Sahel : replacer la protection des civils au cœur de la réponse à la crise

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Le Mali est à l’agenda du Conseil européen des 24 et 25 juin à Bruxelles après le deuxième coup d’État à Bamako et l’annonce par Emmanuel Macron d’une réorganisation de la présence française. À cette occasion, 24 organisations membres de la Coalition citoyenne pour le Sahel appellent les gouvernements à repenser leur réponse à la crise en Afrique de l’Ouest face à la recrudescence des attaques contre les populations civiles.

La Coalition citoyenne pour le Sahel, représentée par les organisations de la société civile sahélienne et internationale soussignées, est profondément préoccupée par la rapide dégradation de la situation dans la région du Sahel, marquée par une recrudescence des actes de violence contre les civils et par deux changements de pouvoir non constitutionnels en l’espace de quelques semaines au Tchad et au Mali.

Nous condamnons avec la plus grande fermeté la multiplication des attaques de groupes armés, dont ceux dits de « djihadistes », contre les populations civiles dans la région des trois frontières entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger, qui ont fait plus de 500 morts depuis le début de l’année 2021. Nous nous inclinons devant la mémoire des 140 victimes des massacres de Solhan et de Tadaryat survenus les 4 et 5 juin 2021 au Burkina Faso. Nous rendons également hommage, notamment, aux plus des 300 civils, dont de nombreux enfants, femmes et personnes âgées, tués dans des attaques indiscriminées de grande ampleur contre leurs villages en janvier et en mars dans les régions de Tillabéri et de Tahoua, au Niger.

Ces tragiques événements démontrent une nouvelle fois que les gouvernements du Burkina Faso, du Mali et du Niger, notamment, éprouvent de réelles difficultés à assumer leur responsabilité de protéger leurs populations. L’annonce d’un « sursaut civil et politique » par les chefs d’État du G5Sahel et leurs partenaires internationaux lors d’un sommet à N’Djamena en février 2021 avait pourtant suscité une lueur d’espoir. Nous avions salué des engagements nouveaux des dirigeants de la région en matière de protection des civils, de respect des droits humains, de lutte contre l’impunité et de respect de l’État de droit. Depuis, nous avons malheureusement observé d’inquiétants reculs.

Deux des cinq pays du G5 Sahel ont connu, à quelques semaines d’écart, des coups d’État institutionnels, le Tchad en avril et le Mali en mai (le deuxième en neuf mois). L’indulgence dont ont fait preuve à cet égard l’Union africaine (au sujet du Tchad) et la CEDEAO (à propos de Mali), au mépris non seulement de leurs pratiques habituelles, mais surtout du respect des dispositions et des sanctions prévues par leurs textes et mécanismes, nous préoccupe profondément. Nous appelons les institutions africaines à faire preuve d’un leadership fondé sur le strict respect de l’État de droit et des principes de gouvernance démocratique.

Dans ce contexte, la décision du président français Emmanuel Macron de mettre fin à l’Opération Barkhane au Sahel, bien que son contenu reste à préciser, pourrait représenter une étape importante vers le changement d’approche que réclame la Coalition citoyenne pour le Sahel. C’est en effet pour nous la reconnaissance du constat établi dans notre rapport « Sahel : Ce qui doit changer » : la réponse principalement militaire, notamment l’approche contre-terroriste, ne permet pas de répondre de manière efficace à la crise multidimensionnelle que traverse le Sahel.

Nous demandons aux gouvernements des pays sahéliens de saisir cette occasion pour placer la protection des civils au cœur d’une approche renouvelée, en suivant les recommandations spécifiques, basées sur les indicateurs mesurables que nous avons présentés en avril 2021. Cela passe notamment par une tolérance zéro à l’égard des violations graves des droits humains commises dans la région, quels qu’en soient les auteurs.

A ce sujet, nous sommes profondément préoccupés par une disposition spécifique du statut des « Forces spéciales » nouvellement créées au Burkina Faso, qui prévoit qu’elles « ne peuvent être poursuivies pour des actes commis dans l’exercice de leurs fonctions ». Cette mesure contredit les propres engagements des chefs d’État de la région en matière de lutte contre l’impunité au sein de leurs forces armées. Aucune des forces de défense et de sécurité présentes au Sahel ne doit faire l’objet d’un statut spécifique qui les exonèrerait de leurs responsabilités en cas d’exaction. Pour nos organisations, la lutte contre l’impunité est un élément crucial pour stabiliser la région et restaurer la confiance des populations en l’État.

Enfin, l’annonce d’un reformatage de la présence française au Sahel présente une double opportunité pour les partenaires internationaux, d’une part celle de revisiter l’esprit qui sous-tend les relations de partenariat pour privilégier les attentes et priorités exprimées par les populations sahéliennes et,d’autre part, celle de procéder à une courageuse révision en profondeur de leurs interventions en réponse à la crise. Si cela devait simplement se traduire par le renforcement de la Task force européenne Takuba (à laquelle très peu d’États européens ont encore contribué) ou par l’extension du mandat de la mission de formation de l’Union européenne EUTM (dont les résultats sont limités à ce jour), avec pour seule priorité la conduite d’opérations contre-terroristes, ce serait une occasion manquée, aux dépens des communautés sahéliennes qui continuent à faire face à une insécurité croissante.

Les acteurs internationaux, dont la France, l’Union européenne et les États-Unis, doivent soutenir et accompagner les efforts en faveur d’une meilleure protection des civils et d’une lutte effective contre l’impunité afin de rendre justice aux innombrables victimes de ces violences. Ils doivent également user de leur influence auprès des gouvernements de la zone sahélo-sahélienne pour garantir le respect de l’État de droit et des principes de gouvernance transparente et démocratique.