Inde : la catastrophe

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Huitième État le plus peuplé d’Inde, le Karnataka est devenu le troisième en nombre de malades du Covid-19. Habitants et acteurs médicaux expriment leur angoisse, alors que les structures hospitalières sont submergées et que le pire reste à venir.

Bangalore (Inde).– Nous sommes à l’aube et Tanveer Ahmed et son chauffeur commencent le travail. Sirène à fond et à toute allure, l’ambulance slalome entre les véhicules. À l’avant, Tanveer jongle entre les coups de fil de familles, désespérées. « Oui, monsieur, nous allons arranger un enterrement pour votre père, tente-t-il de rassurer. Envoyez-moi son nom, sa religion, sa carte d’identité et l’hôpital où il est mort. »
En quelques semaines, le nombre de décès a explosé à Bangalore et le système hospitalier ne parvient plus à gérer les cadavres. Avec d’autres volontaires, Tanveer a lancé l’ONG Les Anges de la grâce, pour offrir une fin de vie digne aux victimes qui s’accumulent. Après avoir récupéré le corps d’un mort à domicile, lui et son chauffeur roulent jusqu’à un crématorium. « On m’a dit qu’il y avait un peu de place ici », explique-t-il. Il est 8 heures du matin et une dizaine d’ambulances font déjà la queue.
« Durant la première vague, j’ai perdu mon père. Je venais à peine de faire mon deuil et, aujourd’hui, je suis là pour récupérer les cendres de ma grand-mère », témoigne Sanjeet, un habitant de 38 ans qui travaille dans une banque et s’est remis du Covid-19 récemment. « J’essaie, en ce moment, de trouver une place pour ma tante, qui est tombée malade, elle aussi. »
Une fois le corps déchargé, Tanveer fonce vers un hôpital pour en récupérer un autre. Il va continuer ainsi jusqu’à minuit. « Je dois dormir trois à quatre heures par jour. Le reste du temps, je suis en permanence au téléphone, en permanence dans l’ambulance. »
Les hôpitaux de la ville sont totalement submergés. « On croule sous les patients et cela ne va faire qu’empirer, car il n’y a plus de quarantaine, plus de traçage des contacts, plus de centres d’isolement », décrit le docteur Taha Mateen, directeur de l’hôpital privé HBS. En mars, ses lits étaient tous vides, aujourd’hui, il doit refuser des admissions.
Comme dans toutes les grandes villes indiennes, l’oxygène manque cruellement pour les cas les plus critiques. Certains meurent, faute de soins. « Je reçois chaque jour des appels de patients qui crient de douleur, témoigne avec désespoir Tousif Masood, qui gère un dépôt d’oxygène. Malheureusement, nous ne parvenons plus à recharger nos bouteilles. Les hôpitaux ne sont pas ravitaillés à temps. Les gens doivent donc attendre à même la rue avant de pouvoir recevoir de l’oxygène… »
Face à cette situation, les proches de malades lancent des bouteilles à la mer, sur Internet. Des habitants leur répondent avec des listes de numéros à joindre pour récupérer, ici de l’oxygène, là des médicaments…
Selon Tanveer, qui passe son temps dans les morgues et les cimetières, beaucoup de morts passent chaque jour sous les radars. « Le gouvernement parle de 70 morts par jour. Mais vu le nombre de certificats de décès que l’on voit passer, je pense qu’il y en a au moins 250 ! »
La sous-évaluation des cas et des décès semble avérée dans toute l’Inde. Sans même compter les cimetières, on brûle plus de corps dans les crématoriums de la capitale, Lucknow, qu’il n’y a de morts officiels dans tout l’État de l’Uttar Pradesh, a révélé le journal The Print.
Au total, Bangalore compte aujourd’hui 180 000 cas actifs, mais ce chiffre est, lui aussi, sûrement sous-évalué. « Nous ne parvenons pas à faire face à l’énorme demande en tests, car nous sommes dépendants de matières premières du Japon », confie Charu Krishnamoorthy, qui travaille pour un producteur de tests PCR. Un manque que l’on retrouve, là encore, dans tout le sous-continent.
Le ministre en chef du Karnataka, État de Bangalore, vient de se résigner à décréter un confinement total pour deux semaines à partir de ce mardi. Il avait voulu l’éviter jusqu’au dernier moment pour éviter un désastre économique. Mais la ville était déjà en couvre-feu et l’issue semblait inéluctable. Huitième État le plus peuplé d’Inde avec 65 millions d’habitants, le Karnataka est aujourd’hui troisième en nombre de cas actifs.
Les plus riches approuvent la mesure, les plus pauvres craignent pour leur subsistance. « C’est inévitable, car personne ne nous a préparés à une deuxième vague aussi intense ! La ville manque d’oxygène, manque d’ambulances, de lits, juge Sanjeet. Il faut dire que les petites échoppes restaient ouvertes et que beaucoup se baladaient sans masque. »
« Ici, les gens redoutent le confinement, car ils vont perdre leur gagne-pain, dit, de son côté, un habitant du bidonville de DJ Halli. Certains paient une fortune pour se procurer de faux négatifs et pouvoir rentrer chez eux. Comme lors du premier confinement, on voit les travailleurs migrer vers leurs villes d’origine, dans le nord de l’Inde. »
La capitale technologique du Sud rejoint donc la capitale politique, New Delhi, et la capitale économique, Bombay, toutes deux confinées. Le Karnataka devient le premier État dirigé par les nationalistes hindous du parti de Narendra Modi à décréter un confinement total. Le ministre en chef l’a reconnu : « La situation est hors de contrôle ».
Il y a peu, le ministre en chef BJP de l’Uttarakhand jugeait que l’eau du Gange protégeait du virus. Celui de l’Uttar Pradesh a affirmé, ce week-end, qu’aucun hôpital ne manquait de rien et menacé de poursuivre tous ceux qui prétendent le contraire. À la demande du gouvernement, Twitter a dû supprimer plus de 50 tweets de célébrités ou opposants qui s’attaquaient à la gestion de la pandémie par Narendra Modi.
L’Inde a officiellement enregistré, ce lundi, plus de 350 000 nouveaux cas et 2 800 morts. Selon une étude de l’université de Washington, le pic de la deuxième vague indienne ne sera pas atteint avant la mi-mai, avec plus de 5 000 morts par jour à prévoir. La vaccination peine elle à décoller : moins de 2 % de la population a reçu deux doses de vaccin. Le pays retient son souffle devant une possible catastrophe humanitaire.
Mardi, l’aide internationale a commencé à arriver à New Delhi, avec de premières cargaisons de matériel médical et d’oxygène en provenance de Grande-Bretagne. La France a promis, d’ici à la fin de la semaine, huit unités de production d’oxygène médical par générateur, de conteneurs d’oxygène liquéfié, ainsi que du matériel médical spécialisé contenant notamment 28 respirateurs.