Algérie : le pouvoir se raidit

AKEF AmirBOUISSOU JulienCHENAOUI Zahra, Le Monde 18 octobre 2019

Une Algérie ingouvernable. Et une crise politique sans issue. Voilà sans doute ce qui attend le futur président algérien si le scrutin prévu le 12 décembre se tient dans le climat actuel. La mobilisation contre la nouvelle loi sur l’investissement dans le secteur des hydrocarbures vient d’en donner un avant-goût.

Vendredi 11 octobre, puis dimanche, et encore mardi, des dizaines de milliers de manifestants sont descendus dans les rues pour conspuer le texte. Elaboré dans une opacité totale, son contenu exact n’était pas connu des marcheurs. Qu’importe : les mêmes slogans, martelés depuis huit mois, ont retenti – « Voleurs », « Vendus », « Dégagez ! » – avec une rage démultipliée.

Pour les contestataires, tout ce qui émane du gouvernement de Noureddine Bedoui, ancien ministre de l’intérieur sous Abdelaziz Bouteflika et dernier premier ministre nommé par l’ancien président, est frappé d’infamie et d’illégitimité. La rupture de confiance entre l’Etat et une partie des Algériens est consommée.

C’est pourtant ce même gouvernement qui prépare l’élection du 12 décembre. Un scrutin voulu et imposé par l’armée qui dirige le pays de facto, mais boycotté par la quasi-totalité de l’opposition, des islamistes aux démocrates. Laquelle opposition n’accorde aucun crédit à une administration au lourd passé de trucage électoral. Le casting se résume donc aujourd’hui à une compétition entre anciens ministres du président sortant.

Murés dans le silence

Le formalisme absurde de l’administration et de l’autorité en charge du scrutin, qui annoncent une augmentation jamais vue des inscriptions sur les listes électorales, « notamment parmi les plus jeunes », accroît le sentiment de malaise. A Alger, les mairies baignent dans la torpeur d’un automne caniculaire. Dans le reste du pays, aucune image, aucun témoignage ne viennent confirmer ces allégations.

Les deux principaux candidats – deux anciens premiers ministres –, Ali Benflis, challenger malheureux en 2004 et en 2014, et Abdelmadjid Tebboune, sont murés dans le silence : un post Facebook pour critiquer la loi sur les hydrocarbures pour l’un, une unique conférence de presse pour l’autre.

« A croire qu’ils ne savent pas quoi faire. Tebboune est peut-être le candidat d’une partie du système, mais il n’est pas dit que le système ait vraiment un candidat. La seule chose qui compte est qu’il soit issu du sérail, estime un observateur algérien, fin connaisseur du régime. Les relais électoraux du régime, comme le FLN [Front de libération nationale] ou l’UGTA [Union générale des travailleurs algériens], sont morts, balayés par la contestation et l’offensive de l’état-major contre les réseaux d’Abdelaziz Bouteflika qu’il accuse de comploter contre lui. C’est l’inconnu. Quant à Benflis, qui pensait qu’une voie royale se dégageait devant lui, il a pris un coup sur la tête avec la candidature de Tebboune. »

L’offre politique de l’armée, réduite au seul rendez-vous électoral du 12 décembre, est pour l’instant inaudible, en dépit du matraquage des médias publics et privés qui lui sont assujettis. En même temps, le pouvoir se raidit. L’actuel homme fort du régime, le chef d’état-major Ahmed Gaïd Salah, qui lie de fait son sort politique à l’agenda électoral, durcit le ton et multiplie les menaces.

« Des prisonniers politiques »

L’appareil sécuritaire s’emploie à restreindre l’espace des libertés arraché par les manifestants ces huit derniers mois, harcelant les contestataires et multipliant les arrestations parmi les animateurs présumés du Hirak (le mouvement populaire). Une centaine de personnes ont été placées en détention provisoire depuis l’été. Signe d’un emballement judiciaire, les opposants sont, dans leur majorité, poursuivis pour des accusations relevant de « crimes », à la merci de très lourdes condamnations.

Accusé d’« atteinte à l’intégrité du territoire » et d’« incitation à la violence », Abdelwahab Fersaoui, le président de l’association Rassemblement action jeunesse, très impliquée dans le mouvement, a été incarcéré samedi 12 octobre sans que ses avocats ni sa famille n’en soient informés.

« Ce sont des prisonniers politiques et toutes les procédures sont bafouées. Il ne s’agit pas d’interpellations mais de kidnappings. On arrête d’abord les gens et on leur fabrique des dossiers ensuite », s’indignait l’avocate Nabila Smail lors d’une récente conférence de presse. Mme Smail fustige une justice aux ordres : « Des juges disent : “Allah Ghaleb, maître” [ « Je n’y suis pour rien »]. Cela veut dire quoi, quand un juge vous dit cela ? »

Parmi ces détenus figurent trois journalistes, accusés de diffusion de fausses nouvelles, d’incitation à l’attroupement, de collaboration avec des médias étrangers non agréés. Au moment même où la mainmise des autorités sur les médias publics et les chaînes de télévision privées est totale.

« Cette année, il n’y aura pas de vote ! »

« Sur le papier, quelle diversité ! Sauf que nous avons tous une sorte de rédacteur en chef unique. Et je ne suis pas sûr qu’il fasse partie de la profession, ironise un journaliste en racontant la pression exercée par les services de sécurité. On a commencé par me dissuader de sortir couvrir le Hirak en me disant que les manifestants étaient hostiles à la presse. Ce qui est vrai. Puis on a imposé une voix off sur les images. Désormais, on ne couvre plus. “Si ça ne tenait qu’à moi, je leur enverrais les chars”, m’a dit un jour un responsable. »

Une inquiétude réelle gagne les opposants. Mais si la crainte de l’arbitraire s’immisce de moins en moins subrepticement dans leur quotidien, cette campagne répressive alimente aussi le foyer de la contestation. « Où es-tu, Gaïd Salah ? Cette année, il n’y aura pas de vote ! », scandaient les manifestants, le 11 octobre à Alger.

Ces derniers temps, le Hirak a renoué, les vendredis, avec les grandes marches du printemps. Quartiers populaires et supporteurs des clubs de foot de la capitale et de ses banlieues sont de retour. Une atmosphère revendicative et festive, qui tranche avec l’ambiance des jours de semaine, parfois « cauchemardesques » et marqués par les arrestations, selon les dires de manifestants.

« Cela faisait un moment que l’on ne défilait plus. Nous sommes venues après ce qui s’est passé avec les étudiants », expliquaient deux quadragénaires descendues dans la rue avec leurs trois filles, vendredi 11 octobre. Le mardi précédent, pour la première fois depuis la fin du mois de mars, la police avait harcelé, bousculé et tenté d’empêcher la marche hebdomadaire des facultés algéroises en multipliant les interpellations dans et autour du cortège. Une attitude qui a choqué, dans une société où les étudiants jouissent d’une image très positive.

« Qu’ils bouffent du malheur »

Le lendemain, rue Bab-Azzoun, dans le bas de la Casbah, la colère n’était pas retombée. « Ils n’ont pas honte, s’en prendre à des étudiants ! Qu’ils bouffent du malheur », s’indignait l’employé d’un petit commerce, qui dit s’être joint à la mêlée lors des bousculades de la veille.

Après trente-cinq semaines de manifestations, le pays est comme une mèche qui se consume et raccourcit inexorablement à mesure que s’approche l’échéance du 12 décembre. Un rendez-vous imposé « dans les pires conditions », dénoncent, dans une rare unanimité, partis démocrates, islamistes, mouvements et personnalités issues de la société civile, qui demandent avec force au commandement de l’armée de faire marche arrière.

« Le pouvoir réel est obligé de négocier parce que nous conduire au 12 décembre de cette manière est une grave erreur. Même s’il parvient à faire passer un président, la crise politique et économique va aller en s’aggravant. Il est temps de sortir l’Algérie de cette situation », veut croire l’économiste Smail Lalmas, qui participa brièvement au panel de dialogue national nommé fin juillet par le président par intérim, Abdelkader Bensalah. L’objectif était alors d’organiser un processus de transition dans une démarche « consensuelle », avait-il promis.

« J’y suis resté trois jours, le temps de comprendre que rien n’allait changer. L’option des élections devait être le fruit d’un dialogue. Or les préalables n’ont pas été respectés, poursuit M. Lalmas. Il était nécessaire de nommer un nouveau gouvernement, libérer les détenus, laisser les Algériens se rassembler, d’ouvrir le champ médiatique… Aucune mesure d’apaisement n’a été mise en place. »

Un troisième revers pour l’armée ?

Une nouvelle offre de dialogue, comme une dernière bouteille jetée dans les flots, a été proposée mardi 15 octobre par dix-neuf personnalités, dont l’ancien ministre des affaires étrangères Ahmed Taleb Ibrahimi, ou celui de la culture et de la communication Abdelaziz Rahabi.

« S’aventurer à organiser une élection présidentielle comme annoncée, sans consensus national préalable, attisera le mécontentement populaire et aggravera la crise de légitimité du pouvoir, écrivent-ils. Par conséquent, nous invitons le pouvoir de fait à procéder (…) à une nouvelle lecture de la réalité, afin de ne pas contrecarrer les revendications légitimes du peuple et pour ne pas frustrer les générations de l’indépendance de l’exercice de leur droit à l’édification d’un Etat moderne dans l’esprit rassembleur du 1er novembre. »

Mais l’armée acceptera-t-elle un troisième revers, après l’annulation de deux élections présidentielles cette année ? Le 1er novembre, l’Algérie célébrera le soixante-cinquième anniversaire du déclenchement de la guerre d’indépendance. Une commémoration qui coïncide avec un vendredi, jour de mobilisation nationale hebdomadaire dans les rues.

Ce vendredi s’annonce déjà comme un moment charnière dans le face-à-face qui oppose le régime à ses opposants, alors que, dans les cortèges, les plus jeunes s’identifient chaque semaine un peu plus aux résistants de l’Armée de libération nationale, dont les portraits sont déployés et les noms sont scandés. Quarante jours sépareront le 1er novembre du 12 décembre, jour de toutes les incertitudes et de tous les dangers.

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