Marie-Michaelle Vadeboncoeur, correspondante en stage
Aujourd’hui, l’histoire de la scandaleuse rançon imposée par la France à Haïti se trouve au cœur de l’actualité. Ayant reconnu l’existence de cette dette, la France fait maintenant face aux demandes de restitution d’Haïti, dénonçant l’extorsion de la rançon qui a paralysé le pays pendant deux siècles. Ce dossier, aussi complexe que sensible, reste aujourd’hui en suspens, chose certaine l’heure des réparations et de la restitution ont sonnées.
La demande de réparation est un phénomène présent dans les Caraïbes ainsi que les pays d’Amérique latine, des pays décapitalisés par le système esclavagiste et néocolonialisme. Face à la nécessité de la France d’assumer son histoire et de rendre justice au peuple haïtien, Haïti réclame une restitution financière depuis la demande publique Jean-Bertrand Aristide, président en 2003.
Aristide, conscient du poids historique de son geste, avait d’ailleurs exigé cette demande à la France le jour du bicentenaire de la mort de Toussaint Louverture, une figure emblématique de la révolution haïtienne. « […] Il y a la nécessité de restituer cette rançon à Haïti qui aurait permis ou qui permettrait, un démarrage économique et de rentrer dans une dynamique nouvelle en Haïti », explique l’auteur et l’historien Frantz Voltaire.
Que justice soit faite !
La demande d’Aristide a provoqué une prise de conscience au sein de la population haïtienne. Ce réveil a permis de renouer avec une histoire marquée d’abus et d’extorsion de l’ancienne puissance coloniale. Elle a ainsi mis en lumière la légitimité de la question de la responsabilité de la France et la nécessité d’une restitution pour l’immense somme extorquée aujourd’hui évaluée à 22 milliards de dollars. Ainsi, on constate une grande adhésion sociale du peuple haïtien à Haïti en faveur à la demande de réparations et d’une restitution financière.
Aujourd’hui, des groupes comme le collectif Contre-Rançon militent activement pour une restitution, menant un travail de mémoire. En brisant les tabous, ils œuvrent pour illustrer les dynamiques de pouvoir entre la France et Haïti. Ce combat lié à la rançon de 1825 réaffirme ainsi le symbolisme de 1804 et de 1825. « Le collectif Contre-Rançon sait à la fois faire des activités, mais sait aussi créer des conditions pour passer d’un discours à une appropriation de cette histoire », indique l’auteur, chercheur et professeur Georges Eddy Lucien.
Un Comité national haïtien sur la restitution et la réparation (CNHRR) a demandé de déclarer 2025, Année de la Restitution française à Haïti. Ainsi, en janvier dernier, Emmanuel Macron a évoqué avec Leslie Voltaire, président du Conseil présidentiel de transition d’Haïti, la possibilité d’une restitution de la dette. Une déclaration officielle est prévue le 17 avril 2025, date marquant le bicentenaire de l’ordonnance.
En France, plusieurs organismes se mobilisent également en faveur du remboursement de la métropole envers Haïti. En 2024, lors du Forum permanent des Nations Unies pour les personnes d’ascendance africaine (PFPAD), une vingtaine d’ONG ont réitéré leur demande de réparations et restitution auprès de l’ONU.
L’effacement de la domination française
La rançon est un sujet qui, pendant trop longtemps, a été tenu sous silence au sein du système éducatif en Haïti et en France. Complètement censuré des manuels scolaires et de la mémoire collective, l’effacement de la rançon a contribué à façonner une vision biaisée de l’histoire d’Haïti.
Au cours de l’histoire, la France s’est même chargée de contrôler le contenu éducatif du pays des Caraïbes. « […] Donc, le repère de nos intellectuel.les, ce serait le repère français. L’histoire du pays, c’est une histoire qui va être racontée par la France. Donc, on va avoir un imaginaire occidental, mais dominé par l’imaginaire français », ajoute le professeur Georges Eddy Lucien. Cette domination intellectuelle a ainsi privé Haïti de sa propre histoire, tout comme la France où l’histoire honteuse de la dette demeure occultée au sein du système éducatif.
L’hypocrisie française
Lorsque Jean-Bertrand Aristide réclame la restitution de la rançon, La France n’a qu’un objectif : étouffer l’affaire. Cette déclaration fait l’effet d’une détonation en France. Elle craint que d’autres anciennes colonies s’intéressent au cas haïtien et aux revendications du pays face à son ancienne puissance coloniale.
La France, paniquée par la portée symbolique et le potentiel révolutionnaire de cette demande, une fois encore, choisit d’isoler Haïti et d’étouffer le mouvement. Le résultat est brutal : en 2004, Aristide est évincé du pouvoir et contraint à l’exil, par une intervention conjointe entre la France et les États-Unis.
En 2015, le président français François Hollande a livré un discours ambigu mentionnant que la France devait « s’acquitter d’une dette » face à Haïti. L’ancien président français est finalement revenu sur ses propos afin de spécifier qu’il s’agissait d’une dette morale et non financière. François Hollande a ainsi mentionné une aide au développement pour Haïti sans reconnaître officiellement la rançon qu’Haïti a payée à la France. Or, « la question n’est pas morale, la question est aussi une restitution financière, non pas à des individus, mais pour aider à construire le pays avec des infrastructures, des routes, des universités […] », souligne l’historien Frantz Voltaire.
La France a tenté au cours des siècles de cacher l’extorsion et la domination française au pays des Caraïbes. Si l’ancienne puissance coloniale s’engageait à verser une restitution financière, cela constituerait une victoire politique et diplomatique pour les deux nations. Pour Haïti, car la restitution de la rançon permettrait de renforcer l’économie du pays et ainsi de développer une nouvelle relation avec la France. En ce qui concerne la France, « […] le fait de reconnaître cette dette comme injuste amènerait le pays à développer une autre vision de son passé colonial et à développer d’autres formes de relations avec les anciennes colonies », martèle l’auteur Alain Saint-Victor.
Un traumatisme complexe
La rançon de 22 milliards de dollars fait encore l’objet de nombreuses évaluations. Les paiements successifs, les intérêts exorbitants et les emprunts réalisés auprès des banques françaises rendent l’évaluation du montant réel extrêmement complexe. Plusieurs spécialistes en histoire et en analyses économiques estiment que ce montant pourrait en réalité être de 200 milliards de dollars.
De plus, « il faut avoir un État qui travaille dans l’intérêt du pays et de la population. Il faut un gouvernement sérieux qui puisse prendre en main cette restitution et qu’il puisse servir de cette restitution pour pouvoir développer le pays. C’est ça que les gens qui luttent en Haïti souhaitent » affirme l’auteur Alain Saint-Victor.
Or, il est présentement impossible d’entamer des quelconques réparations et une restitution financière, à Haïti qui se trouve dans une grande instabilité politique. Depuis l’assassinat du dernier président au pays, Jovenel Moïse en 2021, le président Ariel Henry, mis en place par la communauté internationale, a quitté le pouvoir avant que le Conseil présidentiel de transition, actuellement dirigé de Lucien Volter, prenne le pouvoir.
Le pouvoir de ce gouvernement par intérim est limité, alors que les gangs contrôlent 80 % de Port-au-Prince. Dans le contexte où Haïti sévit la violence des gangs armés, plusieurs ont des réserves à voir le gouvernement encaisser une telle fortune, sans savoir si l’argent irait au bien commun. Reste que le scandale de la dette de la France reste entier et exige qu’elle s’acquitte de son vol tôt ou tard.