Domaine public

Par Isabel Cortés

En un peu plus de quatre décennies, l’Amérique latine et les Caraïbes sont passées d’une région marquée par les dictatures militaires et les régimes autoritaires à un espace où la démocratie s’est largement imposée. Aujourd’hui, près de quatre citoyens sur cinq vivent sous des régimes démocratiques et les taux de participation électorale figurent parmi les plus élevés du monde.

C’est à partir de ce constat que le plus récent Rapport sur la démocratie et le développement 2026 du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), intitulé Démocraties sous pression, analyse les défis qui fragilisent aujourd’hui les institutions démocratiques de la région.

Le rapport n’annonce pas un retour aux coups d’État qui ont marqué le XXe siècle. Il met plutôt en lumière un phénomène plus progressif : l’affaiblissement des démocraties de l’intérieur. Les élections continuent d’avoir lieu, les partis demeurent en compétition et les gouvernements sont élus, mais plusieurs systèmes peinent à représenter les citoyens, à gérer les conflits sociaux et à répondre aux attentes en matière de développement humain. Cette situation favorise l’émergence de leaders personnalistes qui se présentent comme des alternatives aux élites politiques traditionnelles.

Le triangle démocratie-développement humain-État

Le PNUD reprend le concept de « démocratie de citoyennes et de citoyens » formulé en 2004 et y ajoute le rôle central de l’État. Le rapport propose un cadre fondé sur trois dimensions interdépendantes : la démocratie, le développement humain et la capacité de l’État à transformer les décisions collectives en politiques publiques, en services et en droits.

Or, cet équilibre est soumis à des tensions croissantes. Une partie importante de la population estime que sa voix est peu entendue et que les bénéfices du développement demeurent inégalement répartis. Dans un contexte marqué par la polarisation politique, la criminalité organisée, les transformations numériques et les pressions climatiques, les institutions sont mises à rude épreuve.

Les indicateurs présentés dans le rapport témoignent de cette évolution. L’indice de liberté d’expression et d’accès à des sources d’information alternatives est passé de 0,80 en 2010 à 0,72 en 2025. L’indicateur mesurant l’impact des inégalités sur l’exercice des droits a lui aussi reculé. La région demeure par ailleurs l’une des plus inégalitaires au monde, les 10 % les plus riches concentrant 37 % des revenus.

Polarisation et crise de représentation

Le rapport identifie plusieurs facteurs qui accentuent les fragilités démocratiques. La polarisation politique, particulièrement forte dans la région, tend à transformer les divergences idéologiques en affrontements durables. Les réseaux numériques favorisent la désinformation et la fragmentation de l’espace public. La criminalité organisée remet en cause l’autorité de l’État dans plusieurs territoires et exerce une influence croissante sur les processus politiques.

À cela s’ajoutent les migrations, les déplacements internes de population ainsi que les effets combinés de la crise climatique, de la perte de biodiversité et de la pollution.

Ces transformations s’accompagnent d’une perte de confiance envers les institutions politiques traditionnelles. L’identification partisane est passée de 34 % en 2014 à 25 % en 2024, tandis que la proportion de personnes estimant que la démocratie peut fonctionner sans partis politiques atteint désormais 42 %.

La Colombie comme révélateur

La campagne présidentielle colombienne de 2026 illustre plusieurs des tendances décrites par le PNUD. À l’issue du premier tour, le candidat d’extrême droite Abelardo de la Espriella est arrivé en tête et affrontera Iván Cepeda, représentant du Pacte historique, lors du second tour prévu le 21 juin.

Avocat connu pour ses prises de position controversées, De la Espriella a multiplié les attaques personnelles contre ses adversaires. Il a notamment qualifié le président Gustavo Petro de « délinquant » et de « bandit », tout en présentant Iván Cepeda comme un « héritier des FARC » en raison de son implication dans le processus de paix de 2016.

Durant la campagne, il promet d’être l’« ennemi acharné » de la gauche et de les « éventrer » tous et toutes. Certaines affiches électorales mettant en scène des images agressives à l’égard de ses adversaires ont suscité des critiques et relancé le débat sur la violence symbolique dans la vie politique.

Iván Cepeda, reconnu pour son travail en faveur des droits humains et de la justice transitionnelle, a pour sa part appelé au respect du pluralisme politique. Fils d’un dirigeant politique assassiné par des groupes paramilitaires, il a fait de la défense des victimes du conflit armé un élément central de son engagement public.

Les tensions se sont accentuées avec l’arrestation, le 16 juin, à Phoenix en Arizona, de Franklin Humberto « Beto » Coral Garrido, avocat, auteur, créateur de contenu et ancien candidat au Congrès colombien. Interpellé par des agents de Homeland Security Investigations (HSI) et de l’ICE, Coral est un critique connu d’Abelardo de la Espriella. Ses partisans soutiennent que les accusations portées contre lui sont liées à ses activités politiques.

L’ambassade de Colombie aux États-Unis a demandé des explications au Département d’État et invoqué la Convention de Vienne afin de garantir le respect des procédures et l’accès à l’assistance consulaire. Elle a également exprimé ses préoccupations après la publication d’un message du sénateur Bernie Moreno laissant entendre une dimension politique à cette arrestation.

Iván Cepeda a dénoncé la situation en rappelant que la liberté d’expression est protégée par le Premier Amendement de la Constitution américaine et qu’une arrestation fondée sur des opinions politiques constituerait une atteinte aux libertés civiles.

Des élus américains dénoncent une ingérence

Le 17 juin, onze membres démocrates du Congrès américain, dirigés par Jesús « Chuy » García, ont adressé une lettre au secrétaire d’État Marco Rubio, au procureur général par intérim Todd Blanche et au secrétaire au Trésor Scott Bessent. Les élus y expriment leurs préoccupations face à ce qu’ils qualifient d’ingérence de responsables américains, dont le président Donald Trump, dans le processus électoral colombien à travers leur soutien affiché à Abelardo de la Espriella.

La lettre évoque notamment les liens passés du candidat avec Alex Saab, ses relations avec certains dirigeants paramilitaires, son opposition à l’Accord de paix de 2016 ainsi que des interrogations sur l’origine de certains actifs détenus aux États-Unis. Les signataires demandent l’examen de ces dossiers et rappellent l’importance du respect de la souveraineté colombienne.

Le document est soutenu par plusieurs organisations de la société civile américaine, dont le Latin American Working Group et Demand Progress. Il intervient alors que Donald Trump a affirmé publiquement qu’il apporterait son soutien à De la Espriella en cas de victoire électorale.

Pour plusieurs observateurs, ce type d’intervention risque d’alimenter davantage la polarisation politique et de renforcer la méfiance envers les institutions nationales et internationales.

Réinventer la démocratie

Dans son dernier chapitre, le rapport du PNUD plaide pour un renouvellement du lien entre démocratie, développement humain et capacité de l’État. Il propose notamment de renforcer l’intégrité électorale, de réduire les effets de la polarisation, de lutter contre l’influence de la criminalité organisée et de consolider les institutions publiques. Le rapport souligne également l’importance de la participation citoyenne et des coalitions sociales dans la recherche de solutions durables.

Pour le PNUD, l’enjeu n’est pas seulement de préserver les mécanismes électoraux, mais aussi de renforcer la capacité des démocraties à répondre aux attentes des populations. Dans cette perspective, la coopération internationale est appelée à soutenir les processus démocratiques sans se substituer aux choix des sociétés concernées.

L’avenir démocratique de l’Amérique latine et des Caraïbes demeure ouvert. Les tendances relevées par le rapport montrent toutefois que la stabilité institutionnelle ne peut être considérée comme acquise. La capacité des sociétés à répondre aux défis de la polarisation, des inégalités et des pressions extérieures jouera un rôle déterminant dans les années à venir.