Amérique latine : la  tempête parfaite 

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A demonstrator with a puppet of Argentine President Mauricio Macri holds a a sign that reads "I owe you education" during a national teachers' strike outside of the National Congress, in Buenos Aires, Argentina, September 13, 2018. REUTERS/Agustin Marcarian

Pierre Beaudet

Selon Christophe Ventura[1], l’Amérique latine traverse la pire crise de son histoire contemporaine. « Cette crise, explique-t-il, avait commencé avant la pandémie, mais la COVID a exacerbé les dynamiques à l’œuvre jusqu’au point de projeter la région dans une nouvelle situation ». Certes, la crise sanitaire a un poids énorme dans le contexte où des forces structurelles, depuis longtemps à l’œuvre, ont mis le continent dans une situation très périlleuse.

Une décennie de déclin

L’onde de choc de la crise financière internationale de 2008 a déferlé en Amérique latine au début des années 2010 sous la forme d’une sérieuse dégradation économique. Le « boom des ressources » stimulé par la croissance exponentielle chinoise qui avait permis une embellie économique et sociale dans les années précédentes a cessé, précipitant une importante baisse des revenus des exportations de produits agricoles et des ressources naturelles. « Entre 2014 et 2019, l’Amérique latine a connu ses plus faibles performances économiques depuis 50 ans. Et dans tous les domaines : croissance économique, revenu per capita, commerce extérieur, etc. » (Ch. Ventura).

Avec la pandémie, c’est un « alignement des astres » insoutenable qui s’est mis en place. « On est dans la région qui est désormais la plus endettée de l’ensemble du monde en développement. Le service de cette dette (qui comprend le remboursement d’une partie du capital emprunté et surtout les intérêts, la « charge de la dette ») représente environ 60 % des revenus tirés des exportations de biens et de services, qui par ailleurs ont connu une chute de 13 % en 2020 ». Comme si cela n’était pas assez, il y aussi la baisse très marquée des « envois de fonds » (« remesas » en espagnol) par les importantes diasporas latino-américaines aux États-Unis et ailleurs. Au Mexique, en Amérique centrale et dans les Caraïbes (comme en Haïti), cette chute est catastrophique puisque ces transferts peuvent représenter jusqu’à plus de 30% du PIB dans certains pays.

La tempête parfaite

Sur le terrain de la pandémie, l’Amérique latine qui représente un peu plus de 8 % de la population mondiale, enregistre 25 % des décès mondiaux (730 000 morts pour plus de 23 millions de personnes contaminées), faute de vaccins, et surtout à cause des infrastructures médicales inaccessibles aux couches populaires, sans compter les conditions de vie et de logement très précaires dans les bidonvilles qui ne permettent pas l’application des mesures de distanciation physique. Rien n’indique que cette situation pourra s’améliorer rapidement.

L’impact de cette situation est considérable. Particulièrement frappés sont les travailleurs et les travailleuses du secteur informel (53 % de la main d’œuvre en Amérique latine). 230 millions (sur plus de 640m) vivent en dessous du seuil de la pauvreté. Le taux de chômage frappe environ 15 % de la population qui est déjà pauvre et précaire, ce qui est encore plus dramatique pour les populations autochtones et d’origine africaine, les femmes et les jeunes. L’Amérique latine qui était déjà la région la plus inégalitaire au monde tombe dans les statistiques de l’ONU. Dans le meilleur des scénarios selon la Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes (CEPAL), on ne peut espérer un rétablissement significatif avant 2025-2030. « C’est le grand bond en arrière », selon Christophe Ventura.

Les causes structurelles

Cette situation n’est pas nouvelle, comme l’a magistralement racontée Eduardo Galeano (Les veines ouvertes de l’Amérique latine). La conquête génocidaire il y a 500 ans a détruit des sociétés entières et leurs capacités productives. Par la suite, l’économie a été réorganisée pour servir les besoins des puissances coloniales. « Le mode d’insertion dans l’économie internationale explique Ch. Ventura, appauvrissait le continent, pillait les ressources, empêchait une modernisation qui aurait permis une diversification économique et un assouplissement de la dépendance ». Depuis, cette situation s’est perpétuée grâce à la symbiose entre les forces extérieures dominantes et l’oligarchie locale, héritière de la destruction et du vol des ressources survenu au départ de cette « fin du monde » amorcée en 1492.

Des luttes et des résistances

Dans ce contexte passablement déprimé, on observe cependant une nouvelle vague de résistances. Les immenses mobilisations des femmes au Chili et en Argentine ont déstabilisé le dispositif du pouvoir imposé par le retour des droites dans plusieurs pays d’Amérique latine depuis 2015. D’autre part, plusieurs des nouveaux gouvernements réactionnaires ont perdu leur pouvoir dans le sillon de leurs politiques austéritaires, comme cela est survenu au Mexique et en Argentine. Lorsque la droite revient au pouvoir, son logiciel néolibéral échoue à solutionner les problèmes de la société. Le coup d’état en Bolivie de 2019 n’a pas permis à l’oligarchie de dominer longtemps, avec le retour au pouvoir du MAS en 2021. Le courant progressiste pourrait également prochainement revenir au pouvoir en Équateur (le deuxième tour de l’élection est prévu le 11 avril).

Il est un peu tôt de prédire le retour de la « vague rose », mais déjà, des changements sont à noter. Ainsi, il y a une tentative de plusieurs de ces pays de s’entendre pour contre-attaquer, notamment au niveau de la dette, pour obtenir des négociations avec le FMI et les grandes banques. « Plusieurs débats émergent dans la région, comme celui porté par la CEPAL sur le revenu de base garanti, détaché de l’activité productive, du travail pour faire face à la violence de la pauvreté, de la précarité et du chômage ». De toute évidence, les mouvements populaires ont plus de moyens, au niveau de l’information notamment avec les réseaux sociaux et les nouvelles technologies. Les pouvoirs répressifs, y compris les forces armées, ne peuvent plus contrôler la situation comme ils l’ont fait dans les années 1970-80. Et le contexte international ne leur permet plus d’organiser des coups d’État qui auraient si facilement le soutien de puissances étrangères tutélaires. Certes, cela ne veut pas dire que la répression est sortie du décor, puisque des « formes plus sophistiquées sont mises en place avec des « coups d’état institutionnels » qui s’appuient sur les appareils judiciaires, des partis politiques et les médias pour éliminer les forces et les dirigeants progressistes ».

Aujourd’hui comme hier, l’Amérique latine demeure le laboratoire des grandes confrontations sociales et de la recherche d’alternatives.

[1] Intervention de Christophe Ventura ( directeur de recherche à l’IRIS, secrétaire général des AMD) dans le cadre d’une discussion organisée par les Amis du Monde diplomatique de Poitiers le 19 mars 2021.