Les épidémies sont marquées par un accroissement du pouvoir militaire

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Célia Miralles Buil, Médiapart, 15 mars 2020

Comment la logique du confinement est-elle née, qui la décide ou la suspend, et comment a-t-elle évolué à travers les siècles ? Éléments de réponse avec l’historienne Célia Miralles Buil.

Célia Miralles Buil est historienne, post-doctorante à l’université de Lisbonne et membre du Quarantine Studies Network. Elle travaille actuellement sur la gestion des épidémies au XXe siècle dans les pays d’Europe du Sud, et plus particulièrement l’Espagne et le Portugal. Pour Mediapart, elle met en perspective la logique du confinement par temps d’épidémie.

Quand est née la pratique de la quarantaine ?

Célia Miralles Buil : On peut difficilement dater le moment où l’on a commencé à mettre des personnes en isolement pour des raisons médicales. C’est pour les lépreux qu’on construit les premières infrastructures ad hoc, destinées à séparer certaines personnes du reste de la population. On considère que la première quarantaine d’Europe a été mise en œuvre en 1377 dans le port de Raguse, aujourd’hui Dubrovnik, lors d’une épidémie de peste. Quant au premier lazaret, c’est-à-dire un édifice construit spécialement pour les quarantaines, il est mis en place par la République de Venise, en 1423, sur l’île de Santa Maria di Nazareth. Cet établissement permanent destiné à accueillir les voyageurs suspectés de peste a été imité rapidement par de nombreuses villes méditerranéennes.

Comment les quarantaines sont-elles décidées ?

Au XIXe et au XXe siècle, on peut distinguer deux types de quarantaines. Celles qui sont, à partir de l’époque moderne, mises en place de manière préventive et permanente. Elles concernent tous les voyageurs qui arrivent d’un territoire considéré comme infecté ou suspecté de l’être. Ils sont mis en quarantaine préventive par les autorités locales pour éviter une possible épidémie. Ce sont les services de santé maritime qui décident de cette mise en quarantaine, en fonction des informations dont ils disposent sur l’état sanitaire du port d’origine, du navire, etc. Ces quarantaines sont à distinguer de celles qui correspondent à des moments de crise, au moment d’une forte épidémie qu’on espère ainsi contenir.

Concrètement, ce sont les autorités qui imposent les quarantaines, mais il peut y avoir des divergences, voire des conflits entre elles. Pendant la dernière grande peste européenne, celle de Porto, en 1899, les autorités locales tardent à réagir. Les autorités nationales ne sont pas très réactives non plus, mais finissent par comprendre l’ampleur de la crise et envoient l’armée former un cordon sanitaire. Dans les Baléares, au XIXe siècle, ce sont souvent les municipalités qui mettent en place et financent les quarantaines et les cordons sanitaires, et non pas les autorités centrales espagnoles.

Le plus souvent, les moments d’épidémie et de quarantaine sont marqués par un accroissement du pouvoir militaire, et les médecins locaux n’ont que rarement voix au chapitre sur les grandes questions de gestion de la population.

Toutefois, à la fin du XIXe siècle, l’apparition de la bactériologie change le contexte scientifique en redonnant plus de poids à la voix des médecins. Jusque-là, on repère une opposition forte entre les théories contagionnistes qui, sans parler encore de microbes, veulent centrer leur action sur les personnes, et les théories miasmatiques, ou anti-contagionnistes, qui pensent que les causes des maladies sont davantage à chercher dans l’air ambiant. Concrètement, les autorités utilisent ces deux théories en fonction de ce qui les arrange le mieux.

Les confinements contemporains oscillent entre volontariat et contrainte. Cela a-t-il toujours été le cas ?

Il y a toujours eu des indications sur les bonnes pratiques à adopter et les mauvais gestes à éviter. On a toujours fait appel, dans les moments d’épidémie, à la bonne volonté des populations, y compris en demandant aux civils de participer à la mise en place des quarantaines, comme on le voit aujourd’hui en Chine. Au XIXe siècle, dans les Baléares, qui sont très exposées aux épidémies, il n’y a pas assez de soldats pour former les cordons sanitaires, donc on demande aux habitants d’y participer et de garder les routes. Aux Açores au début du XXe siècle, on repère plusieurs cas où des habitants, apprenant qu’il y a la peste dans tel ou tel village, vont d’eux-mêmes en bloquer les entrées et les sorties. Leur excès de zèle est d’ailleurs beaucoup critiqué par les médecins et les autorités.

L’histoire montre qu’il a toujours existé cette dialectique entre bien respecter les consignes et en faire trop. Lors de la peste de Porto, en 1899, beaucoup d’habitants jugeaient que les autorités de Lisbonne exigeaient l’application d’une quarantaine trop stricte, tandis que d’autres Portugais estimaient qu’elle n’était pas suffisante.

Mais le système peut être particulièrement répressif. Après la peste de Marseille, qui fit près de 100 000 victimes en 1720 à la suite d’une fausse déclaration d’un capitaine de bateau, c’est souvent la peine de mort qui attend quiconque contournera la loi. La sévérité des mesures d’isolement s’accroît avec l’ampleur des crises, notamment lorsqu’on met en place des cordons sanitaires militaires pour empêcher toute communication entre zone infectée et zone saine.

Vous montrez qu’à partir du début du XXe siècle, on essaye de limiter la pratique de la quarantaine…

À partir de la fin du XIXe siècle, la logique de la quarantaine est vivement critiquée, principalement parce qu’elle bloque le commerce et l’économie. L’Angleterre, qui est partisane de la théorie anti-contagionniste, se trouve en pointe pour développer d’autres solutions face aux épidémies.

Au XXe siècle, avec la bactériologie, on comprend mieux les causes des épidémies et on peut agir autrement : tests bactériologiques, désinfections, quarantaines ciblées, à partir de la fin des années 1940 la généralisation de la vaccination… Cela permet de ne pas enfermer les personnes ou de les faire sortir beaucoup plus vite pour ne pas entraver le commerce. Les lazarets tombent ainsi en désuétude dans les premières années du XXe siècle. La dernière fois que le lazaret de Lisbonne est utilisé, c’est en 1918, au moment de la grippe espagnole, mais il est alors déjà pratiquement en ruine.

Pourquoi ce dispositif préventif consistant à retenir personnes et marchandises suspectées d’être contaminées a-t-il été appliqué de manière inégale selon les régions ? Comment expliquer les attitudes différentes d’un pays comme l’Italie, qui a confiné toute sa population, par rapport à la Corée du Sud, qui s’y est refusée ?  

Au XIXe siècle, il existe effectivement des différences importantes dans la manière de traiter les quarantaines dans le nord et le sud de l’Europe. C’est notamment lié au fait que les Anglais ou Français « délocalisent » ces isolements dans le sud de l’Europe ou en Orient. C’est particulièrement vrai pour le choléra : après l’épidémie de 1865, les autorités sanitaires se convainquent que le danger majeur provient des pèlerins de retour de La Mecque, qui se trouvent au contact d’autres musulmans revenant de zones endémiques, l’Inde en particulier. Elles renforcent donc l’attention sur cette population, et mettent en place des zones de rétention et de sévères mesures de quarantaine sur le chemin du retour.

Pour ce qui est du moment contemporain, on peut faire l’hypothèse que la mémoire du risque n’est pas la même partout. Si la Chine ou le Pérou prennent aujourd’hui cela très au sérieux, c’est parce que ces pays ont connu des épidémies récentes et que la population comme les autorités s’en souviennent. Est-ce que la mémoire institutionnelle et historique des quarantaines très dures qu’a connues l’Italie peut expliquer la réaction de ce pays face au coronavirus ? C’est possible…

Existe-t-il des cas de résistance aux quarantaines ?

Oui, il y en a beaucoup d’individuelles, et il est arrivé qu’on tire à vue sur ceux qui prétendaient s’en extraire. Pendant la peste de Porto, se développe une intense résistance des élites commerciales, qui voient dans les mesures prises une sanction économique de Lisbonne. Mais les résistances demeurent souvent ponctuelles, avec de la contrebande, des personnes qui s’échappent… Au début du XXe siècle, l’état des lazarets ne permet plus guère de contenir les gens et certains les quittent sans difficulté et sont retrouvés en ville.

Les épidémies étaient historiquement perçues comme des fléaux envoyés par Dieu. Touchent-elles de la même façon des mondes sécularisés ?

L’idée que les épidémies sont un fléau divin commence à se modifier à l’époque moderne et me semble disparaître quasiment au XIXe siècle, avec le développement de la science dite moderne. La critique des autorités prend alors le dessus sur la fatalité venue du ciel. D’ailleurs, le terme de fléau, avec ses connotations religieuses, demeure associé à la peste, mais on ne le trouve guère pour parler du choléra ou de la fièvre jaune qui, au XIXe siècle, prennent le relais par rapport à la peste, désormais moins virulente, du moins en Europe.

Peut-on repérer les conséquences principales des grandes épidémies de l’histoire ? Davantage de contrôle social ? Des améliorations sanitaires ?

Outre le coût élevé des morts et des malades, la plupart des grandes épidémies restructurent complètement les systèmes de santé. La peste de Porto, en 1899, est l’occasion de repenser de fond en comble le système sanitaire portugais et d’aller vers quelque chose de novateur, qui sera d’ailleurs ensuite valorisé par les instances internationales. En 1901, un nouveau règlement de santé, avec tout un volet maritime, est ainsi mis en place. Il inaugure la fin du lazaret, met en place des postes de désinfection où peuvent se rendre les voyageurs, plutôt que de rester sur les bateaux, se base sur des tests bactériologiques, un suivi médical sur plusieurs jours, etc.

Il est difficile de savoir si les épidémies sont l’occasion de prendre de nouvelles mesures de contrôle social, mais il est certain qu’elles sont l’occasion d’utiliser, d’éprouver et éventuellement de compléter les dispositifs de contrôle de la population existants. Ce qui est certain, c’est qu’elles accroissent le poids de l’armée, souvent la seule institution capable de gérer de telles crises.

Le philosophe Michel Foucault fait de la gestion des épidémies de peste à la fin du XVIIe siècle par la quarantaine le modèle d’une d’individualisation de la surveillance au fondement des sociétés disciplinaires. Une logique qu’il oppose à celle qui prévaut dans la gestion d’une autre épidémie, la lèpre, fondée sur l’éloignement d’un groupe entier. Cela vous paraît-il pertinent ?

Effectivement, la quarantaine est porteuse d’une logique centrée sur les personnes et les individus. De nombreux lazarets illustrent à la perfection les espaces de contrôle décrits par Foucault, comme le panoptique, ce type d’architecture qui permet aux surveillants d’avoir l’œil sur tout. Le contrôle est individuel, encore plus avec la bactériologie qui conduit à préciser l’échelle d’action. Cela dit, je ne sais si l’on peut parler d’une véritable entreprise visant à « discipliner » les malades atteints des épidémies, comme c’était le cas par exemple des malades tuberculeux, qui restaient longtemps internés et donc contrôlés dans les sanatoria. On meurt très vite du choléra ou de la peste. Là encore, il y a une différence entre logique d’urgence et de prévention, même si le dispositif coercitif est bien là.

La tension que l’on ressent actuellement, entre ne pas trop paniquer et ne pas faire comme si de rien n’était, se repère-t-elle dans tous les moments de l’histoire ?

Cette idée qu’il ne faut surtout pas que les gens paniquent est très présente dans toute l’histoire des épidémies. Il faut toujours à la fois faire prendre conscience aux gens du danger, mais surtout sans les affoler. Dans les archives, on trouve des cas où l’on préfère enterrer les morts dans le vieux cimetière du lazaret qui n’est plus adapté, pour ne pas risquer de déclencher une panique en faisant passer un cadavre au milieu de la ville.

Peut-on savoir si les épidémies suscitent davantage de solidarité ou d’abord des réflexes de « chacun pour soi » ?

Les archives montrent tous les cas possibles. Des relations d’entraide, notamment alimentaires, des démonstrations de solidarité… Mais aussi du sauve-qui-peut individuel et du chacun pour soi.

Que peuvent nous enseigner les quarantaines les plus récentes, par exemple la gestion de l’épidémie Ebola en 2014 ?

Qu’il existe des continuités historiques entre les épidémies et la manière de lutter contre elles, mais aussi des différences majeures selon les systèmes de santé. Ebola, cela a été affreux d’un point de vue humain, notamment car les systèmes sanitaires étaient souvent déficients, même si cela a été très vite contenu. Ebola a réactivé une critique récurrente que l’on fait à la logique de la quarantaine, qui est de mettre dans le même lieu des gens sains et des gens malades. On l’a encore vu sur le bateau de croisière qui se trouvait au large du Japon où, à cause de quelques cas identifiés, on a empêché tout le monde de sortir. C’est au principe même de la quarantaine : pour protéger certaines personnes, on restreint la liberté d’autres.