
Messaoud Romdhani, collaboration, traduit par Johan Wallengren
Robert A. Heinlein, romancier et penseur politique américain, soutient que les étiquettes politiques telles que « démocrate », « communiste », « fasciste », « libéral » ou « conservateur » ne constituent pas des critères fondamentaux pour distinguer les citoyennes et les citoyens sur le plan politique ; l’humanité se divise plutôt entre celles et ceux qui cherchent à dominer les autres, et ce dernier groupe qui ne cherche pas à avoir le dessus sur autrui. Cette réduction de la vie politique à une asymétrie fondamentale déterminée par le critère de la domination offre un prisme utile pour comprendre le populisme contemporain.
En réalité, le populisme ne démantèle pas la démocratie d’un seul coup. Il l’érode progressivement, jusqu’à vider de sa substance la sphère politique elle-même. Il commence par affaiblir les institutions intermédiaires — partis, syndicats et associations — et les remplace par une relation directe entre le « leader » et le « peuple ». Dans cette configuration, le désaccord se transforme en suspicion et la critique est présentée comme de l’hostilité envers la nation ou considérée comme une menace pour sa stabilité. Le débat public se réduit à des slogans et à une mobilisation émotionnelle.
Hannah Arendt avait lancé une mise en garde contre la fragilité de la sphère publique dans un contexte de « politique émotionnelle », faisant valoir que lorsque les institutions de médiation s’érodent, la vie politique se réduit à une forme fragile de polarisation. À mesure que le pluralisme décline, les sociétés dérivent vers une désertification civique et politique, ce qui crée des conditions propices pour que l’autoritarisme s’enracine plus facilement sur le plan structurel.
Un état qui s’affaiblit face à des forces qui prennent du pouvoir
Le populisme recèle un paradoxe central : il renforce les régimes politiques tout en affaiblissant l’État. Le pouvoir se concentre entre les mains d’un chef unique, la médiation institutionnelle est mise à l’écart et la légitimité cesse de reposer sur des règles et des procédures pour être alimentée par le culte de la personnalité et la rhétorique.
Plus l’État se confond avec une volonté individuelle, plus sa logique institutionnelle s’érode. Sa capacité à agir de manière impartiale, à gérer les conflits et à perdurer au-delà des cycles politiques s’estompe. Peu à peu, les institutions perdent leur autonomie et la gouvernance devient tributaire de réseaux de loyauté et de mobilisation émotionnelle plutôt que de se construire sur une cohérence institutionnelle.
Une politique vidée de sa substance
Des spécialistes éminent.es, dont Nadia Urbinati, affirment que lorsque le populisme devient une logique de gouvernance, il vide la politique de sa substance pluraliste. Il affaiblit la représentation et reconstruit la sphère publique sur les bases d’une confrontation morale entre le « vrai peuple » et ses « ennemis ».
Lorsqu’une telle logique s’installe, le désaccord devient illégitime et l’opposition est réputée faire un travail de sape plutôt que d’être vue comme une actrice de la concurrence démocratique.
La personnalisation du pouvoir renforce cette évolution : si elle peut sembler accroître la capacité de décision et la réactivité, elle engendre surtout instabilité et improvisation, affaiblissant ainsi la rationalité institutionnelle.
Ce phénomène est particulièrement visible dans la sphère économique, où la stabilité, la prévisibilité et la cohérence des politiques sont essentielles. Lorsque les décisions économiques sont dictées par des humeurs politiques ou des calculs à court terme, l’incertitude s’accroît, la confiance diminue et la capacité de l’État à planifier et à gérer les crises se détériore.
Le populisme et les idéologies d’exclusion
Le danger du populisme s’intensifie lorsqu’il converge avec des idéologies d’exclusion qui confondent le discours du « peuple » avec des revendications d’identité absolue ou de vérité unique. Lorsque cela se produit, le populisme cesse d’être un style politique pour devenir un mécanisme d’exclusion considéré légitime.
La politique cesse d’être un espace de délibération pour devenir un champ de division morale et identitaire entre « nous » et « eux ». La nation est réduite à un corps unique et homogène, les citoyennes et les citoyens deviennent des adeptes et ceux et celles qui s’opposent sont considéré.es comme des menaces ou accusé.es de traîtrise. En d’autres termes, la politique en tant qu’espace civique partagé est progressivement remplacée par une logique d’« exclusion et de purification » symboliques.
Le cas tunisien
En Tunisie, des décennies de régime autoritaire sous les présidents Bourguiba et Ben Ali n’ont pas seulement restreint la concurrence politique, elles ont également affaibli la politique en tant qu’espace de dialogue, de négociation et de pratique institutionnelle.
Les partis politiques, les syndicats et les structures intermédiaires ont été marginalisés, laissant la culture institutionnelle fragilisée au moment de la transition. L’ouverture démocratique a par conséquent eu lieu dans un vide rapidement comblé par des discours concurrents et souvent incompatibles.
Des courants idéologiques extrêmes — religieux, identitaires et populistes (tant de droite que de gauche) — ont émergé pour offrir des solutions radicales face à un régime en perte de légitimité. Or, au lieu de consolider le pluralisme, ces courants ont détourné la politique de ses fondements délibératifs, renforçant la polarisation et privilégiant la certitude au détriment du compromis, pourtant indispensable en de telles circonstances.
Le vide ainsi créé reflète également une transformation plus profonde : la société elle-même s’est progressivement retirée de la politique. À mesure que la confiance déclinait et que la représentation s’affaiblissait, les citoyennes et les citoyens se sont non seulement désengagés de la participation à la vie politique, mais ont aussi perdu foi en la politique en tant qu’espace de changement porteur de sens. La vie publique est passée de l’engagement à l’observation, de l’action à la distanciation.
La crise est ainsi devenue structurelle : il ne s’agissait plus seulement d’un échec de la représentation, mais d’une rupture dans la relation entre la société et la politique. La politique a perdu à la fois son efficacité et sa capacité de mobilisation. Elle s’est retrouvée sans acteurs — et sans credo.
Une double impasse
La Tunisie se trouve aujourd’hui confrontée à une double impasse, prise entre un pouvoir incapable de proposer une vision politique fédératrice, d’un côté, et une opposition incapable de transformer la contestation en pistes de solutions crédibles, de l’autre.
Avec un discours officiel peu convaincant face à une contestation fragmentée, l’espace politique ne cesse de se rétrécir. La politique ne fonctionne plus comme un mécanisme de gestion des différences et devient plutôt une interaction tendue entre une légitimité épuisée et une opposition désorganisée.
Lorsque les instances dirigeantes ne parviennent pas à insuffler du sens et que l’opposition ne parvient pas à proposer d’autres voies à suivre, la politique se réduit à un bruit de fond masquant un vide plus profond : une légitimité en déclin, une contestation inefficace et une désillusion du public vis-à-vis de tous les groupes intervenants.
Cela reflète un échec systémique plus large : un État affaibli, incapable de répondre aux pressions socio-économiques structurelles, une opposition fragmentée, dépourvue de force et de crédibilité et une société civile contrainte, incapable d’infléchir la direction du pouvoir ou d’intervenir dans la définition des priorités.
La sphère publique s’amenuise en conséquence. La politique devient une gestion de crise plutôt qu’une projection collective. Les institutions se perpétuent, mais sans efficacité, les débats suivent leur cours, mais sans conviction, et les acteurs continuent de s’époumoner, mais sans se faire entendre. Dans de telles conditions, la démocratie n’est pas détruite brusquement ; elle s’épuise lentement, perdant son sens avant de perdre sa forme.
Une réappropriation de la sphère publique
Pour inverser cette trajectoire, il faut plus que des manifestations ou des discours. Il faut un processus long et soutenu de reconstruction institutionnelle.
La première étape consiste à rétablir l’État en tant que système de règles : un pouvoir judiciaire indépendant, une administration neutre et une véritable séparation des pouvoirs propre à limiter la concentration de l’autorité.
Il est tout aussi important de reconstruire les structures de médiation : des partis politiques programmatiques plutôt que des formations centrées sur des personnalités, une société civile capable de façonner les politiques plutôt que de se contenter de réagir et une sphère publique où le désaccord n’est ni criminalisé ni délégitimé.
La démocratie ne repose pas sur des sentiments, mais sur des institutions, une organisation et des pratiques durables d’engagement collectif.
L’économie en tant que contrainte structurelle
La fragilité économique accentue l’instabilité politique. La baisse du pouvoir d’achat et l’incertitude persistante sont les signes d’un système sous pression. Aucune reprise n’est possible sans stabilité, cohérence et prévisibilité des politiques publiques.
La réforme budgétaire, la modernisation administrative et les mesures d’incitation à l’investissement restent nécessaires, mais leur impact est limité faute d’un cadre politique stable qui rétablisse la confiance et réduise l’incertitude.
Sans cela, les dégâts s’étendent au-delà de l’investissement et de la stabilité de manière à susciter l’érosion du niveau de vie, provoquer l’affaiblissement de la classe moyenne et induire une fragilité sociale croissante. La stabilité n’est donc pas seulement une exigence politique, mais une condition économique de survie.
La reconstruction de l’État n’est ni un événement ni un slogan, mais un long processus historique : reconstruction institutionnelle, relance politique et rétablissement progressif du lien de confiance entre État et société.
Sans une telle trajectoire, la gouvernance risque de devenir un cycle de crises gérées — quelle que soit la détentrice ou quel que soit le détenteur du pouvoir — où l’instabilité est reproduite plutôt que résolue et où l’État ne survit que par la perpétuation de sa propre fragilité.
En fin de compte, le danger du populisme ne réside pas seulement dans sa rhétorique, mais aussi dans ses effets institutionnels à long terme. Les démocraties s’effondrent rarement en un instant ; elles s’érodent de l’intérieur, par affaiblissement progressif des structures qui rendent possibles le pluralisme, la médiation et la vie publique.








