L’Iran face aux élections américaines

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Même si le régime ne voit pas de grandes différences entre Donald Trump et son challenger, il a soigneusement évité toute initiative qui pourrait favoriser le président sortant, dont la réélection risquerait de provoquer un affrontement armé. Une victoire démocrate ne changera pas pour autant la situation catastrophique de l’économie iranienne.

Lorsque la nouvelle de l’hospitalisation de Donald Trump a été annoncée par les télévisions du monde entier, la monnaie iranienne a fait un bond de 7 %, s’établissant à 270 000 rials pour un dollar. Mais le 6 octobre, lorsqu’il est apparu que le président américain allait sortir de l’hôpital, elle est retombée à 297 000 rials. La République islamique d’Iran a beau être obsessionnellement anti-américaine, ses marchés financiers suivent attentivement les rebondissements de la campagne électorale aux États-Unis, craignant plus que tout une réélection du candidat républicain qui serait totalement dévastatrice pour l’économie iranienne, déjà en mode de survie.
C’est le paradoxe de l’Iran : il demeure largement dépendant de la vie politique à Washington, alors que l’un des buts prioritaires de la révolution islamique était de couper complètement les ponts avec le « Grand Satan » et, d’une manière générale, avec les « puissances impérialistes ».
Aujourd’hui, le régime appréhende la réélection de Donald Trump, qui déboucherait sur de nouvelles mesures visant à asphyxier complètement l’économie iranienne. Laquelle a déjà subi une récession de près de 12 % sur les deux dernières années et vu ses exportations de pétrole chuter de plus de 2 millions de barils/jour à 500 000. Pas plus tard que le 8 octobre, le Trésor américain a encore compliqué le commerce dit « humanitaire » avec Téhéran, en frappant d’interdiction 18 banques iraniennes accusées de financer à la fois le terrorisme et le programme nucléaire iranien.
Dès lors, sans évidemment le reconnaître, le régime iranien, toutes tendances confondues, les radicaux les plus ultras exceptés, espère la victoire du candidat démocrate. D’autant plus que celui-ci a fait savoir que les États-Unis réintègreraient le JCPoA (l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien), dont Donald Trump avait décidé de se retirer le 8 mai 2018. D’où une stratégie dite de « patience stratégique », qui a visé tout au long de l’année 2020 à ne pas s’ingérer dans le processus électoral américain et à éviter toute intervention risquant de favoriser le président sortant.
C’est pourquoi il n’y a eu ni escalade régionale ni de véritables représailles après l’assassinat ciblé, le 3 janvier 2020, du général Kacem Soleimani, figure légendaire en Iran du héros nationaliste, en dépit des menaces répétées de représailles proférées notamment par les Pasdaran (Gardiens de la révolution) contre Washington. Certes, des roquettes ont bien été tirées contre la principale base américaine en Irak. Mais, comme nous l’a confié un diplomate iranien, « Téhéran avait prévenu par téléphone le commandement américain, ce qui explique qu’il n’y a eu aucune perte parmi les militaires de la base ».
Et, à la demande de Téhéran, les milices chiites pro-iraniennes se sont abstenues de répliquer à l’assassinat de leur chef, Abou Mahdi al-Mohandes, l’adjoint de Soleimani pour l’Irak tué en même temps que lui, contrairement à ce qu’elles avaient annoncé.
Si Téhéran espère une victoire de Joe Biden, il ne nourrit guère d’illusions sur un changement de la politique américaine. « En cas de réélection de Trump, on pourrait basculer vers un affrontement armé, souligne Clément Therme, spécialiste de l’Iran et chercheur post-doctorant au Centre de recherches internationales (CERI-Sciences-Po Paris). La crise économique qui sévit en Iran pourrait en effet pousser Téhéran à accroître les tensions militaires régionales pour assurer la survie du régime, en utilisant le sentiment nationaliste pour faire oublier l’incompétence économique. Avec une administration Biden, en revanche, le risque de conflit armé s’éloignerait, en raison d’une stratégie plus fine permettant d’éviter une confrontation tous azimuts avec le régime iranien. » « Trump est incohérent en ce que ses actions se rapprochent d’une entrée en guerre tout en affichant l’objectif de ne jamais engager de confrontation militaire avec l’Iran et de négocier un meilleur accord avec la République islamique », ajoute le chercheur.
Ces élections américaines, l’ayatollah Ali Khamenei ne les a pas commentées, contrairement aux précédentes. On peut supposer, cependant, que le Guide de la révolution islamique les a regardées de près. Car, souligne Mehdi Khalaji, un ancien religieux iranien formé dans les séminaires théologiques de Qom, le cœur battant du régime, dans une publication du Washington Institute, « le chemin révolutionnaire de Khamenei, ironiquement, mène en fait tout droit à l’Amérique – en ce sens qu’il recherche une relation stable, sécurisée et méticuleusement mesurée avec les États-Unis, dont il croit qu’ils peuvent lui garantir la survie à la fois du régime et de ses idées et orientations révolutionnaires ».
« L’objectif de Téhéran, ajoute l’ancien religieux, est dès lors scandaleusement paradoxal : il s’agit de traiter avec l’Amérique tout en demeurant anti-américain. Pour régler ce dilemme, Khamenei a formulé une stratégie de “ni paix ni guerre”. De son point de vue, une confrontation directe avec les États-Unis se terminerait par un changement de régime, tandis qu’une normalisation de ses relations conduirait à une transformation politique et idéologique de celui-ci. La première option, il ne peut pas se la permettre, et la seconde n’est pas non plus acceptable. Il a donc cherché une troisième voie qui se situe entre les deux. »
C’est sans doute en partie la crainte d’une réélection de Trump et de ses conséquences sur le plan social et économique qui a poussé le régime à renchérir dans la répression, témoignant ainsi qu’aucune dissidence ne serait désormais tolérée. Il y a quelques semaines, des images ont largement circulé sur les réseaux sociaux iraniens, montrant un convoi de pick-up traversant une ville iranienne, sans doute Téhéran, où l’on voyait sur les plateformes des véhicules des policiers tabasser violemment des prisonniers et les forcer à s’excuser devant la population pour les « erreurs » commises.
La scène a même suscité une réaction de protestation du chef du pouvoir judiciaire, l’ayatollah Ebrahim Raïssi. Celui-ci a dénoncé la parade comme un « cas de violation des droits civils » et ordonné que des mesures soient prises contre les responsables, jugeant « strictement interdit de s’en prendre ainsi aux accusés, même si ce sont des voyous ». Début septembre, l’annonce de l’exécution d’un jeune champion de lutte et opposant avait aussi fait polémique en Iran, après la publication d’informations affirmant qu’il avait été condamné sur la base d’aveux extorqués sous la torture.
Ce durcissement vise évidemment aussi Hassan Rohani et les « pragmatiques » de son gouvernement, même si ceux-ci se sont bien gardés de dénoncer le retour en force de la répression. Il a fallu que le Guide suprême intervienne à la suite d’articles exigeant la démission, voire l’exécution du président iranien, en déclarant notamment que « critiquer n’est pas se montrer irrespectueux. De telles attitudes insultantes sont propres aux Américains ».
« La politique de Trump a alimenté l’idéologie de la République islamique, qui était à la peine sous Barack Obama parce qu’il lui était devenu difficile d’identifier l’ennemi, commente le chercheur Clément Therme. On le voit à travers la presse iranienne, qui met en scène la décadence morale, spirituelle, intellectuelle de l’Amérique. Pour les extrémistes iraniens, cette incapacité des dirigeants américains de traiter les questions de fond, ces disputes, tous ces conflits sont un signe de la pertinence de leur idéologie anti-américaine. » « Par ailleurs, poursuit-il, en raison d’un phénomène d’appauvrissement de l’Iran, la classe moyenne s’est effondrée. Donc, le potentiel démocratique du pays a été affaibli par la présidence Trump en raison des conséquences sociales de cette politique de sanctions totales et de pressions maximales. Car celles-ci ont ruiné cette classe moyenne, alors que c’est elle qui porte les idéaux démocratiques en Iran. »
Il est vraisemblable que la situation économique de l’Iran ne changera pas radicalement si le candidat démocrate l’emporte, même si l’Amérique rejoint l’accord de Vienne. « Ce sont les entreprises européennes qui ont été le fer de lance de l’accord sur le nucléaire en tentant un retour sur le marché iranien entre 2015 et 2017, précise Clément Therme. Elles y ont perdu beaucoup de temps et d’argent. Donc elles vont réfléchir longuement avant de revenir vers ce qu’on a appelé l’Eldorado iranien. »
Le 27 octobre, une série de vidéos produites par le think tank Iran Diplomacy, lié au ministère iranien des affaires étrangères, a permis de voir que l’on débat déjà beaucoup au sein du régime de ce que pourrait être la politique américaine à l’issue du scrutin. Pour l’universitaire Ahmad Naghibzadeh, la victoire de Joe Biden n’aura que peu d’impact sur l’Iran et la politique américaine restera la même, que ce soit sur la question nucléaire ou le rôle de l’Iran dans la région. Mais la crainte de cet intellectuel est que le nouveau président américain « se serve de la question des droits de l’homme pour exercer des pressions sur l’Iran ».
Plus étonnante est la position de Sadegh Kharazi, ancien ambassadeur de la République islamique à Paris, lequel peut se permettre une certaine franchise du fait de ses liens familiaux avec le Guide suprême. Il a ainsi reconnu que Téhéran et Washington avaient raté des occasions de se rapprocher sous la présidence de Trump. « C’est l’Iran qui a fait que Trump, qui était indifférent [à l’égard de l’Iran – ndlr], est devenu un ennemi farouche. Cela témoigne de la faiblesse de la politique étrangère iranienne », a-t-il regretté, toujours via une vidéo.
Cependant, a-t-il averti, si l’élection de Biden peut permettre d’améliorer les perspectives de voir s’engager des discussions sur une diminution des pressions économiques américaines, l’Iran risque de devoir affronter un front beaucoup plus uni. Le candidat démocrate serait mieux placé que Donald Trump « pour forger une alliance globale contre l’Iran »« Biden peut rapprocher les États-Unis de l’Europe, une menace que nous avions jusqu’ici évitée, a poursuivi le diplomate. Mais passer d’une confrontation à une normalisation de nos rapports serait plus difficile avec Trump. Il serait dur de convaincre la société iranienne [des avantages – ndlr] d’une telle négociation avec lui. »
Une normalisation avec Washington, y compris avec Trump s’il est réélu, ne semble désormais plus un sujet tabou pour la diplomatie iranienne. Mais comme le précise Clément Therme, « l’arrivée ou non d’une nouvelle administration américaine ne doit pas faire oublier que l’anti-américanisme militant est un choix de politique interne en République islamique et que l’hostilité institutionnalisée est une constante de la stratégie du Guide Ali Khamenei depuis 1989. Et ce, quel que soit le résident de la Maison Blanche ». « Pour envisager une nouvelle ère dans les relations diplomatiques irano-américaines, conclut-il, un aggiornamento dans le sens d’un dépassement idéologique de l’héritage khomeiniste semble une condition préalable et indispensable ».