Liban : la santé mentale bouleversée

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VICTOIRE RADENNE, Orient XX1, 29 avril 2021
« Durant les guerres, les Libanais pouvaient désigner un coupable. Aujourd’hui, les traumatismes qui s’accumulent créent la pire des anxiétés : celle sur laquelle on ne peut mettre un nom. » Rima Gemayel, psychologue à l’Hôtel-Dieu de France à Beyrouth, est elle-même victime de cette douleur fantôme. Cette maman qui affirme ne plus être la même personne depuis l’explosion du port de Beyrouth a décidé à contrecœur, comme des milliers de Libanais, de quitter son pays pour s’envoler vers les États-Unis.
Depuis l’été 2020, la santé mentale des Libanais est lourdement affectée. L’explosion du port, laissant des quartiers ravagés et des foyers détruits n’a pas abouti à la formation d’un nouveau gouvernement et l’on est toujours à la recherche d’un improbable consensus. Aux chaises politiques laissées vides de sens et de propositions s’ajoute une crise économique causée par la dévaluation de la monnaie et une hyperinflation. Un « polytraumatisme » dont Sami Richa, fondateur et responsable du service psychiatrie de l’Hôtel-Dieu observe les lourdes conséquences : « Les hospitalisations en psychiatrie explosent. Ce n’était pas le cas avant la révolution en 2019. » Aux premières heures du service en 2010, 3 ou 4 lits suffisaient à répondre aux besoins psychiatriques. « Aujourd’hui, on fonctionne à 12 lits, ça se remplit très vite, on manque de moyens ».
Détresse émotionnelle, pensées suicidaires, peur de la précarité… C’est l’explosion du port qui a amorcé le déclin de la santé mentale selon Rima Gemayel. « Cet événement a réveillé toute l’anxiété qui était sous pression et mise en bouteille au Liban. Quelque chose s’est brisé ce soir-là ». Au lendemain de l’explosion, sur 903 hommes et femmes âgés de 18 à 65 ans, 83 % disaient se sentir tristes tous les jours et avaient perdu le goût des choses1.
Vécue comme une blessure irréparable, l’absence de reconnaissance officielle et de réparations de la part de l’État a accentué les traumatismes. « Comment tourner la page d’un événement si déroutant quand personne ne prend ses responsabilités ? », s’interroge Rima Gemayel. Blessée avec son jeune fils, elle raconte avoir vécu un cauchemar éveillé : « Nous avons dû faire le pèlerinage des hôpitaux à Beyrouth. Ils étaient majoritairement détruits ou débordés. Nous sommes allés dans le nord du pays pour avoir des points de suture ».
Un choc qui a laissé planer un climat d’incertitude et d’angoisse. « Nous sommes dans un état d’esprit collectif où la projection dans l’avenir proche est impossible. Tous les jours, nous sommes confrontés à une nouvelle situation », assène tristement Sami Richa. Un flou constant, à l’image de la livre libanaise, instable et fluctuante. Vérifier son cours à chaque heure est devenue monnaie courante. Quant aux banques majoritairement en faillite, elles restreignent drastiquement les retraits et ont volatilisé les économies d’un grand nombre de foyers. Une situation qui oblige les Libanais à mettre leurs projets de vie sur pause.
UNE NOUVELLE TYPOLOGIE DES PATIENTS
Si la rechute psychologique de certains malades pouvait être anticipée, la nouvelle typologie des patients est inquiétante aux yeux du docteur Sami Richa : « Nous recevons beaucoup de très jeunes adolescents entre 11 et 14 ans, inconnus des services de psychiatrie. » Certains maux reviennent sans cesse. « Ils perdent le sommeil, plongent dans des troubles de la conduite alimentaire et se tranquillisent avec des substances. » Le confinement, un des plus stricts au monde à ses débuts, n’a aidé en rien le pays du Cèdre à se relever. Il a contribué au repliement des adolescents sur eux-mêmes, les forçant à s’interroger sur leur avenir au Liban. Eux qui formaient le noyau dur de la révolution en 2019, ils ont vu leurs espoirs de changement brutalement stoppés par la pandémie.
Face à la peur de ne pas faire valoir leurs diplômes, la jeunesse libanaise a également revu ses ambitions à la baisse et s’est mise à rêver d’horizons meilleurs. Ces derniers mois, faute d’avenir dans leur pays, la demande de visas pour les États-Unis, la France et le Canada a explosé. De retour chez leurs parents au vu de la situation économique, les jeunes sont aussi devenus « les éponges qui absorbent le lourd climat familial, silencieux et sidéré » explique Rima Gemayel.
Un constat également partagé par la ligne téléphonique de soutien psychologique et de prévention du suicide lancée par l’ONG Embrace Lebanon. Anxiété exacerbée, idées noires ou troubles psychologiques inattendus, elle a recensé 602 appels en février 2021. Cinquante-huit pour cent d’entre eux concernaient des jeunes de 18 à 35 ans. Juste après eux, ce sont les moins de 18 ans qui sont les plus affectés. Un profil type se dégage clairement des rapports de l’ONG : la demande de soutien psychologique vient d’un.e jeune Libanais.e, célibataire, sans emploi, qui réside dans sa famille nucléaire. Sans surprise, la majorité des appels provient de Beyrouth (40 %) et concerne la peur d’une nouvelle explosion, la précarité économique et la pandémie de Covid-19. Sur les 600 appels, 28 % des appelants évoquent des pensées suicidaires.
« NOTRE RÉSILIENCE EST UN COUTEAU À DOUBLE TRANCHANT »
Au Liban, les douleurs sont souvent entourées de silence et de résignation. La stigmatisation et les tabous sociaux qui entourent la santé mentale compliquent sa prise en charge. « Si vous parlez aux familles libanaises, vous constaterez que les parents qui ont vécu la guerre n’en parlent pas à leurs enfants. C’est notre façon de fonctionner pour avancer. Notre résilience est un couteau à double tranchant », explique Rima Gemayel. Selon elle, les récents événements risquent de s’ajouter à la longue liste des traumatismes accumulés dans le psychisme collectif depuis la guerre.
Pour comprendre, il faut également tenir compte des problèmes économiques. À l’heure où 55 % de la population vit sous le seuil de pauvreté contre 28 % en 2019, rares sont ceux qui détiennent une assurance privée. Depuis peu, ces dernières réclament le paiement en dollars, ce qui est quasi impossible pour les Libanais. Un dollar vaut aujourd’hui environ 14 000 livres libanaises (7,67 euros), contre 1 500 (0,82 euro) à l’été 2019. Toutefois, les assurances privées ne prennent pas en charge les frais liés à la santé mentale. Quant à l’unique forme de sécurité sociale réservée aux fonctionnaires d’État, le tiers payant risque de subir l’arrêt des subventions gouvernementales dans les prochaines semaines si le nouveau cabinet n’est pas formé. Pour le reste de la population, il devra compter sur les associations et les proches.
LE TISSU ASSOCIATIF PREND LE RELAIS
Comparativement à la demande grandissante de soutien psychologique, l’offre de soins psychiatriques est dérisoire au Liban. Seuls deux hôpitaux publics, dont l’hôpital Rafik Hariri et l’asile psychiatrique de la Croix permettent des hospitalisations à bas coût. Mais cette offre est inadaptée aux attentes actuelles selon Sami Richa. « La connotation négative des hôpitaux psychiatriques est très forte au Liban. Pour une légère dépression, vous vous retrouvez dans un dortoir très asilaire, à l’instar des établissements dans les années 1940. » Dans les hôpitaux privés, c’est la nuit à 500 dollars (414 euros) qui dissuade les Libanais d’y recourir.
Face à ces dysfonctionnements, le tissu associatif libanais prend le relais. « Ce pays est une immense ONG dans laquelle les initiatives privées comblent les défaillances structurelles de l’État », regrette le docteur Sami Richa. Véritable incarnation d’une société civile engagée, il a créé l’Association francophone pour les malades mentaux (AFMM) qui vise à couvrir les frais de patients démunis et à lutter contre les tabous qui entourent la santé mentale. Chaque année, plus d’une centaine de personnes bénéficie de cette aide. « C’est usant, je vous laisse imaginer les efforts et le travail sur mon temps libre », assure-t-il.
Au Liban, la spécialisation en traumatismes est paradoxalement absente des études en psychologie. Alors pour répondre aux troubles récents, l’équipe du service psychiatrie de l’Hôtel-Dieu a lancé une opération de mécénat pour former du personnel en thérapie de reconsolidation. Nouvelle promesse de guérison face au syndrome de stress post-traumatique, elle espère amoindrir la force émotionnelle de souvenirs handicapants. Malgré une multitude de projets en tête, le docteur Sami Richa ne peut pas se permettre de dévier de sa trajectoire. « Ce sont les hospitalisations qui m’obsèdent aujourd’hui. Elles resteront la priorité le temps qu’il faudra. »