Maroc : le royaume du mensonge et de la répression

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Le Royaume du Maroc bénéficie souvent d’un préjugé favorable : espace de « pluralisme et de démocratie », foyer d’un « islam modéré », bon élève des préceptes de l’économie de marché, allié indéfectible des puissances occidentales.

La réalité c’est que  dans ce pays la liberté d’expression disparait, et toute forme de critique est étouffée, la répression contre les mouvements sociaux s’amplifie, les services dit de sécurité contrôlent l’Etat et manipulent les médias…

Le cas de Maâti Monjib est emblématique de cette situation. Maâti Monjib est une historien et un journaliste, un militant des droits humains, de l’écologie et de l’altermondialisme, collaborateur du Journal (hebdomadaire fondé en 1997, interdit en 2010), du mensuel Zaman et d’autres médias, fondateur de l’Association Marocaine pour le Journalisme d’Investigation et du Centre Ibn Rochd d’études et de communication dédié à la formation de journalistes. En 2015 ces associations ont été interdites et Maâti et certains de ses camarades accusés de « fraude » et « d’atteinte à la sécurité de l’Etat ». De 2015 à 2020 le procès concernant cette affaire a été convoqué 20 fois et ajourné… 20 fois (vous avez bien lu, vingt fois). Le 29 décembre 2020 Maâti a été enlevé par la police (alors que depuis cinq ans ils répondait à toutes les convocations judiciaires), et il est depuis incarcéré, accusé de « blanchiment d’argent », sans qu’il soit possible, ni à lui, ni à ses avocats, de connaitre la réalité du dossier d’accusation. Le 27 janvier on apprend que le tribunal a statué sur l’affaire de 2015 (celle qui ce même tribunal avait ajourné vingt fois), condamnant Maâti à un an de prison et ses camarades à diverses peines, sans que l’intéressé n’ait été convoqué (il se trouvait pourtant dans l’enceinte du tribunal ce jour-là), ni ses avocats avertis de l’audience, et sans que, depuis cinq ans, aucun débat contradictoire n’ai eu lieu, ni aucune possibilité pour la défense de s’exprimer devant la cour. C’est ce que le Conseil supérieur du pouvoir judiciaire marocain appelle « l’application de manière normale par le tribunal » de la loi[1], tandis que l’ambassadeur du Maroc auprès de l’Union Européenne considère que nous sommes dans « l’accomplissement de la mission de protection des droits et des libertés » de la justice marocaine dans une affaire de droit commun[2].

Maâti Monjib n’est pas le seul journaliste persécuté. C’est aussi le cas de Soulaimane Raissouni, directeur de publication du journal Akhbar Al-Yaoum arrêté en mai 2020 et du journaliste d’investigation Omar Radi arrêté en juillet. L’un et l’autre sont accusés  « d’agressions sexuelles » (le second même de « viol »), un type d’accusation relayé par une puissante presse de caniveau qui sévit au Maroc, tant francophone qu’arabophone, et qui multiplie les campagnes contre les journalistes et les militants des droits humains, accusés d’atteinte plus ou moins graves aux « bonnes mœurs » et également d’escroquerie ou de vols. Maâti et ses amis sont aussi victimes de telles campagnes. A cela s’ajoute toujours l’accusation, parfois reprises par les autorités, de financements « occultes » par des « puissances étrangères ». Concrètement de soutiens de la coopération néerlandaise ou de l’union européenne pour des projets de développement ou de formation.

La volonté de faire taire les voix critiques par tout moyens, la répression mais aussi la diffamation et les mensonges à destination de l’étranger, s’expliquent par deux raison.

D’une part la situation sociale du pays est mauvaise. D’un côté les immenses fortunes du Makhzen (la caste au pouvoir liée au Palais royal) et de la famille royale elle-même, de l’autre une augmentation vertigineuse des inégalités et de la misère. Et la pandémie de la Covid 19 n’arrange rien (même si le Maroc semble mieux organisé que son voisin algérien). Le soulèvement social du Rif (au Nord du pays) en 2016-2017 a été durement réprimé et certains de ses animateurs condamnés en 2020 à de très lourdes peines de prison.

D’autre part le pouvoir chaque jour plus considérable de l’appareil de sécurité sous la direction de Abdellatif Hamouchi, le « superflic  de Mohamed VI » comme l’appelle l’hebdomadaire Jeune Afrique [3] semble conduire le pays vers une nouvelle dictature.

Depuis le printemps arabe de 2011 la régression démocratique, culturelle et sociale se poursuit au Maroc, après les quelques années d’embellie que le pays avait connu au début du XXe siècle. Un sujet qui ne semblait trouble guère troubler les alliés traditionnels des « élites « marocaines, du côté de Paris et de Washington…

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Bernard Dreano est président du Centre d’études et d’initiatives de solidarité internationale (CEDETIM) et cofondateur de l’Assemblée européenne des citoyens (France)

 

[1]https://www.lorientlejour.com/article/1250315/lhistorien-maati-monjib-a-eu-un-proces-equitable-selon-les-autorites.html

[2] Réponse du M. Ahmed Rahou, ambassadeur du Maroc à la lettre de  M. Mounir Satouri, député européen du 13 janvier 2021

[3] https://www.jeuneafrique.com/mag/782384/politique/maroc-abdellatif-hammouchi-le-superflic-du-roi-mohammed-vi/