Mexique : amère victoire d’AMLO

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Manuel Aguilar Mora, Sin Permiso (traduction À l’Encontre), 20 juin 2021

Il y a des victoires amères. L’une d’entre elles est la victoire des «obradoristes», le 6 juin 2021, lors des élections les plus importantes de l’histoire du Mexique, des élections de mi-mandat qui se sont tenues à un moment crucial pour le gouvernement d’Andrés Manuel López Obrador (AMLO).

Bien qu’il ne soit pas lui-même candidat, on sait que le jour du scrutin est une sorte de référendum sur sa présidence. Avec un taux de participation quantitatif supérieur à toutes les élections de mi-mandat précédentes (plus de 47 millions de votants), elle a également dépassé le taux de participation qualitatif avec 51% du corps électoral (soit 97 millions). Toutefois, la victoire du Morena (Movimiento de Regeneración Nacional) est loin du tsunami de l’élection présidentielle d’il y a trois ans, lorsqu’il a remporté plus de 32 millions de voix, un tsunami que beaucoup dans les rangs du Morena pensaient illusoirement pouvoir répéter.

Avec beaucoup moins de voix qu’il y a trois ans, Morena affrontera la deuxième partie du mandat d’AMLO dans des conditions peu favorables car, pour conserver sa majorité à la Chambre des représentants, elle dépend de ses alliés peu fiables, le Parti du travail [parti créé en 1990, son slogan: «Unité nationale! Tout le pouvoir au peuple»] – qui a à peine réussi à dépasser les 3% des voix – et surtout le Parti des Verts qui a obtenu un bon résultat, avec plus de quarante députés. Sur le marché parlementaire, ces deux partis seront mis aux enchères à la recherche de la meilleure position. Il s’agit donc de conditions profondément contradictoires, voire défavorables, dans lesquelles des triomphes incontestables se conjuguent à des processus qui annoncent déjà la décadence et l’échec. C’est pourquoi la victoire du parti obradoriste, le 6 juin 2021, a un goût amer évident.

Les victoires

La coalition avec laquelle le parti du président, le Mouvement de régénération nationale (Morena), s’est présenté avec les deux autres partis (les Verts et le Parti du travail) a remporté un peu plus de 42% du total des voix. L’opposition s’est également présentée sous la forme d’une coalition. Elle a regroupé le PRI (Parti révolutionnaire institutionnel) et le PAN (Parti action nationale) – PRIAN – et, avec eux, le PRD (Parti de la révolution démocratique), une coalition qui a obtenu près de 40% des voix.

Le plus grand triomphe du parti «obradoriste» au pouvoir est d’avoir remporté 11 des 15 gouvernorats des Etats en dispute. Parmi eux figurent les quatre Etats du nord-ouest, d’importance stratégique, à savoir les deux Etats qui font partie de la péninsule de Basse-Californie, ainsi que ceux de Sonora et Sinaloa, une région décisive où le règne du narco est bien connu. Un narco avec laquelle le gouvernement d’AMLO a essayé une nouvelle stratégie consistant à ne pas l’affronter directement avec des forces militaires («des étreintes et non des balles») afin d’éviter autant que possible les affrontements violents et sanglants. Ce qui, dans la pratique, n’a pas été réalisé, loin de là.

Ce triomphe peint en pourpre (Morena) de nombreuses zones du nord, du centre et du sud du pays qui, il y a trois ans, étaient tricolores (PRI), bleues (PAN) et même quelques taches jaunes (PRD). Cela signifie que près de 18 millions d’habitants de ces onze Etats gagnés seront gouvernés directement par Morena. Ceux-ci doivent être ajoutés aux autres Etats qui étaient déjà gouvernés par Morena, donc au total 18, soit plus de la moitié du total des Etats (31) de la République [la ville de Mexico est la 32e unité fédérative]. Un fait ressort comme conséquence de ces données: le PRI a été éliminé de tous les postes de gouverneurs des Etats.

Bien que le taux de participation à ces élections de mi-mandat ait atteint le chiffre record de 51%, on ne peut éviter de penser qu’en réalité, compte tenu de la gravité de la situation politique que traverse le pays à un rythme de plus en plus accéléré, la participation citoyenne a été insuffisante. Sur les 96 millions d’électeurs inscrits, moins de la moitié ont voté. En tenant compte du vote qui est allé à Morena, nous pouvons conclure que seul un cinquième de cet électorat potentiel soutient le parti du président, Morena. Certes, un sondage donnerait comme résultat qu’une plus grande fraction soutient AMLO comme président. Néanmoins, la situation de son parti doit être préoccupante pour lui. Avant, pendant et dans ces jours après les élections Morena montre les profondes divisions qui le traversent et qui annoncent des moments orageux dans ses rangs, y compris même des ruptures.

Un premier bilan rapide de victoires du Morena sur le territoire national indique qu’il y a eu certainement une avancée pour ce parti par rapport à sa situation d’il y a trois ans. Cette avancée doit être mise en contexte pour l’évaluer correctement. Nombre de ces victoires ont été obtenues au prix de conflits dans les rangs du parti, en raison d’une opération politique cynique du président du parti, Mario Delgado qui, par exemple, dans l’Etat de San Luis Potosi, a publiquement soutenu un candidat au poste de gouverneur différent du parti. A Sonora, il y eut également de forts conflits entre «morenistas» locaux qui neutralisèrent le parti et firent que la principale ville de l’Etat, la capitale Hermosillo, resta aux mains du PRI.

Les campagnes électorales ont été marquées par la violence, illustrée par le meurtre de plusieurs candidats et pré-candidats. Il y avait heureusement de nombreux observateurs citoyens nationaux et étrangers. Les informations qu’ils ont publiées sur leurs activités ne laissent aucun doute sur les obstacles et les limitations qui ont limité l’aspect démocratique des élections. Cela s’est manifesté au plus haut point dans les territoires dominés par le crime organisé. La victoire écrasante de près de 70% des voix dans le Sinaloa, l’Etat d’origine du cartel de Chapo Guzman, est largement due à l’intervention des hommes de main des bandes criminelles dans leur lutte pour maintenir leur pouvoir sur l’Etat. Le jour de l’élection, ils ont opéré de manière flagrante en faveur du candidat se présentant pour Morena et le PAS (Partido Sinaloense), Ruben Rocha Moya. L’enlèvement de fonctionnaires et de candidats du PRI. Les menaces contre des citoyens avec des messages dans les réseaux et autres médias telles que: «Si Rocha ne gagne pas, nous allons tous les tuer», menaces illustrées par le récit d’Ismael Bojórquez, un courageux journaliste de Culiacán [la ville la plus peuplée de l’Etat de Sinaloa]. (Cité par Julio Hernández López dans sa chronique «Astillero», La Jornada, 17 juin 2021).

Toutes ces victoires augmentent l’influence de l’obradorisme sur l’ensemble du territoire national, mais n’en font pas le parti majoritairement dominant. Par exemple, dans les populations des grandes villes, c’est loin d’être le cas. Dans les capitales des trois Etats les plus peuplés du pays, Toluca dans l’Etat de Mexico, Guadalajara dans celui Jalisco et Monterrey celui de Nuevo León, Morena est minoritaire.

La catastrophe de Mexico City

Mais l’événement politique qui a ébranlé le pouvoir «morenista», en envoyant des ondes qui ont traduit les tendances intransigeantes d’un AMLO plus autoritaire et combatif que d’habitude, est ce qui s’est passé à Mexico. Pendant 25 ans ce fut l’origine et le centre du renforcement massif du courant de gauche institutionnel, dirigé d’abord par Cuauhtémoc Cárdenas du PRD et ensuite par AMLO lui-même.

Les résultats des élections du 6 juin ont montré une ville divisée en deux moitiés pratiquement égales: à l’est et à l’ouest. La moitié orientale a voté pour Morena et la moitié occidentale a voté pour l’opposition: sur les 15 mairies (anciennement délégations), dans 8 les candidats de Morena ont été battus et 7 sont restés fidèles au parti au pouvoir.

Plus en détail, on peut ajouter que dans la ceinture orientale, siège des concentrations prolétariennes les plus denses, l’«obradorisme» a réussi à conserver les mairies [délégations territoriales de Mexico City] aux taux de pauvreté les plus élevés (Iztapalapa, Iztacalco, Tláhuac et Venustiano Carranza) et la mairie du nord, Gustavo A. Madero, bien que cette dernière ait fait face à une plus grande concurrence. Compétition qui était sur le point d’arracher Xochimilco dans le sud, qui a finalement été laissé au parti Morena. En outre, les pertes de l’«obradorisme» ont été notables dans les quartiers prolétaires également très peuplés des municipalités d’Álvaro Obregón, Azcapozalco, Coyoacán, Magdalena Contreras et Tlalpan, qui comprennent également la majorité des quartiers de classe moyenne de la ville. Les défaites d’AMLO ont été les plus évidentes dans les municipalités les plus «conscientes de leur classe», comme Benito Juárez et Miguel Hidalgo. La perte de la délégation Cuauhtémoc, le siège des centres politiques, culturels et financiers les plus importants du pays, peut être considérée comme désastreuse pour le parti Morena.

Les quartiers de la ville de Mexico ont des caractéristiques démographiques particulières mais tous ses espaces sont traversés par des différences de classe, plus ou moins profondes mais existant sur tout son territoire. L’«obradorisme», à commencer par AMLO lui-même, a tenté d’expliquer sa défaite en définissant la partie orientale de la ville comme la partie pauvre, la «bonne» et la partie occidentale comme la partie «égoïste, raciste, ambitieuse, consciente de sa classe et individualiste». Cela est profondément faux. Avant ces élections, les municipalités occidentales n’étaient pas considérées de cette façon car la plupart d’entre elles étaient sous contrôle «moreniste».

Cette attitude a été si scandaleuse qu’elle a provoqué des divergences et même des réponses publiques de la part de hauts dirigeants de Morena face au président lui-même. C’est le cas de Ricardo Monreal, dirigeant du Sénat, qui sans mâcher ses mots a répondu à AMLO en lui rappelant que la classe moyenne avait été un facteur clé du triomphe du Morena en 2018 et en acceptant que, de fait, il s’identifiait, lui, au secteur de la classe moyenne. (El Universal, 16.06.2021). La gaffe d’Obrador a eu une suite de polémiques et de remises en question du discours: «les pauvres votent pour Morena» et «les classes moyennes votent contre Morena». Tant au niveau des analystes spécialisés dans la démographie que des enquêtes journalistiques cette version est contredite. Julio Boltvinik souligne explicitement que la conclusion ne s’est pas produite selon laquelle – à partir de ce qui s’est passé à Mexico – à l’échelle nationale un secteur «pauvre» vote pour Morena et un secteur «non pauvre» vote contre Morena. («Economía moral», dans La Jornada, 18.06.2021). Enrique Galván Ochoa – dans sa rubrique «Dinero» toujours favorable à AMLO – suite au sondage fait à cette occasion (sondage qu’il fait fréquemment auprès de ses lecteurs), il ressort que, contrairement aux dires du président, 83% des sondés se sont déclarés en faveur d’un Mexique de classe moyenne contre 9% pour un pays de pauvres (le reste «ne savait pas»). (Ibidem)

Le bilan de ce qui s’est passé à Mexico est totalement défavorable à Morena. Si l’on tient compte du fait que les événements dans cette ville marquent souvent ce qui se passera au niveau national, la défaite «morenista» annonce une tendance qui n’est pas du tout propice à son avenir. Dans ce centre démographique où se concentre la plus grande masse de travailleurs et travailleuses du pays, qui a déterminé dans une large mesure l’évolution politique nationale et continuera à le faire, l’un des secteurs clés de la domination «obradoriste« s’est fracturé.

La résurrection du PRIAN

Après trois ans d’effacement (et surtout à Mexico), suite aux résultats des élections de 2018, le PRIAN et dans une moindre mesure le PRD sont revenus triomphants dans le centre même de la région qui était considéré comme imprenable, placée sous domination complète de l’«obradorisme». Et ce n’est pas tout, toutes les municipalités densément peuplées qui bordent la ville de Mexico dans la zone occidentale (le «bleu») de l’Etat de Mexico (Tlalnepantla, Naucalpan, Atizapán, Cuautitlanes, Coacalco, Huitzilucan) ont également opté pour le PRIAN. C’était comme un tremblement de terre politique: la région la plus peuplée du pays, la (mal) appelée Vallée de Mexico, une agglomération de plus de 22 millions d’habitants (près de 9 millions à Mexico City et 13 millions dans l’Etat de Mexico) a été secouée électoralement.

Mais en fait, cette résurrection du PRIAN n’est pas tant due à ses mérites et à son potentiel propre, mais s’explique avant tout par les politiques erratiques et désastreusement ratées des «obradoristes».

En réalité, ces résultats n’ont pas surpris ceux qui ont suivi avec une attention critique les politiques de l’«obradorisme», particulièrement ressenties dans cette région, principal centre social, économique et culturel de la république mexicaine. 2019 et 2020 ont été des années de crise profonde dominées d’abord par la récession économique qui s’est manifestée depuis 2019 et qui s’est ensuite transformée en une dépression brutale, la pire depuis plus de 90 ans, coïncidant avec l’urgence sanitaire planétaire du Covid-19, dont l’impact a été très fort dans le pays.

Des millions de chômeurs, des centaines de milliers de petites entreprises en faillite ou carrément liquidées, des millions de personnes sont tombées dans la pauvreté et l’extrême pauvreté. Face à un ensemble de crises aussi colossales, s’est manifesté un gouvernement insensible aux souffrances et aux douleurs qui ont saisi de vastes secteurs sociaux avec la détonation de la pandémie gérée de façon très maladroite et irresponsable, durant les premiers mois, sous les effets d’un système de santé publique négligé et sous-financé. L’insensibilité du gouvernement, démontrée par la mise en œuvre d’une politique d’austérité contre-indiquée plutôt que contracyclique, a accentué la rupture sociale au lieu de l’amortir.

Cela a également été le cas à Mexico, où le président et l’obradorisme recueillent les vignes de la colère d’une population très mécontente du gouvernement morenista, car pendant les trois années de sa domination, il n’y a pas eu de changement substantiel dans la vie sociale et même de nouveaux problèmes et des commotions tragiques ont surgi. Parmi les aspects sociaux les plus pertinents, la violence homicide persistante et implacable se distingue, 2019 et 2020 dépassent les niveaux d’homicides des années précédentes et en 2021, les tendances des féminicides, des meurtres de journalistes et de la terrorisation et du meurtre d’immigrants ne se relâchent pas.

L’effondrement de la station Olivos

Mais l’événement choquant qui, dans une large mesure, a été le déclencheur décisif du grand malaise de la population de Mexico face aux gouvernements des deux palais gouvernementaux du Zocalo [Place de constitution], celui national et celui municipal, a sans aucun doute été l’effondrement de la rame de la ligne 12 du métro, à la station Olivos, le 3 mai 2021, presque exactement un mois avant la date des élections.

L’importance fondamentale de cet événement pour expliquer la défaite de Morena à Mexico est due à la séquence d’événements qui ont marqué et marqueront la vie de la ville dans les mois à venir. L’effondrement de la ligne 12 du métro, baptisée «ligne d’or» par Marcelo Ebrard [membre du PRD puis de Morena], qui était à la tête du gouvernement municipal lors de sa construction entre 2008 et 2012, suscite toutes sortes de commentaires dans l’opinion publique, de vives controverses parmi les fonctionnaires, des conflits inter-bourgeois et un mécontentement massif au sein de la population. Cela a eu un effet décisif sur le vote du 6 juin. La question qui se pose immédiatement est de savoir pourquoi la tragédie qui s’est produite précisément entre les stations Tezonco et Olivos, sur la ligne de démarcation exacte entre les deux municipalités de Tláhuac et Iztapalapa, au cœur même de la zone prolétarienne de l’est de la ville, ne s’est pas traduite le 6 juin par une sanction électorale de Morena dans ces municipalités?

Le désastre qui a coûté 26 morts et plus d’une centaine de blessés, dont beaucoup gravement, est tombé à la veille des élections complètement dans le camp «obradoriste« qui a empêché le président de recourir à sa formule classique selon laquelle il s’agissait d’un héritage des gouvernants antérieur du PRIAN. Sa construction s’est faite pendant le gouvernement d’Ebrard. Puis Miguel Angel Mancera son successeur [proche du PRD sans en être membre et à la tête de la ville de 2012 à 2018] a pris sur lui d’en qualifier les déficiences et a suspendu les services de cette ligne pendant plus d’un an. Finalement l’effondrement a eu lieu dans la période des élections, sous la direction du gouvernement de Claudia Sheinbaum (membre du PRD de 2009 à 2014, et depuis lors de Morena).

Cette ligne 12 désormais populairement rebaptisée «maudite» sera le centre de luttes politiques – déjà directement liées à la succession présidentielle de 2024 – que les résultats de l’élection du 6 juin ont mis en évidence car les deux personnages qui ont été les plus pointés du doigt dans l’environnement présidentiel comme leurs possibles successeurs sont précisément Marcelo Ebrard et Claudia Sheinbaum, qui sont aussi les plus directement touchés par la tragédie de la station Olivos.

Les commissions techniques, dont une commission spéciale norvégienne engagée par le gouvernement de Claudia Sheinbaum, qui enquêtent sur les choix du génie civil qui ont produit l’effondrement, ont déjà commencé à donner leurs premiers résultats. Ils ont été divulgués par le New York Times qui les a publiés (dans le monde entier) dans son édition du 13 juin.

Il s’agit d’un rapport préliminaire, la phase 1 de deux autres à venir dans les mois qui suivent. Ce rapport indique que l’accident est dû à une défaillance structurelle, à des déficiences dans les procédures et les technologies mises en œuvre. Il se réfère à des détails du processus d’ancrage de poutres d’origine diverse en qualité et en matériau, à des boulons Nelson mal placés, à des soudures mal faites, à l’utilisation de différents types de béton et à des questions des défauts de construction invraisemblables. Il désigne Marcelo Ebrard comme le promoteur de l’ouvrage qui a insisté sur sa construction rapide pour l’inaugurer avant la fin de son gouvernement et l’entreprise de construction Carso, propriété de Carlos Slim, le capitaliste le plus riche du Mexique, comme responsable des défauts d’ingénierie auxquelles la catastrophe est attribuée.

Un mois à peine s’est écoulé entre la tragédie du métro d’Olivos et les élections. Iztapalapa et Tláhuac, ainsi que d’autres municipalités de la partie orientale de la ville, ont constitué une base soutien massif pour AMLO pendant plus de deux décennies. La punition pour ce qui s’est passé le 3 mai à la frontière entre Tláhuac et Iztapalapa a déjà commencé même dans ces municipalités, bien que son expression n’ait pas été aussi évidente que dans les municipalités de l’ouest. Tardivement mais sûrement, elle s’y exprimera aussi avec force dans la mesure où les traces de la crise de Morena se déploient avec toute leur force. Et cette crise déjà en plein développement annonce des ruptures et des configurations qui auront des conséquences dans la recomposition des forces de gauche du pays, tant la gauche institutionnelle que la gauche révolutionnaire.

La crise de l’«obradorisme»

Le changement politique induit par ces élections a été ressenti immédiatement. C’est un changement profond, un changement à dynamique de rupture. Le parti Morena, sans ses alliés, ne peut soutenir avec succès AMLO dans ses initiatives de réforme constitutionnelle. Ses alliés ne sont pas vraiment fiables. Le Parti du Travail, qui n’a pas obtenu de bons résultats le 6 juin, a déjà démontré lors de ces mêmes élections qu’il peut s’unir au PRI si cela lui convient. Mais l’allié le plus douteux est le Parti vert, un parti qui s’est uni au plus offrant depuis son apparition il y a trente ans: il s’est uni au PRI, au gouvernement PAN de Vincente Fox [président de décembre 2000 à décembre 2006] et, aujourd’hui, il est le principal allié d’AMLO, avec sa bonne récolte de députés. En 2015, AMLO l’a grossièrement défini comme un parti de «juniors, rusés et corrompus». Pour obtenir les 334 voix dont il a besoin pour ses objectifs de réforme constitutionnelle, AMLO est prêt à courtiser même les membres du PRI qui le laissent faire.

Tout est possible dans le marécage de députés et de sénateurs bourgeois et petits-bourgeois qui composent les deux chambres législatives. Ainsi, la «Quatrième Transformation» – présentée avec tant de grandiloquence par AMLO comme l’héritière des exploits épiques de la Réforme de Benito Juárez [président de juilet 1861 à juillet 1862 et de juin 1867 à juillet 1872] et de la Révolution de 1910 – a devant elle des temps prosaïques où son sort ne dépendra pas de l’héroïsme épique de combattants héroïques mais du vulgaire marketing parlementaire bourgeois.

De son côté, AMLO annonce déjà ses objectifs «réformistes»: une réforme électorale pour faire payer aux fonctionnaires de l’INE (Institut national électoral) les humiliations auxquelles ils ont soumis plusieurs candidats contrariés de Morena; la transformation de la Garde nationale en un corps militaire directement contrôlé par l’armée, ce qui était déjà un fait et qu’il veut «légaliser»; enfin la troisième réforme constitutionnelle pour arrêter la privatisation complète de l’industrie électrique.

Comme on peut le constater, il s’agit d’aspirations très éloignées de toute transformation du régime, d’un objectif ou d’un exploit d’envergure historique. Ils annoncent seulement une plus grande et dangereuse militarisation du pays, une régression des droits électoraux. Et toute tentative d’affronter les grands consortiums de l’industrie électrique transnationale sans le soutien ferme et militant des travailleurs de l’électricité et des usagers populaires de la Commission fédérale de l’électricité constitue un objectif absolument illusoire.