Le conflit dans le Haut-Karabakh est-il une « guerre de religion » ?

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Pierre Beaudet

 

La guerre engageant l’Arménie et l’Azerbaïdjan à propos de l’enclave du Haut-Karabakh (faisant partie de l’Azerbaïdjan, elle est peuplée majoritairement de souche arménienne) vient de se terminer par une défaite pour l’Arménie et surtout pour les populations concernées qui ont subi de graves pertes humaines et matérielles. L’Azerbaïdjan, avec l’appui déterminant de la Turquie d’Erdoğan a pris possession d’une partie du territoire que les Arméniens appellent l’Artsakh. On peine à croire que cette dernière ronde de conflits va ramener une paix dans cette région tourmentée, d’autant plus que la « communauté internationale » (États-Unis, Union européenne, Russie, notamment) ne semble nullement disposée à arbitrer ou et encore moins, à mettre au premier plan les droits humains violés par les belligérants.

Cette situation complexe exclut des « explications » sommaires comme celle de Christian Rioux dans le Devoir du 26 novembre dernier. Selon lui, les Arméniens sont punis par la Turquie et l’Azerbaïdjan qui veulent détruire « le premier royaume chrétien du monde ». L’intervention militaire de ces deux États est, dit-il, « une guerre de religion qui ne dit pas son nom ».

Certes, le conflit autour de l’Artsakh se situe dans le contexte d’une guerre d’influence entre diverses puissances dans la région du Caucase, pas loin d’autres zones militarisées comme dans les Balkans et le Moyen-Orient. L’enjeu est grand, mais s’agit-il d’une « guerre de religion » ?

À partir des années 1990, plusieurs conflits ont éclaté sur les territoires de l’ex URSS et de l’ex-Yougoslavie. En général, on ne peut pas dire que le facteur religieux a été omniprésent, comme par exemple, en Ossétie, cette province séparatiste appuyée par la Russie en Géorgie. Plus récemment, les conflits ont opposé des islamistes appuyés par les États-Unis contre d’autres populations musulmanes, comme en Irak, en Syrie, en Libye. Ces conflits ont chacun des trajectoires spécifiques. Mais pour les comprendre, il faut se sortir de la vision simpliste de ce que le politicologue néoconservateur américain Samuel Huntingdon a appelé le « guerre des civilisations », entre Chrétiens (occidentaux) et Musulmans (orientaux).

Revenons au conflit actuel

Le chroniqueur du Devoir oublie de dire que la fulgurante victoire de l’Azerbaïdjan a été rendue possible par les redoutables drones fabriqués en Israël, qui est devenu un gros joueur dans l’industrie de la guerre et de facto, un allié de l’Azerbaïdjan. On voit que la dimension « religieuse » n’empêche pas la constitution d’alliances hors de l’ordinaire. Il est évident que la Turquie veut jouer un rôle plus important dans cette région avec l’appui d’un pays riche en hydrocarbures comme l’Azerbaïdjan. Erdoğan pour ce faire invoque l’idée d’une « fraternité » turcophone teintée d’Islam, mais cette propagande est de toute évidence un maquillage des ambitions hégémoniques du régime turc.

Le fait est que l’Arménie et ses alliés russes ont également joué le même jeu en attisant la carte ethnique. Quand l’Artsakh s’est proclamée indépendante en 1994 avec l’appui de l’armée arménienne, plus de 300 000 personnes (d’ascendance azérie) ont été expulsées dans une honteuse opération de « purification ethnique ». Des centaines de villages ont été détruits et vidés de leur population. Il faut dire également qu’une certaine « épuration » a eu lieu également en Azerbaïdjan.

Il faut rappeler que le territoire en question, comme de nombreuses régions dans le Caucase, est plurinational, habité par des populations diverses d’origine arménienne et azérie, mais aussi par de nombreuses minorités kurdes, géorgiennes, russes et perses[1]. Si la défense des droits nationaux invoquées par l’Arménie pour justifier la sécession de l’Artsakh peut être invoquée, on peut difficilement réinventer ces États, si on procède via des processus de « purification ethnique » qui, en apparence, créent des territoires « homogènes », mais en réalité, génèrent des conflits sans fin.

L’Azerbaïdjan (sous la poigne de Ilham Aliyev) a joué le même jeu, en se présentant comme le défenseur de la souveraineté sans faire aucun effort pour trouver un compromis acceptable[2].

Aujourd’hui, la « victoire » de l’Azerbaïdjan et de la Turquie a abouti à un accord temporaire, avec l’assentiment de la Russie qui doit déployer des forces militaires pour « assurer la paix » et la protection des civils[3]. En réalité, c’est probablement partie remise. Le premier ministre arménien Nikol Pachinian qui a sous-estimé la montée en force d’une Azerbaïdjan appuyée par à peu près tout le monde, sera tenté de transformer la détresse de la population et la sympathie de certains pays en un moyen de reprendre le combat, si cela redevient possible. Quant à la Turquie, les rêves de grandeur d’Erdoğan se heurtent aux conflits qui se multiplient entre Ankara et les puissances mondiales qui continuent d’aviver les tensions locales, selon une « logique » perverse qui affirme que l’« ennemi de mon ennemi est mon ami ».

La flamme vacillante de la paix continue cependant d’exister. Des organisations de la société civile et azérie continuent de dialoguer. Encore en octobre dernier, plus de 1500 jeunes d’Arménie et de l’Azerbaïdjan lançaient un appel : « la guerre nous entraîne dans un cercle plus noir, plus pervers, de guerres interminables et de griefs non résolus. Défendre la paix n’est pas une position neutre. Nous rejetons les positions militaristes conditionnées par les récits de guerre et à la place souhaitons prendre les chemins vers la construction de la paix »[4].

Notes

[1] L’Azerbaïdjan compte un peu moins de dix millions d’habitants, dont 90% d’Azéris, 2% de Lezguiens, 2% de Russes, et quelques autres minorités (Tatars, Géorgiens, Avars et même Arméniens, en général des conjointes d’Azéris). Aujourd’hui l’Arménie compte un peu moins de trois millions d’habitants, Arméniens (97%) avec des minorités russes, kurdes (yézidies), assyro-Chaldéens.

[2] Le gouvernement azéri a refusé le compromis formulé en 2007 par l’Organisation pour sécurité et la coopération européenne (OSCE), qui préconisait un statut intérimaire pour l’Artsakh, associé au droit des réfugiés et des déplacés à retourner dans leurs anciens lieux de résidence.

[3] La majorité de la population arménienne a déjà été déplacée en Arménie, y compris une grande partie des habitants de la « capitale » de l’Artsakh, Stepanakert.

[4] Caucasus Talks, <https://www.caucasustalks.com/>