Palestine : un jour dans le camp de Shatila

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VICTOIRE RADENNE, Orient XXl,
La mort de 250 Palestiniens à Gaza résonne particulièrement au Liban. Si certains Libanais redoutent une « nouvelle guerre des autres » sur leur territoire, à Chatila, camp de réfugiés palestiniens dans la banlieue sud de Beyrouth, le ressentiment est vif, entre impuissance et inquiétude.
À première vue, sous le soleil de plomb de Chatila, lieu symbolique de la cause palestinienne, à quelques centaines de kilomètres de la bande de Gaza, la vie continue. L’avenue principale du marché est pleine de monde. Les déchets qui jonchent le sol nourrissent les vaches. Drapeaux palestiniens et portraits de Yasser Arafat et de Mahmoud Abbas flottent comme à leur habitude. La tranquillité apparente ne dit pourtant rien des vifs sentiments des habitants depuis la nouvelle offensive israélienne à Gaza. Séparées de leur pays d’origine par une frontière infranchissable, les générations de réfugiés palestiniens se sentent impuissantes : « Qu’est-ce que vous voulez qu’on fasse d’ici ? On ne peut pas apporter un soutien direct, alors on suit ce qui se passe sur les réseaux sociaux » regrette Bilal, 20 ans, né dans le camp, fils de deux parents palestiniens. Si les télévisions servent de fenêtre sur l’extérieur, le lien avec leurs proches en Cisjordanie est difficile à maintenir, faute d’électricité suffisante dans certaines localités palestiniennes. À Gaza par exemple, un enfant de 11 ans n’a jamais bénéficié de plus de 12 heures d’électricité en un seul jour de sa vie, selon un rapport des Nations unies.
« NOTRE COMBAT À TOUS »
L’embrasement de la situation à Gaza, inédit depuis 2014, a fait souffler un vent de mobilisation à travers le pays. De Baalbek à Tripoli, les Palestiniens du Liban ont défilé sous les drapeaux palestiniens. Les plus déterminés ont sauté dans les bus qui se dirigeaient vers la frontière libano-israélienne pour tenter désespérément de la franchir. Pour Ramis, un réfugié de 50 ans, la cause palestinienne est « l’affaire de tous » à Chatila. « Interpellez les jeunes, ils vous parleront de Jérusalem » explique-t-il avec une once de fierté dans la voix. En 1982, lors de l’invasion israélienne au Liban, il est parti se réfugier dans le camp de Yarmouk à Damas. De la Palestine au Liban en passant par la Syrie, il a passé sa vie à fuir.
Aujourd’hui, il compte encore la moitié de sa famille à Kafr-Kassem, ville voisine de Tel-Aviv, tristement connue pour son massacre en 1956 durant lequel des membres du Magav, la police israélienne des frontières, tuèrent 48 civils Palestiniens d’Israël, notamment des ouvrières agricoles et des enfants après une journée de travail. Si son combat principal reste le sort de Jérusalem, « là où s’ouvre le ciel et où chacun monte aux cieux », Ramis conserve un attachement fort à sa ville d’origine. « Aujourd’hui, les Palestiniens sont minoritaires à Kafr-Kassem. Ils veulent tous nous tuer, mais on va rester présents », assène-t-il. Pour Lama Fakih, directrice de la division Crises et conflits de l’ONG Human Rights Watch à Beyrouth, « c’est un mélange de fierté, de peur et de méfiance qui est ressenti au Liban, notamment par les partisans de ‟l’axe de la résistance”1 ».
Dans le camp, la cause palestinienne ne préoccupe pas seulement les concernés. « La Palestine, c’est notre combat à tous ici. Si les frontières s’ouvrent, on court pour les aider à récupérer leurs terres » clame un jeune réfugié syrien de 18 ans. Peu importe leur passif, les invasions israéliennes successives en 1982 et 2006 ont laissé des traces en chacun d’entre eux. Youssef, réparateur de vélos et habitant du camp depuis la Nakba en 1948, garde dans son arrière-boutique le lourd souvenir d’un missile israélien tombé dans le camp. « On a peur pour eux, on regarde la télévision, on parle au téléphone… Je n’ai plus de famille là-bas, mais si demain les frontières ouvrent, j’y vais directement. Al-Aqsa nous appartient ». Un avis partagé par un couple de Libanais chiites, Ghada et Tarek Farhat, voisins du camp de Chatila « Nous sommes avec la résistance, tout le monde ici l’est. Si on peut aller à Al-Aqsa (Jérusalem), on y va ».
CHEIKH JARRAH, UN TRAUMATISME AU LIBAN
Si les événements connaissent un tel retentissement, c’est par le caractère inédit de la situation« Les expulsions dans le quartier historique de Cheikh Jarrah sont très médiatisées parce qu’elles symbolisent une violation pure et simple du droit international et de la justice », explique Lama Fakih. En effet, une loi israélienne accorde un droit rétroactif aux familles juives à récupérer des maisons à Cheikh Jarrah. La condition ? Posséder un bien immobilier dans le quartier avant 1948. Mais cette décision n’a aucun fondement légal, Jérusalem-Est étant considérée par les Nations unies comme un territoire occupé, donc non soumis à la juridiction israélienne. Dans les faits, dix familles palestiniennes ont dû partir depuis 2008 et aujourd’hui, 21 sont menacées d’expulsion.
Ces évictions ont un écho particulièrement insupportable pour les Palestiniens du Liban. Eux-mêmes chassés de leur pays d’origine, ils comprennent intimement le sentiment des familles expulsées. En 1948, quand près de 800 000 Palestiniens furent forcés de rejoindre la Jordanie, la Syrie et le Liban, quelques familles s’installèrent dans le quartier de Cheikh Jarrah à Jérusalem-Est, en espérant que ce serait temporaire. Soixante ans plus tard, le quartier n’est plus un acquis et le Parlement a adopté une loi à valeur constitutionnelle établissant la « colonisation juive » comme une valeur nationale, concluant qu’Israël est l’« État-nation du peuple juif », où le droit à l’autodétermination « est propre au peuple juif ». C’est l’une des raisons pour laquelle la colère prend aujourd’hui le pas sur la résignation : « les Palestiniens refusent d’accepter les miettes de territoire que les Israéliens veulent bien leur laisser », résumé Lama Fakih.
Cette colère a conduit des Palestiniens du Liban jusqu’à la frontière, affirmant vouloir « mourir en martyrs » pour la Palestine. L’un d’eux, Mohamad Kassem Tahhan, membre du Hezbollah, a succombé à des blessures causées par deux tirs d’obus de l’armée israélienne près des manifestants le samedi 15 mai. « Cet engagement pourrait être un élément de division supplémentaire entre les Libanais », analyse Lama Fakih, surtout si le Hezbollah venait à intervenir. Si les deux parties n’ont pas intérêt à s’engager dans un conflit armé selon elle, « une guerre éclatera tôt ou tard, à moins qu’un statu quo légitime l’arsenal sophistiqué du Hezbollah d’une part et les politiques racistes de l’État d’Israël envers les Arabes d’autre part ».
SILENCIEUSE IMPLICATION DU HEZBOLLAH ?
Le Liban a d’ailleurs retenu son souffle ces quinze derniers jours, tant l’intervention du Hezbollah semblait se concrétiser. Par trois fois, les tirs de roquette par une faction palestinienne proche du Hamas, que le Hezbollah considère comme faisant parte de l’Axe de la résistance, ont fait redouter le retour d’un conflit armé avec Israël dans le Sud-Liban. Si le Hezbollah a nié toute implication, il pourrait s’agir d’une intervention indirecte. Le Hamas, en faisant preuve d’une grande capacité militaire, souligne le rôle de premier plan de l’Iran et du Hezbollah dans l’amélioration de son arsenal. Preuve en est, c’est la première fois depuis des années que les brigades Al-Qassam, branche armée du Hamas, atteignent Jérusalem et Tel-Aviv avec des tirs de roquettes.
L’implication du Hezbollah doit cependant être relativisée. S’il y a certainement eu des contacts, voire une coordination avec le Hamas lors de ces dernières opérations, les roquettes tirées à partir du Liban ne sont probablement pas l’œuvre du parti chiite, estime Lama Fakih. « Ce n’est pas son mode opératoire. Il s’agit certainement de groupuscules palestiniens qui ont encore des moyens d’action ». Selon elle, le Hezbollah ne souhaitait pas d’affrontement direct : « Sinon, il aurait réagi lorsque l’un de ses hommes est mort à la frontière à la suite de tirs israéliens ». Approvisionner le Hamas en armes sans impliquer le front libanais semble être alors le compromis envisagé. Une position certainement renforcée par les règles que le secrétaire général du parti chiite Hassan Nasrallah tient à respecter, à savoir que la riposte viendra du Liban uniquement si le parti est agressé au Liban. De fait, si Israël n’ouvre pas le front au nord, le Hezbollah n’a pas l’intention de le faire.
Si les Palestiniens du Liban ont manifesté leur joie, saluant « la victoire du Hamas en Palestine », nombreux sont les Libanais qui refusent l’implication de leur pays. Déjà lourdement affectés par le traumatisme de l’explosion du port et une crise économique sans fin, certains refusent une « nouvelle guerre des autres » sur leur territoire. Pour beaucoup, les souvenirs de la guerre ne sont jamais loin. En 2006, une guerre de 33 jours avait opposé le Hezbollah à Israël et causé plus de 1 200 morts côté libanais, essentiellement des civils. Alors que le général Joseph Aoun, commandant en chef de l’armée libanaise, affirmait lundi 24 mai 2021 que les troupes « continueront à faire face à Israël », la question palestinienne, affaire de tous ou conflit lointain, reste centrale dans l’opinion publique libanaise.