Liban : la bataille des travailleuses domestiques migrantes

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 Anaïs Carton, CADTM, 7 juin 2021

Au Liban, le travail domestique est majoritairement occupé par des femmes, principalement originaires d’Asie et d’Afrique, qui ont généralement dû s’endetter dans leur pays d’origine pour migrer. Une fois au Liban, ces dernières font face à des contraintes et des violences de traitement, en plus des difficultés financières qu’elles rencontrent pour survivre au quotidien. La crise économique qui accable actuellement le Liban accroit les besoins financiers de ces femmes qui n’ont parfois d’autres choix que de s’endetter à nouveau pour repartir, souvent dans leurs pays d’origine. C’est donc un parcours migratoire marqué par le joug de la dette qu’est celui de ces femmes en lutte.  Sommaire

 Une migration domestique non arabe et féminine au Liban

Après la guerre civile libanaise qui dura de 1975 à 1990, le Liban s’inscrit dans le mouvement de globalisation économique inégalitaire et de mondialisation des mouvements migratoires [1]. Aujourd’hui, outre 4,3 millions de Libanais·es résident·es, la présence estimée de plus de 1,2 millions de Syrien·nes et de 200 000 Palestinien·nes, un grand nombre de travailleuses domestiques, originaires notamment du Sri Lanka, des Philippines, d’Éthiopie, de Madagascar et d’autres pays africains et asiatiques, sont entrées au Liban, occupant majoritairement les emplois de services (commerce, restauration, hôtellerie, et surtout nettoyage). Actuellement, on estime que les travailleuses domestiques étrangères au Liban sont entre 250 000 et 300 000, soit environ 15 % de la population active au Liban.

Les femmes couvrent leurs frais de recrutement par des prêts à des taux d’intérêt usuraires ou par des retenues sur les premiers salaires par les agences libanaises partenaires, plaçant déjà les migrantes dans une situation d’endettement, donc de dépendance et de vulnérabilité

Alors que le travail domestique était occupé principalement par des Libanaises ou des Syriennes issues des campagnes, des femmes originaires de pays d’Asie et d’Afrique sont venues progressivement, à partir des années 80, prendre des parts sur le marché du travail domestique [2]. Cette « désarabisation » s’est ensuite accélérée après les années 90, alors que les femmes libanaises, davantage scolarisées, intègrent des secteurs plus qualifiés. Finalement, depuis la guerre de 2006, ce secteur est majoritairement occupé par des femmes migrantes non arabes. Dénuées de protection sociale, ces femmes migrantes sont fortement concentrées dans les secteurs non valorisés correspondants au travail dit de reproduction sociale [3]. Cette surreprésentation de femmes minoritaires et racisées s’inscrit au cœur d’un système capitaliste, racial et patriarcal qui repose sur le travail des « servantes de la mondialisation » [4]. Les travailleuses domestiques subissent donc trois formes de domination : en tant que migrantes, en tant que femmes, et en tant que travailleuses. Au Liban, cette division sexuelle, sociale et internationale du travail produit des rapports de domination entretenus par le système qui organise cette migration, la kafala.

 La kafala, une pratique aux frontières de la légalité

La kafala ou « système de sponsors » est un dispositif migratoire par lequel de nombreuses femmes africaines et asiatiques viennent s’installer en tant que travailleuses domestiques au Liban et dont le droit de séjour est lié à un employeur-sponsor. La relation de service qui lie ces femmes à un kafil est donc éminemment marquée par le joug d’une domination [5].

Telle qu’elle est pratiquée au Liban, la kafala est une pratique aux frontières de la légalité vu que le secteur de l’emploi domestique est tenu explicitement en dehors du droit du travail. La kafala repose sur des décrets administratifs et des contraintes para-légales imposées par les agences de recrutement et les employeur·es. Depuis 2009, un contrat de travail unifié a été rédigé avec l’intervention du Ministère du travail et les ambassades, sans qu’aucun contrôle du respect de celui-ci ne soit prévu par les autorités compétentes. Par ailleurs, ce contrat prévoit une obligation de résider chez les personnes employeuses, fait l’impasse sur la confiscation de passeport, sur l’interdiction de sortie de l’employée de la maison, sur le paiement des salaires ou sur un salaire minimum. Autant de violences coercitives au vu desquelles ces relations de travail non libres peuvent être qualifiées d’esclavage moderne, comme le font certaines organisations internationales, locales et certaines de ces femmes elles-mêmes [6].

Ces situations d’exploitation reposent sur un racisme institutionnalisé qui structure le marché du travail domestique au Liban. Par exemple, employer une travailleuse philippine est plus cher car elles sont considérées comme mieux instruites, ayant une connaissance de l’anglais, étant plus propres, s’occupant bien des enfants. Les Sri lankaises ou les Éthiopiennes semblent, elles, davantage pâtir de la couleur de leur peau car elles sont considérées par les Libanais·es comme des femmes têtues, sans éducation. Le travail de ces femmes migrantes et leur parcours migratoire sont ainsi marqués par les processus historiques coloniaux et racistes, tout comme leurs conditions initiales de vies. Le projet migratoire de ces femmes répond souvent, sans s’y réduire, à des facteurs macrosociaux et également à la volonté des femmes de quitter une situation de pauvreté et de viser l’ascension par la mobilité migratoire.

 L’endettement pour migrer et la servitude pour dette

Le départ de ces femmes provient souvent de la fuite d’une situation économique rendue difficile dans le pays d’origine par les plans d’ajustement structurel du FMI et les politiques d’austérité imposées pour honorer le service de la dette publique des pays. Le départ de ces femmes répond à des situations sociales pré-migratoires relativement contrastées, mais où le facteur économique leur est commun [7]. Pour faciliter la circulation de ces femmes s’engageant comme domestiques, les autorités s’appuient sur un réseau d’agences de recrutement qui travaillent dans le pays d’origine et qui, pour enregistrer une candidature, proposent des tarifs variant pour ces femmes [8]. À défaut de pouvoir payer cette somme avant le départ, les femmes couvrent généralement leurs frais de recrutement par des prêts à des taux d’intérêt usuraires. L’argent peut également être retenu sur les premiers salaires par les agences libanaises partenaires, plaçant déjà les migrantes dans une situation d’endettement, donc de dépendance et de vulnérabilité.

Les frais encourus payés aux agences de recrutement soumettent les travailleuses à ce que l’on appelle la servitude pour dettes [9], ce qui réduit considérablement le pouvoir de négociation des travailleuses concernant leurs conditions de travail et de vie. La servitude pour dettes est définie comme une forme de travail forcé. La partie endettée est obligée de fournir des services en garantie de la dette afin de la rembourser, alors que ces services ne sont pas évalués de manière rationnelle, ou alors que la nature de ces services ou la période de leur fourniture n’est pas définie [10]. Une fois au Liban, ces femmes peuvent être amenées à contracter d’autres dettes pour des frais de transport vers le lieu de travail, des frais de subsistance quotidiens ou de frais d’urgence tels que les frais médicaux. Ainsi, la dette finit par lier la travailleuse à l’employeur·se pendant une période indéterminée, étant donné qu’elle doit continuer à travailler pour rembourser la dette qu’elle a accumulée en raison des coûts élevés de la migration, mais également pour assurer des moyens de subsistance quotidiens. La ressource économique initialement modeste que représentent les salaires de ces femmes est d’autant plus fragilisée dans une ville comme Beyrouth où le coût de la vie quotidienne est élevé. Ces facteurs compromettent l’enrichissement et l’épargne espérés, pourtant ressources essentielles dans le contexte de la mobilité économique et de la précarité.

 Au cœur de la crise économique et sanitaire : s’endetter pour repartir ?

Le taux de pauvreté est maintenant passé au-dessus de 50 % de la population et environ un tiers de la population vit avec moins de 4 $ par jour

Aujourd’hui, alors qu’on assiste au départ de milliers de Libanais·es, les conditions de vie et de travail des employées domestiques migrantes bloquées au Liban se sont encore aggravées avec la crise économique qui frappe le pays depuis 2019. Les inégalités de revenus ne cessent de se creuser avec force [11], le taux de pauvreté est maintenant passé au-dessus de 50 % de la population [12] et environ un tiers de la population vit avec moins de 4$ par jour. En cause, les politiques économiques ultralibérales appliquées depuis la fin de la guerre civile en 1990 qui ont renforcé le secteur financier devenu la principale locomotive d’une économie de rente. Aujourd’hui, les banques détiennent ensemble près de 80 % de la dette publique libanaise qui représente début 2019, 170 % du PIB du pays. Début mars 2020, devant la dévaluation galopante de la livre libanaise, le Liban a annoncé le premier défaut de paiement de son histoire sur une partie de sa dette extérieure publique (1,2 milliard sur un total de 90 milliards de dollars) [13].

Avec la difficile situation sanitaire liée à la gestion de la pandémie de Covid-19 [14] dans laquelle les travailleuses domestiques sont particulièrement vulnérables [15] et la double explosion du port de Beyrouth le 4 août 2020, de nombreux employeurs et employeuses ont été contraint·es d’abandonner leurs domestiques, sans argent ni papiers. Aujourd’hui, nombre d’entre elles souhaitent retourner dans leur pays d’origine, mais peu en ont effectivement les moyens ou les papiers nécessaires. La seule issue est alors de payer des amendes astronomiques et partir après avoir obtenu un laissez-passer. À cela, il faut ajouter le prix du billet d’avion vers le pays d’origine, parfois lointain. Pour ces raisons, elles doivent généralement se ré-endetter pour repartir vers leurs pays d’origine.

Dans l’attente, ces femmes s’organisent, résistent et se battent contre ces violences systémiques. Durant l’été 2020, les manifestations devant les consulats se sont multipliées, ces femmes demandant à leur pays de les rapatrier. Mais plus largement, ces femmes luttent pour que leurs trajectoires ne soient plus contraintes, mais fondamentalement construites dans un cadre de liberté de mouvements. Qu’elles ne soient pas sous-tendues par des violences coercitives, mais bien déployées dans un espace d’autonomie de leur projet migratoire. C’est donc fondamentalement le système d’oppression inhérent au système capitaliste, raciste et patriarcal, dont la division sexuelle du travail est un des rouages, que la situation de ces femmes, et leurs luttes, interroge.

Notes

[1Assaf Dahdah, Habiter la ville sans droits : les travailleurs migrants dans les marges de Beyrouth (Liban). Géographie. Aix-Marseille Université, 2015, p. 16.

[2Julien Bret, « Circulations transnationales et travail disqualifié au Moyen-Orient. Les travailleurs non arabes au Liban » in Hommes et Migrations, n°1266, Mars-avril 2007. Nouvelles figures de l’immigration en France et en Méditerranée. pp. 96-107.

[3Moujoud, Nasima, Jules Falquet. « Cent ans de sollicitude enFrance. Domesticité, reproduction sociale, migration et histoire coloniale » in Christine Verschuur et Christine Catarino, Genre, migrations et globalisation de la reproduction sociale, Genève, Cahiers Genre et Développement, n°9, Genève, Paris : EFI/AFED, L’Harmattan, 2013, pp. 229-245.

[4Rhacel Parrenas, Servants of Globalization, Palo Alto, Stanford University Press, 2001.

[5Mira Younes, « Quand la maison du-de la maîtresse est hybride : savoirs migrants et pratiques de l’interdépendance », Les cahiers du CEDREF, 23 | 2019, 170-199.

[6Assemblée générale des Nations unies, Rapport de la Rapporteuse spéciale sur les formes contemporaines d’esclavages, y compris leurs causes et leurs conséquences, 1/HRC/21/41 (juillet 2012).

[7Mira Younes, op. cit.

[8Ray Jureideni, op. cit.

[9Kafa association, « Dreams for sale », 2014, https://kafa.org.lb/sites/default/files/2019-01/PRpdf-78-635554479048554864.pdf

[10Assemblée générale des Nations unies, Rapport de l’Expert indépendant chargé d’examiner les effets de la dette extérieure et des obligations financières internationales connexes des États sur le plein exercice de tous les droits de l’homme, en particulier des droits économiques, sociaux et culturels, A/HRC/45/45 (janvier 2020).

[11Lydia Assaoud, « Les inégalités, moteur de la révolte populaire au Liban », Cetri, octobre 2019.

[12UNESCWA, « ESCWA warns : More than half of Lebanon’s population trapped in poverty », 19 août 2020.

[13Doha Chams, « Que tombe le régime des banques », Le Monde diplomatique, octobre 2020.

[14Nicolas Dot-Pouillard, « Le Liban de tous les maux », Orient XXI, mars 2020.

[15ILO, impact Covid-19 on migrant workers in Lebanon and what employers can do about it, 6/04/2020.