Catalogne : la crise se durcit

LUDOVIC LAMANT, Médiapart, 18 octobre 2019

Alors que le président de la région, l’indépendantiste Quim Torra, semble de plus en plus isolé, des appels à des élections anticipées se font entendre à Barcelone. Des dizaines de milliers de manifestants défilaient encore vendredi pour réclamer l’amnistie des prisonniers.

Alors que la contestation populaire à l’encontre des peines de prison infligées lundi à neuf responsables indépendantistes ne faiblit pas dans les grandes villes de Catalogne, le gouvernement régional, lui, n’est plus que l’ombre de lui-même. Les divisions qui traversent les principales formations indépendantistes sur la stratégie à suivre sont de plus en plus vives.

Symbole de cette crise, le discours de Quim Torra devant le parlement régional à Barcelone, jeudi : le chef de la Generalitat, très proche de Carles Puigdemont, son prédécesseur exilé en Catalogne depuis fin 2017, a surpris tout le monde en défendant la tenue d’un nouveau référendum sur l’indépendance, dès l’an prochain, en réponse au verdict du Tribunal suprême.

Torra n’avait pas jugé utile de prévenir son partenaire de coalition, la gauche républicaine indépendantiste (ERC), ni même les députés de son propre groupe, JxCat (droite indépendantiste). Lesquels se sont tous démarqués, depuis, de cette prise de position, laissant le President Torra dans une éclatante solitude, au moment où la Catalogne traverse une nouvelle crise politique majeure.

« Ce n’est pas le moment de fixer un calendrier », lui a répondu sèchement Sergi Sabrià, député d’ERC, tandis que les indépendantistes et anticapitalistes de la CUP, eux, prenaient aussi leur distance avec la sortie de Torra. Si les députés indépendantistes sont majoritaires en nombre de sièges au parlement régional, Torra, lui, semble avoir perdu sa majorité cette semaine.

Ce vendredi, Joan Tardà, figure de la gauche indépendantiste de l’ERC, prônait la tenue de nouvelles élections, dans l’espoir de former un gouvernement « qui défende l’amnistie des prisonniers, réponde à la crise économique, et construise un scénario de négociations » avec Madrid. Bien avant la publication du verdict, Oriol Junqueras, ex-vice-président ERC de la région, qui a écopé de 13 ans de prison, plaidait déjà pour de nouvelles élections, en réponse à la décision des juges.

Plus tôt dans la semaine, l’extrême lenteur avec laquelle Torra s’est résolu à condamner les débordements violents qui ont émaillé certains rassemblements nocturnes à Barcelone et ailleurs n’a rien arrangé. Torra a fini par déclarer, lors d’une allocution tardive dans la nuit de mercredi à jeudi, qu’« il ne peut y avoir d’excuses pour brûler des voitures ou pour commettre n’importe quel acte de vandalisme ». Il s’en est pris en particulier à « des infiltrés et des vandales » présents dans les rassemblements indépendantistes, une thèse dont l’ERC s’est, là encore, distanciée.

Parmi le flot de critiques que Torra s’est attiré, le ministre de l’intérieur du gouvernement espagnol, le Basque Fernando Grande-Marlaska, l’a exhorté à « décider s’il veut devenir le président des Catalans, ou un activiste ». Ces derniers jours, les partis indépendantistes n’ont cessé d’appeler à la « désobéissance » pacifique et aux mobilisations populaires, en réaction au verdict.

Mardi soir, Torra a accompagné sur près de dix kilomètres l’une des « marches pour la liberté » partie de Gérone dans le nord de la Catalogne, alors que des affrontements entre forces de police et indépendantistes éclataient à Barcelone. Plusieurs articles de presse (dans El País et El Confidencial notamment) établissent par ailleurs des liens entre la naissance du collectif Tsunami Democratic, qui est parvenu à bloquer un pan de l’aéroport barcelonais d’El Prat lundi soir, sur le modèle des actions à Hong Kong (lire notre reportage), et l’équipe de Carles Puigdemont, à Bruxelles, en soutien avec des figures de la CUP.

À ce stade, ce collectif encore mystérieux, et pour lequel il faut être coopté si l’on veut pouvoir télécharger son application mobile, n’a pas convoqué de nouvelle action cette semaine. Ce sont les comités de défense de la République (CDR), ces assemblées de quartier surgies fin 2017 pour défendre la victoire du « oui » à l’indépendance lors du référendum non reconnu par Madrid, qui ont appelé à l’essentiel des convocations de la semaine, de mardi à jeudi, et dont certaines ont dégénéré lors d’affrontements musclés.

À la différence de Puigdemont et Torra, la gauche de l’ERC cherche, depuis des mois, à articuler un discours plus prudent et pragmatique. Le parti constate qu’il n’existe pas encore de majorité populaire pour l’indépendance, et qu’il faut encore travailler pour « élargir la base ». En attendant, l’ERC, qui enchaîne les succès électoraux (à l’inverse de la plateforme de Puigdemont), propose de poursuivre des négociations avec Madrid, dans l’espoir de faire retomber la tension sur le terrain.

Mais la position jusqu’au-boutiste de Puigdemont est aussi critiquée à l’intérieur de la droite indépendantiste, alors que des voix se font entendre, au sein de l’ex-Convergencia, pour revenir à un discours plus traditionnel de défense des intérêts économiques de la droite catalane, celui d’avant le virage indépendantiste de 2012 enclenché par Artur Mas.

Pour l’influent chroniqueur du quotidien barcelonais La Vanguardia Enric Juliana, « Puigdemont cherche à empêcher un cycle hégémonique de l’ERC en mettant en place la stratégie du débordement permanent, mouvement contre parti, alors qu’Oriol Junqueras cherchait à consolider son parti en le reliant, de manière prudente, à la politique espagnole et à la Catalogne modérée ».

Cette confrontation de plus en plus forte entre les deux grands partis indépendantistes ravive le spectre d’élections régionales anticipées. Remis de sa cinglante défaite aux municipales de Barcelone en mai, Manuel Valls l’a bien compris, lui qui a fait savoir, jeudi, qu’il se tenait prêt à concourir à la tête d’une liste autonome pour les régionales, en cas de nouveau scrutin, pour faire blocage, coûte que coûte, aux indépendantistes.

Pour compliquer encore ce panorama politique, les mobilisations en Catalogne, qui semblent bien parties pour durer, s’inscrivent dans une période de pré-campagne en Espagne. Le 10 novembre doivent se dérouler les quatrièmes législatives du pays en quatre ans, après l’échec du socialiste Pedro Sánchez à former un gouvernement avec Pablo Iglesias et ses alliés de Unidas Podemos.

Sans surprise, la crise catalane a d’entrée de jeu polarisé la campagne. Avec quelques nuances à droite, le Parti populaire (PP) et Ciudadanos (allié de LREM en France) ont exhorté le gouvernement sortant de Sánchez à préparer le déclenchement, ou à recourir dès maintenant, au fameux article 155 de la constitution – c’est-à-dire une mise sous tutelle de la Catalogne. Mariano Rajoy (PP) l’avait déjà fait en 2017, avec le soutien de Ciudadanos et du PSOE.

L’extrême droite de Vox réclame, elle, la mise en place de l’état d’exception, une mesure jamais appliquée depuis le retour de la démocratie à la fin des années 1970, et qui autorise les autorités politiques à réaliser des détentions, durant dix jours, de n’importe quel individu à titre préventif, ou encore des perquisitions domiciliaires, sans ordre judiciaire préalable.

Face à eux, Sánchez a adopté une attitude plus prudente, qualifiée de « molle » par ses adversaires en campagne. Le socialiste a plaidé pour la « sérénité » et la « tempérance », promettant « force, unité et proportionnalité ». Mais il n’exclut pas non plus le recours à l’article 155, si la situation devait encore se tendre, dans les jours à venir. Quant à Pablo Iglesias, il continue de jouer sa partition en solo sur la Catalogne, répétant que le dialogue politique est la seule manière de sortir du labyrinthe catalan.

Au cinquième jour de mobilisation ce vendredi, ils étaient encore des dizaines de milliers d’indépendantistes, partis mercredi de plusieurs villes du pays, à déboucher en fin d’après-midi dans les rues de Catalogne, pour réclamer une nouvelle fois l’amnistie des prisonniers, à l’appel des deux principales associations indépendantistes, l’ANC et Òmnium. D’autres salariés et étudiants en grève coupaient une vingtaine d’axes routiers de la région.

Des CDR ont appelé à la tenue d’un « campement populaire indéfini », à un carrefour du paseo de Gracia, en plein cœur de Barcelone. Dans la nuit de jeudi à vendredi, des affrontements ont eu lieu entre milices d’extrême droite et groupes indépendantistes. Le clasico de football entre le Real Madrid et le FC Barcelone, qui devait se tenir au Camp Nou samedi, a été déplacé à une date ultérieure.

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