Imaginons l’après de l’effondrement qui vient

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Gus Massiah, propos recueillis par Véronique Brocard, Sine Mensuel, juin 2020d

 

Ce que nous vivons n’est pas une parenthèse, c’est une rupture. D’abord par l’ampleur du phénomène. C’est la première fois dans l’histoire de l’humanité que plusieurs milliards de gens se sont enfermés chez eux, en même temps, sur instruction des autorités et sans protester. Ensuite par la prise de conscience collective que quelque chose de fondamental est advenu et qui ne nous fera pas retrouver le monde d’avant. Il est clair que nous allons vivre avec des pandémies. Celle que nous avons vécue n’est pas un accident. Au cours des dix ou quinze dernières années, nous avons eu plusieurs avertissements, le VIH, Ébola, le Sras… D’une manière ou d’une autre, cette crise va passer. Cela prendra un an et demi ou deux ans, il y aura des confinements partiels, des déconfinements tant qu’on n’aura pas trouvé un médicament ou un vaccin. Les pandémies modifient l’horizon sanitaire et la manière dont fonctionne le monde. On s’habitue à vivre avec elles, comme on s’est habitués à vivre, par exemple, avec le Sida. Qu’est-ce que cela implique ? Qu’est-ce qui risque de se passer dans le monde d’après ? Deux grandes possibilités vont cohabiter, s’affronter.

La première, c’est une reprise en main. Ceux qui, à un moment donné, ont été obligés de lâcher du lest, vont essayer de reprendre les pouvoirs économiques, financiers, y compris militaires. Nous allons avoir ce que nous avons déjà, c’est-à-dire la montée de régimes qui s’appuient sur des idéologies racistes, xénophobes et sécuritaires soutenues par une partie des populations qui face à la peur acceptent les propositions conservatrices, réactionnaires. Les Trump, Orban, Modi, Bolsonaro vont continuer à prospérer. Nous allons probablement voir se multiplier des formes de ce capitalisme  apparu après la crise de 2008, un néolibéralisme que nous appelons austéritaire, soit un mélange d’austérité et d’autoritaire et qui risque de devenir un néolibéralisme dictatorial. Les reprises de contrôle vont être très brutales. Elles ne se limiteront pas aux attaques contre les libertés et à l’augmentation des violences policières. Des conflits multiples vont se développer, des guerres aussi dont on sait qu’elles sont une manière de rétablir l’ordre.

En face, les résistances seront également puissantes. On va assister à une multiplication de protestations, de manifestations, de révoltes. On va également assister à l’émergence d’idées et de propositions nouvelles. On retrouve la fameuse phrase magnifique d’Antonio Gramsci que j’aime citer. Dans ses Carnets de prison, il écrivait : « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître, et dans ce clair-obscur surgissent les monstres ». On y est. Le vieux monde se meurt et on voit apparaître un peu plus le nouveau monde. En 2019, une étude a répertorié quarante-sept pays, soit un quart des pays du monde, qui ont connu des mouvements sociaux d’une grande ampleur et souvent insurrectionnels. L’Irak, l’Algérie, le Soudan, Hong-Kong… Ces mouvements s’appuient sur des changements qui étaient déjà en cours avant la pandémie. Il en existe cinq majeurs.

Cinq changements majeurs

Le premier est la révolution des droits des femmes qui remet en cause de rapports sociaux millénaires. Comme toute révolution, celle-ci a produit des violences, notamment des violences contre les femmes. Le deuxième grand changement est la rupture écologique qui dépasse largement la seule question du climat, mais englobe la biodiversité, l’existence des espèces menacées, c’est une révolution philosophique. Le troisième grand bouleversement, c’est le numérique et les biotechnologies. Nous sommes en plein dedans. Avec le télé-monde, la question sanitaire, les biotechnologies, les nouvelles formes de domination et d’exploitation, comme on le voit avec les Gafam, les laboratoires pharmaceutiques. La quatrième grande révolution est la deuxième phase de la décolonisation. Au moment de la décolonisation, on disait : « Les États veulent leur indépendance. Les nations veulent leur libération. Les peuples veulent la révolution. » La première étape a été réalisée, la deuxième phase est en cours. On le voit dans les bouleversements géopolitiques, la crise des États-Unis et de l’Europe, la montée en puissance des nouvelles nations comme la Chine, l’Inde, le Brésil. La carte du monde se recompose. Enfin, cinquième bouleversement : le changement démographique de la planète qui pose le problème de la cohabitation entre les jeunes et les vieux, d’ailleurs posée de façon très différente suivant les pays, les migrations, la scolarisation. Voilà ce qui poussait vers le nouveau monde avant la pandémie et que la pandémie vérifie et complète. À cela viennent s’ajouter de nouvelles propositions pour l’obtention de droits : droit à la santé, droit à l’éducation, droit au revenu qui, il y a peu, apparaissait comme une chose complètement utopique et absurde, droit au travail, droit aux services publics, droit à une action publique qui n’est pas uniquement la bureaucratie et l’État, droit des communs par rapport à la propriété. Nous avons brutalement une floraison extraordinaire d’idées nouvelles. Évidemment, elles ne vont pas s’imposer tout de suite. Elles sont le support de ce que peut être le nouveau monde.

La bataille contre le néolibéralisme est engagée

La bataille contre l’hégémonie culturelle du néolibéralisme et du capitalisme financier est engagée et avec elle la remise en cause de l’individualisme, des inégalités, des discriminations. Cette rupture ne sera pas facile. Les propositions vont prendre des formes différentes selon les régions. La situation n’est évidemment pas la même selon qu’on réside en Asie, en Chine, en Amazonie, en France, en Amérique du Nord ou en Afrique. Les mouvements sociaux et citoyens prendront des formes très différentes et s’inscriront à des niveaux également très différents : global, régional, national, local. Par exemple, une des propositions passionnantes qui émerge aux États-Unis est celle portée par Alexandria Ocasio-Cortez et les trois autres jeunes femmes parlementaires membre, du DSA (Democratic Socialists of America), proches de Bernie Sanders. Elle prône un vaste plan d’investissement pour stopper le réchauffement climatique, tout en promouvant la justice sociale et la santé publique. En Europe, on retrouvera une partie des propositions du Geen New Deal, mais en y ajoutant des spécificités.

La pandémie confirme d’une certaine manière ce que disait le mouvement altermondialiste et l’oblige aussi à tenir compte de l’évolution de la situation. Elle a par exemple mis en valeur des propositions de relocalisation. Le mouvement altermondialiste affirme – et je pense que c’est tout à fait juste – que la réponse à ce qu’était la mondialisation néolibérale n’est pas le nationalisme. C’est la construction d’un autre monde, au sens propre du terme, qui doit faire l’objet d’une réflexion globale.

Comme l’empire romain

Enfin, je veux terminer en évoquant un livre paru il y a deux ans : Comment l’Empire romain s’est effondré (Ed La Découverte). Ce que dit son auteur, Kyle Harper, c’est que sa chute a été facilitée, accélérée, par deux grands événements. Une pandémie, la première de l’histoire de l’humanité. L’Empire romain, comme l’Empire chinois, était un premier empire mondialisé. La peste a pris les transports, comme le Covid-19. Ensuite, une petite période glaciaire accompagnée d’importantes éruptions volcaniques qui ont provoqué de nombreux dérèglements climatiques. Pandémie + climat : nous avons aujourd’hui une conjugaison des phénomènes qui affaiblissent le monde occidental analogues à ceux qui affaiblirent l’Empire romain. Qu’il se soit effondré ne veut pas dire que la civilisation s’est arrêtée. Au contraire, le Moyen-Âge a été une période d’émergence d’une nouvelle civilisation. Ce que certains appellent aujourd’hui l’effondrement, c’est en fait la préparation d’une nouvelle civilisation. Ce n’est pas la fin du monde.

 

 

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