Brésil : le clan Bolsonaro, l’extrême droite et les milices

Laurent Delcourt

Les révélations de la presse brésilienne se succèdent sur les liens entre le fils aîné du président Bolsonaro et l’une des plus dangereuses organisations criminelles de Rio, la milice de Rio das Pedras. Celle-ci est notamment soupçonnée de l’assassinat de la jeune conseillère progressiste Marielle Franco. Ces révélations mettent en lumière la proximité entre l’extrême droite et les milices qui contrôlent une partie des quartiers périphériques. Les mesures prises par le nouveau gouvernement offrent à ces groupes une impunité encore plus grande, tandis qu’elles annoncent des heures sombres pour les défenseurs des droits humains, les minorités et les populations marginalisées.

Davos, 22 janvier 2019. La délégation brésilienne est venue en force au Forum économique mondial pour y vendre son « nouveau » Brésil, « libéré » de la gauche au pouvoir, ouvert aux réformes néolibérales et débarrassé de la corruption. Menée par le président Jair Bolsonaro en personne, elle s’apprête à tenir une importante conférence de presse. Très attendue, la rencontre doit permettre aux médias internationaux de prendre connaissance des réformes envisagées par le gouvernement d’extrême droite pour redresser l’économie de la première puissance latino-américaine. Dans la salle de presse, en attente, c’est la cohue, tant le caractère inédit de ce nouveau pouvoir pique la curiosité des journalistes présents en nombre dans la station huppée suisse. Soudain, coup de théâtre ! Dix-sept minutes avant l’événement, à la surprise générale, on annonce que la rencontre est annulée. La délégation, explique-t-on, a dû rentrer précipitamment au pays en raison de la détérioration de l’état de santé du président.

Une autre préoccupation semble avoir poussé Jair Bolsonaro à écourter son séjour à Davos : les révélations faites, le matin même au Brésil, par le journal Globo sur l’existence de liens entre son fils, Flávio Bolsonaro et une des pires organisations criminelles de la ville de Rio de Janeiro : la milice de Rio das Pedras. L’affaire est d’autant plus sérieuse que cette milice est soupçonnée d’être impliquée dans l’assassinat, le 14 mars 2018, de la jeune conseillère progressiste et militante des droits humains de la ville de Rio, Marielle Franco et de son chauffeur, Anderson Pedro Gomes. Une exécution sommaire qui a déclenché une vague d’indignation sans précédent dans le pays et à l’étranger. Au moment précis où tous les projecteurs internationaux étaient braqués sur le Brésil de Bolsonaro, ces révélations n’ont pas manqué de créer un vent de panique au sein de la délégation, la poussant à plier bagage plus tôt que prévu.

Vite éclipsée, trois jours plus tard, par la tragédie de Brumadinho, qui fait suite à la rupture d’un barrage de rétention de l’entreprise minière Vale (au moins 179 morts et 131 disparus [1], l’affaire n’a finalement été que très peu répercutée par la presse internationale en dépit de son caractère explosif. Au-delà de ses suites judiciaires, ces révélations jettent une lumière crue sur les interconnexions entre la famille Bolsonaro, l’extrême droite carioca, et les milices urbaines qui terrorisent les habitants des zones périphériques de Rio. Elles donnent à voir aussi la nature du nouveau pouvoir qui vient de s’installer au Planalto, le palais présidentiel.

Flux financiers suspects sur le compte d’un proche du clan Bolsonaro

Tout commence en décembre 2018, lorsque le Conseil de contrôle des activités financières (COAF) rapporte l’existence de mouvements financiers « atypiques » sur un compte appartenant à l’ex-chauffeur de Flávio Bolsonaro : un certain Fabrício Queiroz. En passe de quitter les bancs de l’Assemblée législative de l’État de Rio pour rejoindre les rangs du sénat, son employeur vient de lui donner congé. Ce qui intrigue les enquêteurs, c’est d’abord la valeur cumulée des flux financiers suspects qui ont transité ces trois dernières années sur le compte de l’ex-chauffeur : environ sept millions de reais (deux millions de dollars), un montant jugé incompatible avec sa fonction. D’autre part, c’est la proximité de Fabrício Queiroz avec le clan Bolsonaro.

Cet ex-policier militaire est un ami intime et de longue date de Jair Bolsonaro, comme le confirment plusieurs clichés circulant sur les réseaux sociaux. Sur l’un d’eux, on voit ainsi l’ex-chauffeur déjeuner avec Jair et Flávio Bolsonaro. Hilare, il pointe l’index, pouce relevé, vers le photographe, mimant une arme à feu, un geste qui deviendra le signe de ralliement des partisans de Bolsonaro. Sur un autre, on le voit sur une barque accompagner le président dans sa partie de pêche.

Entré au service du fils aîné du clan, début 2000, il occupe à la fois les fonctions de chauffeur, de conseiller en sécurité, de bras droit et homme de confiance de l’ex-député. Proximité oblige, sa fille, coach sportive, est aussi engagée par Flávio Bolsonaro, de 2007 à 2016, comme assistante parlementaire, avant de rejoindre le cabinet du député fédéral… Jair Bolsonaro. Des fonctions que Natalia Queiroz n’exercera manifestement pas de manière très assidue. Plus surprenant encore, est la découverte par les enquêteurs d’un lien entre Queiroz et Michelle de Paula Firmo Reinaldo Bolsonaro, la femme du président : le versement d’environ 40 000 reais (environ 10 000 euros) par l’ex-chauffeur sur le compte de la première dame. Étrange promiscuité financière !

Sommé de venir s’expliquer sur l’origine de ces flux, Queiroz ne se présente pas aux convocations. Il disparaît mystérieusement de la circulation, avant de réapparaître quelques jours plus tard, convalescent, dans un hôpital huppé de Rio. Ses avocats mettent alors en avant son fragile état de santé qui, expliquent-ils, ne lui permet pas de se rendre aux convocations. Traqué par la presse, l’ex-policier militaire consent à accorder une interview à TV Record, la grande chaîne évangélique pro-Bolsonaro. Ses réponses confuses aux questions complaisantes des journalistes ne convainquent guère, tandis que, dans le même temps, d’autres mouvements financiers suspects sont découverts, cette fois-ci, sur un compte de Flávio Bolsonaro.

Dans la ligne de mire, le fils aîné du président tente d’abord de justifier l’origine de ces transactions suspectes en mettant en avant ses activités d’entrepreneur. Dénonçant un complot visant à atteindre son père, il se retranche derrière son immunité parlementaire. Ses avocats introduisent une demande au Tribunal fédéral suprême pour bénéficier du « foro privilegiado » : une procédure souvent décriée au Brésil (y compris, jusqu’ici, par les Bolsonaro) qui permet la suspension d’une enquête visant une personnalité politique jusqu’à l’examen du cas par le Tribunal suprême. Le juge chargé d’examiner le cas a finalement autorisé, en février 2019, la poursuite de l’enquête.

Les milices, héritières des « escadrons de la mort »

Jusque-là, l’affaire apparait comme un cas somme toute classique de « corruption ordinaire ». Au Brésil, le recours à des « emplois fictifs » pour capter des financements publics est monnaie courante, en particulier aux échelons inférieurs du pouvoir (assemblées parlementaires des États, municipalités, etc.). Des postes « bidons » sont proposés à des proches ou à des obligés qui retournent à l’employeur une partie du salaire versé. Telle était, pensait-on, l’origine de ces flux suspects. Dans ce schéma, Queiroz était soupçonné d’être celui qui récoltait ces ristournes auprès des employés « fantômes » pour le compte de l’ex-député.

Mais une autre enquête fait prendre un tournant inattendu et bien plus sordide à cette banale affaire d’emplois fictifs. Le 21 janvier 2019, la police brésilienne déclenche une importante intervention à Rio qui vise l’une des organisations criminelles les plus puissantes et meurtrières de la zone ouest de la ville : la milice de Rio das Pedras. Après près d’un an d’enquête, les policiers ont acquis la conviction que ce sont les hommes de main de cette milice qui ont assassiné la jeune conseillère municipale de gauche et son chauffeur, la nuit du 14 mars 2018, au cours d’une opération portant incontestablement la marque de professionnels.

Héritières des fameux « escadrons de la mort » qui ont opéré dans le pays de la fin des années 1960 au début des années 1980, les milices sont essentiellement composées de policiers, de pompiers et d’agents de sécurité. Initialement conçues comme des groupes d’autodéfense communautaires, elles se sont progressivement muées en organisations paramilitaires de type « mafieux », pratiquant une palette variée d’activités criminelles : extorsion (levée de l’impôt de sécurité sur le modèle de la mafia sicilienne), grilagem (accaparement illégal de terrains publics), trafic de sable, de déchets et de biens de première nécessité (gaz et électricité), contrôle des transports alternatifs en périphérie, assassinats, voire location de tueurs à gages (lire à ce sujet l’interview : Brésil : « Les miliciens ne supportent pas les femmes qui ne se soumettent pas, ils vont les éliminer »).

Disputant aux grandes factions du narcotrafic le contrôle des zones urbaines délaissées par l’État, ces milices ont fini par étendre leurs tentacules sur une bonne partie du territoire de la ville et de sa région métropolitaine où elles édictent leurs propres lois, imposent leurs directives électorales et soumettent leurs habitants – environ 2 millions de personnes seraient sous leur emprise – à un régime de terreur et d’omerta.

Plus discrète et moins visibles que les groupes de narcotrafiquants, opérant généralement dans l’ombre, elles ont longtemps été tolérées, voire encouragées par les pouvoirs publics qui les considéraient comme un « moindre mal », comme une manière de pallier l’absence des forces de l’ordre dans ces quartiers déshérités. Ancien préfet de la ville de Rio, César Maia expliquait ainsi en 2006 que les « groupes d’autodéfense communautaire sont un problème mineur, bien moindre que le trafic ».

Ayant peu à peu transformé leur pouvoir territorial en pouvoir électoral, ces milices sont toujours courtisées par de nombreux politiciens véreux qui n’hésitent pas à les défendre, à les appuyer ou à les couvrir. Les rapports privilégiés qu’elles entretiennent avec les agents de l’État sont à l’origine de leur puissance, et expliquent pourquoi elles sont si difficiles à combattre et à démanteler.

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