et aussi espérer.

Au Canada, la crise haïtienne devient également un enjeu. La très grande diaspora haïtienne concentrée à Montréal et ailleurs au Québec, est sur les dents. Ce sont ces Haïtiens de tous les secteurs et de toutes les classes sociales qui viennent en aide à plus d’un million d’Haïtiens qui autrement seraient sur le chemin de la famine et de la misère. Des militants et des militantes d’origine haïtienne sont actifs partout, dans les associations (comme la Maison d’Haiti, le REHMONCO, Solidarité Hait-Québec et plusieurs autres), les syndicats, les groupes communautaires, les institutions d’enseignement, les médias.

Le gouvernement canadien pour sa part adopte des politiques peu susceptibles d’aider la « perle des Caraïbes » à sortir de la crise. Il importe de comprendre pourquoi et pour ce faire, il faut rappeler les grandes lignes d’une relation tumultueuse qui dure depuis plus de 60 ans.

Une tragédie qui dure depuis longtemps.

Dans les années 1950-60, Haiti est pour le Canada et surtout pour le Québec une terre de missions. Des curés et des religieuses étaient présents par centaines pour apporter la bonne parole mais en fait et surtout, pour aider une population dans la misère et l’ignorance. Parallèlement, des individus et des organisations de la diaspora qui affluent à Montréal nous apprennent à comprendre le rôle terrible jouée par une dictature appuyée par les États-Unis et « tolérée » pourrait-on dire, par les autres y compris le Canada. Des entreprises canadiennes font quelques bonnes « affaires » en Haiti. À Ottawa, on se contente de mettre en place un programme de « coopération » qui est rapidement détourné par la dictature, mais on préfère garder le silence.

Dans les années 1970-80, tout bascule avec l’essor d’un mouvement populaire en Haiti déterminé à éliminer le clan Duvalier par tous les moyens possibles. Les Haïtiens et Haïtiennes de Montréal mettent en place un vaste réseau de solidarité à travers ses groupes et ses radios communautaires, avec l’appui actif de plusieurs mouvements populaires et progressistes québécois. On demande entre autres que le gouvernement canadien cesse d’appuyer Baby Doc et ses sbires en se sortant d’une pseudo « neutralité » et en se mettant en phase avec le mouvement démocratique[1]. À la fin des années 1980, c’est le débordement. Les mouvements haïtiens convergent autour de Lavalas, une coalition animée par Jean-Bertrand Aristide et appuyée par la majorité des forces qui se battent pour la démocratie. Quand Ti’Tide emporte les premières élections démocratiques, l’espoir renaît. Sous la pression des mouvements, le Canada et d’autres intervenants extérieurs semblent disposés à aider à la reconstruction.

Rapidement cependant, le vent tourne. Avec l’appui de l’administration Bush aux États-Unis, les duvaliéristes avec l’armée et une grande partie de l’élite haïtienne viennent tout près de tuer Aristide qui réussit cependant à s’exiler. Washington feint d’être opposé à la violence, mais sur le fond, les États-Unis ne veulent pas d’un nouveau régime qui aspire à la démocratie et la souveraineté nationale. L’État canadien a une posture plus claire contre le coup, mais se contente en gros d’attendre le retour des Démocrates à la Maison-Blanche, ce qui survient en 1994 avec Bill Clinton. Aussitôt celui-ci organise l’exil des tueurs comme Raoul Cédras (rapatriés en douce aux États-Unis) et le retour d’Aristide.

Le deuxième coup d’état

Quand s’amorce cette nouvelle phase, le pays est encore dévasté par les impacts de la dictature qui a sévi pendant quatre longues années. Aristide pour sa part a compris le message de Washington qui lui demande de « rentrer dans le rang » et d’endosser le programme d’ajustement structurel mis de l’avant par la Banque mondiale et le FMI : privatisations en masse du secteur public, licenciements massifs dans la fonction publique, mise en place d’un nouveau dispositif « sécuritaire » pour empêcher les « débordements » et bloquer l’exode des « boat people » haïtiens qui affluent vers la Floride. Une gouvernance erratique est mise en place pour tenter ce « redressement » qui va à l’encontre du peuple.

Le Canada pendant ce temps devient plus actif sur le terrain de la coopération. Il opère en Haiti selon les grandes lignes déterminées par la Banque mondiale et les États-Unis pendant qu’à l’échelle régionale (Amérique du Sud et Caraïbes), il participe à la stratégie américaine pour créer une vaste zone de libre-échange qui subjuguerait une fois pour toutes l’ensemble de l’hémisphère aux impératifs impérialistes[2]. Il développe des liens privilégiés avec la République dominicaine qui est à la fois un des rares États du sud à appuyer l’initiative américano-canadienne et un pouvoir qui repose en grande partie sur l’infâme traitement réservé à des centaines de milliers d’Haïtiens qui y travaillent dans des conditions très proches de l’esclavage. Parallèlement, l’Agence canadienne de développement international (ACDI) met en place une myriade de projets plus ou moins déconnectés avec les priorités haïtiennes en insistant, à la demande des puissances, sur le rétablissement des forces dites de sécurité, sachant qu’elles sont requises non seulement pour protéger l’ordre public, mais pour être un rempart efficace contre les revendications populaires.

Rapidement, cette situation mène à une grande impasse. Le gouvernement d’Aristide s’avère incapable de gouverner et se retrouve coincé entre les revendications populaires et les pressions extérieures. Une dynamique dangereuse se développe avec la prolifération de bandes armées proches du régime (les « chimères »). Ce chaos profite à l’opposition de droite, dont plusieurs vestiges de la dictature duvaliériste. Celle-ci s’organise, y compris sur le plan militaire, en bénéficiant des appuis de la droite américaine et de la Républicaine dominicaine. Le pays devient ingouvernable. Réunis en cachette à Gatineau par le ministre Coderre du gouvernement de Jean Chrétien, les États-Unis, la France et le Canada élaborent en 2003 un plan de mise en tutelle d’Haïti[3]. Les puissances sabotent parallèlement les pays de la région réunis au sein de la CARICOM qui cherchent une solution à la crise avec les parties prenantes haïtiennes. En 1994 finalement, un commando américain capture et expédie Aristide vers l’Afrique à partir de l’aéroport de Port-au-Prince, alors contrôlé par des militaires canadiens.

La dérive

Alors que le contrôle direct passe aux mains des puissances extérieures, ces nouveaux évènements dramatiques ouvrent alors un nouveau cycle de crises. Les mêmes « donateurs » affluent dont le Canada avec le même programme d’ajustement structurel qui vise à aligner Haiti sur les politiques néolibérales. Il faut réduire l’État haïtien à sa plus simple expression, ouvrir le pays aux investissements et au commerce extérieur, ce qui signifie la mise au pas des travailleurs dans les ateliers de misère qui se multiplient dans le pays, et qui inclut aussi la destruction d’une grande partie de la paysannerie alors que le « libre-échange » permet aux multinationales (principalement américaines) de prendre le contrôle de la commercialisation alimentaire.

Le Canada relance en grand sa coopération avec un programme de plusieurs millions de dollars qui néglige à peu près complètement le secteur rural en se dispersant dans une myriade de projets élaborés sans consultation réelle avec les autorités haïtiennes. Par ailleurs, il continue à « reconstruire » les appareils dits de « sécurité » avec la Police nationale haïtienne (PNH) par la formation et l’encadrement par plus de 1900 militaires et policiers canadiens, également en construisant de nouvelles prisons dans un pays où la moitié de la population vit sous le seuil de la pauvreté. Une partie importante de la présence canadienne se fait également sous l’égide de la Mission de stabilisation des Nations-Unis (Minustah), une force armée multinationale déployée pour empêcher les turbulences. Assez rapidement, celle-ci est aux prises avec la colère de la population, notamment dans les quartiers populaires de Cité-Soleil et de Bel-Air, où des exactions sont commises contre des civils. Cela dégénère au point où le commandant brésilien de la Minustah se suicide, découragé de cette dérive.  

Le désastre de 2010

En 2010, le tremblement de terre dévaste un pays déjà à terre. On le sait maintenant, ce n’est pas tellement la force du séisme qui conduit à la mort de centaines de milliers de personnes, mais le délabrement généralisé, les infrastructures désuètes, la faiblesse énorme du système de santé et de protection des citoyens. La première réaction des puissances est alors de déployer un nouveau contingent de Marines américains, de peur, encore une fois, d’un « débordement ». Par après déferlent les institutions humanitaires dont les agences de l’ONU et d’autre part, des milliers d’organismes américains en grande partie menés par des groupes évangéliques. Se met alors en place la « république des ONG », dans la confusion totale où les Haïtiens et les Haïtiennes deviennent des spectateurs d’une « reconstruction » qui ne va nulle part.

Rapidement, la « communauté internationale » (en réalité les États-Unis, le Canada et la France) met en place une « Commission intérimaire pour la reconstruction » où on s’assure que les donateurs internationaux prédominent. Même situation avec le « Fonds fiduciaire multi-donateurs établi par la Banque mondiale ». Le Canada est partie prenante de cette stratégie en continuant d’investir principalement dans le « plan de réforme de la police haïtienne » et dans d’autres dispositifs judiciaires et sécuritaires, y compris la construction de prisons. D’autres projets canadiens consistent à implanter en Haïti des méthodes de gestion publiques calquées sur l’expérience canadienne dont le but est officiellement « d’améliorer la gouvernance ». Durant les années 2010-2016, Haïti devient le plus important récipiendaire de l’aide canadienne dans les Amériques (avec un budget de 1,4 milliard de dollars).

Entretemps, la « république des ONG » canalise une grande partie de l’aide. Comme dans le passé, les projets prolifèrent, dans l’absence d’un plan d’ensemble, et aussi et surtout, en ne tenants pas compte du fait que les problèmes de gouvernance et de pauvreté sont des conséquences d’un État disloqué, constamment soumis aux pressions internationales, donc sans grande légitimité et pouvoir.

On constate depuis les impacts mitigés, voire contradictoires, de l’aide d’urgence déversée sur Haïti. Dans une étude récente à Léôgane, l’épicentre du séisme, des chercheurs canadiens révèlent que l’important appui dans le domaine de la santé ont des effets pervers : les différentes activités liées à l’action humanitaire fonctionnent selon leurs propres logiques, et les efforts considérables investis dans les activités d’aide d’urgence ont eu un effet négatif sur l’objectif global de reconstruction d’Haïti « en mieux », et ce de manière durable, afin de briser le cercle de dépendance du pays avec la communauté internationale[4].

Dix ans plus tard

En 2011, une frauduleuse élection met à la présidence Michel Martelly, un voyou protégé par les États-Unis et endossé par le Canada. La corruption s’aggrave, ce qui profite à des « entrepreneurs » criminalisés et aussi, il faut le dire, à des entreprises multinationales impliquées dans de douteux contrats, comme la firme canadienne SNC-Lavalin. Les prédictions de l’ONU et de la Banque mondiale qui promettent le retour de la croissance s’avèrent non fondées et l’économie s’écroule. Les dernières années de la Minustah sont ravagées par le scandale de l’épidémie du choléra (la contamination est venue de contingents de l’ONU), les violences et les agressions sexuelles.

En 2017, la passation des pouvoirs vers Jovenel Moïse et surtout l’éclatement du scandale de PétroCaribe (les milliards donnés par le Venezuela et détournés par la clique au pouvoir) est la goutte faisant déborder le vase. La « communauté internationale fait semblant d’être surprise et émue, alors que le stratagème établi par Martelly et Moïse pour détourner l’aide est archi connu.

Aujourd’hui, c’est le ras-le-bol général. Même l’opposition traditionnelle, cooptée pendant longtemps, essaie de se regrouper pour réclamer le départ du président corrompu. Dans les rues, dans les mouvements populaires et radicaux, on est déjà rendus ailleurs. Le départ des bandits n’est que la première étape pour réinventer le pays « lock » (bloqué).

Pour autant, Moïse et son cercle rapproché résistent. Ils craignent, avec raison, que leur renversement mènerait à des procès pour des accusations très graves, à moins qu’ils ne soient « extirpés », comme d’autres dictateurs avant eux, par les « protecteurs. Face à cette situation, les États-Unis, qui détiennent le gros du bâton, appuient Moïse, pas tellement parce qu’ils le respectent, mais parce qu’ils craignent la montée d’un mouvement populaire de plus en plus radical. Pour Washington et aussi pour Ottawa, l’idéal serait de remplacer la clique actuelle « en douce », en forçant une pseudo « coalition » où un « nouveau » régime, qui serait l’ancien régime relooké, ramènerait la « paix ». Il faut dire que les opinions sont partagées dans le « Core Group » (où dominent les États-Unis, la France, le Canada et le Brésil), et même à Washington sur la manière de « gérer » la crise. Trump et Bolsanero sont partisans évidemment d’écraser la contestation, alors que la France et le Canada espèrent que les « modérés » dans l’opposition accepteront une transition « en douce », dont l’objectif ultime est de maintenir Haïti dans la prison de fer du néolibéralisme.

Entretemps, le Canada continue de fournir du soutien financier, policier et diplomatique au gouvernement pourri. Des officiels canadiens continuent de justifier leurs actions, dont l’appui à la police qui est de plus en plus est « gangstérisée » par les bandits au pouvoir. On refuse de considérer le gouvernement actuel comme illégitime.

Jusqu’où cela peut aller ? Selon Guy Taillefer du Devoir, « c’est Haïti renvoyée à l’ère des tontons macoutes qui semaient la terreur sous les Duvalier. C’est une violence et une impunité qui surlignent l’infamie de sa classe dirigeante, certes, mais qui étalent aussi l’échec patent des missions de paix onusiennes et montrent du doigt Washington, Ottawa et les autres pour leur complaisance et la mécanique néocoloniale qu’ils perpétuent, de décennie en décennie »[5].

Nos responsabilités

Au Canada et notamment au Québec, il y a une tradition de solidarité qui doit être ravivée. Des organisations de la diaspora sont bien placées pour rassembler, faire converger tous les gens de bonne volonté. Il y a quelques priorités qu’il serait important de considérer :

  • Il faut faire pression sur le gouvernement canadien pour qu’il endosse les revendications des mouvements populaires et de l’opposition pour exiger la démission immédiate et sans condition de Moise et des sbires directement responsables de la répression en cours. Le Canada de même que les autres pays impliqués ont déjà perdu beaucoup de crédibilité auprès de l’opinion haïtienne. S’il continue dans la même voie, le Canada sera identifié à la dictature, comme on l’a vu récemment avec les manifestations devant l’ambassade à Port-au-Prince[6].
  • Il faut mobiliser partout, au sein de la diaspora et des mouvements populaires et progressistes au Québec des appuis directs et urgents pour soutenir la mobilisation sociale en cours. Haïti ne changera pas seulement avec un nouveau gouvernement, et le nouveau mouvement populaire qui s’organise autour des jeunes jouera un grand rôle. Il faut les appuyer et ça presse.
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[1] Cette revendication est partiellement appuyée par Ottawa lors des dernières années du règne horrible de Baby Doc.

[2] C’est à cette époque qu’une vaste coalition québécoise s’investit dans la lutte contre ce traité pour créer la « Zone de libre-échange des Amériques ». Un « Sommet des peuples » réunit 50 000 personnes des 35 pays de l’hémisphère à Québec en avril 2001. D’immenses manifestations sont organisées au Brésil, au Venezuela, en Argentine et finalement, la ZLÉA est enterrée au grand dam de Washington et d’Ottawa.

[3] Le tout a été révélé par le journaliste Michel Vastel dans l’Actualité, mars 2003.

[4] Nicolas Lemay Hébert, Andréane Marel, Patrick Robitaille,  « Haiti : tensions entre aide humanitaire et développement dans le secteur de la santé », Alternatives humanitaires, novembre 2019

 

[5] Guy Taillefer, Le Devoir, 11 janvier 2020.

[6] Comme le révélait un excellent reportage de l’émission Enquêtes de Radio-Canada du 9 janvier 2020, < https://ici.radio-canada.ca/tele/enquete/site>