Israël : anatomie d’une démocratie à la dérive

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Le chercheur Samy Cohen publie Israël, une démocratie fragile. Il décrypte la nature hybride d’un régime politique original, bien plus ouvert et pluraliste que ceux de la région, mais ne pouvant prétendre au statut de démocratie libérale à l’occidentale.

Le dernier livre de Samy Cohen, directeur de recherche émérite au Centre de recherches internationales (Ceri) de Sciences-Po, tombe à pic. Publié au mois de mars, il éclaire le dernier cycle de violences déclenché en Israël-Palestine, et remet en perspective les douze années de pouvoir du premier ministre Benjamin Netanyahou, qui pourrait être bouté hors du pouvoir par une entente baroque.

Mercredi 2 juin, huit chefs de parti disséminés sur tout le spectre politique israélien ont en effet conclu un accord de gouvernement, mêlant aussi bien l’extrême droite religieuse de Naftali Bennett que le centriste Yaïr Lapid, la gauche sioniste ou encore le parti arabe dirigé par Mansour Abbas (une première).

Avec Israël. Une démocratie fragile (Fayard), Samy Cohen propose une description du régime politique israélien, à travers les grandes étapes qui l’ont constitué. Il y montre comment l’offensive du sionisme religieux et l’occupation des terres palestiniennes ont érodé l’État de droit et une culture politique partagée en faveur d’une société pluraliste et égalitaire.

D’emblée, il s’étonne qu’Israël soit rarement mentionné parmi les cas de « démocratie illibérale », une notion dont on a déjà expliqué le caractère trompeur, mais dont le succès témoigne de la multiplication de formes hybrides entre démocratie et autoritarisme. Or, les dérives constatées en Hongrie, en Pologne, en Turquie ou en Inde trouvent des échos, suggère-t-il, en Israël. Et c’est justement de l’hybridité de son régime politique que l’auteur cherche à rendre compte, en résumant son approche par trois considérations : « Ce pays est incontestablement une démocratie, […] cet État n’appartient pas, pour autant à la famille des démocraties libérales du monde occidental, [et cette démocratie] peut vaciller, non pas à la suite d’un improbable coup d’État, mais de manière indolore, par un effacement des contre-pouvoirs. »

Cette fragilité potentielle donne son sous-titre à l’ouvrage, Samy Cohen considérant que le danger d’une mue autoritaire, peu spectaculaire mais irrépressible, constitue une menace supérieure aux « missiles du Hezbollah et aux tunnels du Hamas et du Jihad islamique ». À lire l’ensemble de l’ouvrage, le terme de fragilité paraît cependant bien faible. Il renvoie certes à l’apathie de la société civile et à la faiblesse des gauches (voir notre débat vidéo) pour défendre les principes d’égalité et de liberté. Mais deux autres adjectifs choisis par l’auteur complètent son diagnostic de manière indispensable et inquiétante.Parce que les citoyens juifs et non juifs ne sont pas sur un pied d’égalité, et que cette situation est exacerbée dans les territoires occupés sans qu’aucune juridiction protectrice ne s’y soit opposée, mais aussi parce que cette situation « a fait émerger une culture de mépris envers le faible, une mentalité de maître », la démocratie israélienne peut être décrite comme « semi-libérale ». Parce que le pays est divisé entre un camp libéral, favorable au compromis avec les Palestiniens et à l’extension des droits, et un camp nationaliste et religieux refusant tout compromis et privilégiant le caractère juif de l’État aux dépens de son caractère démocratique, la démocratie israélienne est également « fracturée ».

Ce faisant, l’auteur tente de cerner les tensions et les lacunes du régime démocratique de façon plus complète que Sammy Smooha, à qui l’on doit le concept souvent cité et emprunté de « démocratie ethnique »Selon ce sociologue, la formule désigne une démocratie « qui contient l’institutionnalisation non démocratique de la domination d’un groupe ethnique. La règle fondatrice d’un tel régime est une contradiction inhérente entre deux principes – des droits civiques et politiques pour tous et la subordination structurelle de la minorité à la majorité ».

Pour Samy Cohen, le concept capture certes l’idée que les Juifs d’Israël pourraient bien ne jamais accepter de donner les « clés du pouvoir » et d’ainsi confier « leur sécurité à des mains “non juives” ». Mais il ne trouve pas l’expression « assez englobante », car « focalisée essentiellement sur les relations entre la majorité juive et la minorité arabe », là où il faudrait prendre en compte les luttes internes à la majorité, au sein de laquelle le bloc le plus offensif et en ascension est aussi le plus hostile aux composantes démocratiques du régime. Le sort des laïques, des femmes, des minorités et des immigrés est aussi en jeu dans ce contexte.

Tout l’intérêt de l’ouvrage est de montrer comment l’hybridité du régime israélien trouve sa source dans les origines de l’État hébreu, fondé en 1948, et dans les contre-tendances qui se sont développées durant toutes les décennies ultérieures.

« D’emblée, écrit Samy Cohen, l’État d’Israël n’a pas fonctionné comme une démocratie libérale, ou plus exactement il a combiné des éléments de libéralisme politique avec des valeurs non libérales ». D’un côté, le pays a proclamé son attachement aux droits et libertés fondamentales, protégés par la Cour suprême. Il a mis en place une séparation des pouvoirs et des élections libres et pluralistes, tout en subordonnant l’armée au pouvoir civil.D’un autre côté, aucun texte à valeur constitutionnelle n’a été mis à l’abri de modifications simples par le pouvoir en place. L’administration et l’armée ont vu leur action discrétionnaire protégée par un état d’urgence jamais abrogé. Surtout, les pères fondateurs laïques ont passé un pacte avec des religieux ultra-orthodoxes, pourtant minoritaires, leur accordant des privilèges et des occasions de peser dans les affaires publiques. Les mêmes ont trahi les promesses d’une « citoyenneté égale et complète » pour les Palestiniens d’Israël et couvert des représailles militaires « d’une dureté impitoyable » envers les civils arabes.

Deux tendances contradictoires se sont ensuite développées de manière parallèle. Depuis la société, ont vu le jour des mouvements de défense des droits et de contestation d’une « culture d’allégeance à l’État et à ses représentants », très forte parmi les pionniers. Dans ce contexte plus libéral, les adeptes d’un mode de vie laïque, dégagé des préceptes religieux, ont réussi à faire prévaloir et reconnaître leurs choix de vie. « La sécularisation à l’israélienne, précise l’auteur, n’a jamais signifié le rejet du judaïsme, vécu comme un élément structurant de l’identité personnelle. Elle représente avant tout une volonté d’autonomie par rapport aux règles imposées par les ultra-orthodoxes, jugés à bien des égards obscurantistes. »

La Cour suprême est peu à peu montée en puissance face au Parlement, s’arrogeant le droit de contrôler la conformité des lois à un certain nombre de textes fondamentaux mieux protégés qu’aux débuts de l’État hébreu. À côté de cette « révolution constitutionnelle », le travail de la justice, et de médias devenus plus libres, a aussi permis de contrecarrer la raison d’État dans plusieurs affaires. Et même si l’inégalité est restée structurelle, les droits des Palestiniens d’Israël ont progressé, avec notamment l’obtention d’une représentation politique et une hausse du niveau d’éducation ayant permis l’émergence d’une véritable classe moyenne.

À rebours de ces évolutions, une « contre-révolution nationaliste et religieuse » s’est amorcée. Elle s’est matérialisée par l’extension de la colonisation et des attaques violentes contre les Palestiniens, aussi bien que par l’explosion d’une population ultra-orthodoxe vivant selon des principes « hiérarchiques et rigides », contraires à l’esprit de libre discussion et aux mécanismes d’alternance caractérisant la démocratie.

L’armée elle-même a été investie par les acteurs de cette contre-révolution, ce qui amène l’auteur à évoquer sa « théocratisation rampante ». S’appuyant sur des enquêtes d’opinion, il souligne plus généralement que « c’est chez les sionistes religieux et les ultra-orthodoxes, deux groupes au demeurant théologiquement fort dissemblables, que l’intolérance, le rejet des Arabes, des immigrés et l’opposition à la Cour suprême sont les plus vivaces ».

Si Israël a ainsi été marqué par un double processus de sécularisation et de « religiosisation », c’est bien le second terme qui a fini par primer sur le premier à partir des années 1990. « Depuis, la société est devenue plus juive et moins démocratique, résume Samy Cohen. […] Les trois grands courants religieux – les ultra-orthodoxes, les sionistes religieux et les traditionalistes – ont progressé, remettant en cause les grands équilibres démographiques. » Aidée par l’échec du processus de paix d’Oslo, cette montée en puissance numérique d’une base sociale nationaliste et religieuse a fini par déboucher sur « l’ère Netanyahou » à partir de 2009.

Une ère d’attaques incessantes, politiques et juridiques, contre « l’égalité des droits, la liberté d’expression et l’indépendance de la Cour suprême », qu’une alliance parlementaire hétéroclite tente actuellement de clore. Mais même si ce premier ministre « a entretenu, attisé et amplifié les “peurs existentielles” de ses compatriotes », en légitimant l’extrême droite par ses alliances et ses surenchères, il a prospéré sur une lame de fond portée par de nombreux acteurs et que les sionistes laïques et a priori progressistes ont failli à combattre.

De nombreux épisodes, égrenés au fil des chapitres, témoignent ainsi de la pusillanimité des élites travaillistes de centre-gauche vis-à-vis des exactions militaires et des courants nationalistes et religieux les plus fanatiques. Le cas le plus tragique fut sans doute celui du premier ministre Yitzhak Rabin, protagoniste des accords d’Oslo dont l’auteur raconte qu’il fit preuve d’une bien « grande indulgence » face aux colons messianiques établissant des zones de non-droit en terre palestinienne, alors même que c’est de cette mouvance que devait provenir son assassin.À cet égard, l’importance de la colonisation, permise par la conquête de la Cisjordanie et de la bande de Gaza à l’occasion de la guerre des Six Jours en 1967, ne saurait être sous-estimée. « À la tête d’un petit “empire accidentel” », au moment même où les grandes puissances occidentales soldaient leurs empires coloniaux, « l’État d’Israël a transformé une occupation qui se voulait au départ provisoire en occupation quasi permanente », ce qui l’a mené sur la voie d’une transgression durable du droit international, et d’une brutalisation récurrente des populations à la fois soumises à sa loi et dépourvues de protections juridiques sérieuses. La Cour suprême, en l’occurrence, a effectivement fait preuve d’une grande lâcheté, là où l’audace avait pu prévaloir à l’intérieur des frontières israéliennes officielles.

« L’occupation a donné naissance à une droite dure, intolérante, largement messianique, pour qui les territoires sont plus importants que la démocratie », résume Samy Cohen, qui insiste sur l’abaissement général des « standards moraux » auquel a abouti la colonisation. C’est bien ce phénomène qui semble inquiéter au plus haut point le politiste, d’où sa mise en exergue du caractère « fragile » de la démocratie israélienne, en plus de son caractère « semi-libéral » et « polarisé » : la dilution d’un substrat culturel indispensable au fonctionnement et à la défense, par la société elle-même, d’un tel régime.