États-Unis : la nouvelle donne de la gauche américaine

MATHIEU MAGNAUDEIX, Médiapart, 20 novembre 2019

Maria Svart est depuis 2011 directrice nationale du DSA (Democratic socialists of America), la plus grande structure politique à la gauche du parti démocrate. « Une organisation et pas un parti », précise-t-elle.

Le DSA soutient des candidats aux élections, mais il est aussi connu pour ses liens avec les syndicats, son activisme en faveur de la santé universelle, des sans-papiers, contre les prisons privées et la répression des migrants. Ses militants sont très engagés dans des campagnes locales, par exemple contre la gentrification.

« Grande tente » regroupant des sociaux-démocrates, des anarchistes, des communistes, des activistes, le DSA abrite des militants très investis dans le travail électoral… et d’autres qui le rejettent. Proche de Bernie Sanders, qu’il soutient pour la primaire démocrate, le DSA a multiplié par dix son nombre d’adhérents depuis l’élection de Donald Trump.

Nous avons rencontré Maria Svart à New York, au siège de l’organisation, situé à Wall Street. « Il y a beaucoup d’espaces de bureaux dans ce quartier ! On plaisante souvent sur le fait d’être situé ici. Mais au moment d’Occupy Wall Street, c’était très pratique… » Le parc Zuccotti, cœur névralgique du mouvement en 2011, est en effet à deux pas.

Il y a trois ans, le DSA avait 6 000 membres. Où en êtes-vous aujourd’hui ?

Maria Svart : Nous avons 55 000 membres, 150 groupes locaux, 50 en cours de constitution, 75 organisations universitaires. Nous n’avions qu’une trentaine de groupes quand Trump a été élu. Ces groupes sont aussi devenus plus actifs. C’est petit au vu de la population américaine [330 millions d’habitants – ndlr], mais pour une organisation socialiste aux États-Unis, c’est sans précédent dans les dernières décennies.

Pourquoi le DSA a-t-il autant grandi ?

Une grande part de notre croissance a été organique. Le soir de l’élection de Donald Trump, la page « Rejoignez-nous » de notre site Internet a explosé. Nous avons eu un afflux d’adhérents au moment de la Women’s March [une immense manifestation le lendemain de l’investiture de Trump – ndlr], lors des mobilisations dans les aéroports contre le muslim ban, et autour de l’élection d’Alexandria Ocasio-Cortez.

Nous ne sommes pas la seule organisation à avoir connu cet afflux de nouveaux adhérents, le contexte politique a beaucoup joué. Le « socialisme démocratique » est aujourd’hui considéré comme une alternative viable.

Des gens venant d’horizons politiques différents vous ont rejoints. Des gens très à gauche, d’anciens « libéraux » démocrates ayant constaté la faillite de leur parti, de très jeunes adhérents… Pourquoi le DSA a-t-il été le réceptacle de leur engagement ?

Après quarante ans de néolibéralisme et d’austérité, la campagne de Bernie Sanders a sensibilisé des millions d’Américains à l’idée d’une alternative au capitalisme, extrêmement hégémonique aux États-Unis. Lorsque Hillary Clinton a perdu, beaucoup ont expliqué qu’elle avait gagné le vote populaire, que les républicains ont radié de nombreux électeurs des listes, etc.

Tout cela est vrai, mais le fait que le parti démocrate a « foiré » cette élection l’est tout autant ! Dans ce moment populiste, ils n’ont rien fait pour donner envie aux gens de voter. On ne peut pas dépendre d’eux. Nous offrons une alternative. Nous sommes engagés dans les élections mais en tant qu’organisation d’activistes financée par ses membres, indépendante des grands donateurs. Beaucoup des gens qui nous ont rejoints sont fatigués de la politique électorale. Cela crée une tension intéressante, qui peut causer des conflits internes, voire des explosions ! Le DSA, c’est une sorte de chaos créatif, qui incube de nouvelles idées et de nouvelles façons de s’organiser.

La plus connue de vos membres est la représentante Alexandria Ocasio-Cortez, désormais très connue aux États-Unis et au-delà, que le DSA new-yorkais avait d’ailleurs soutenue lors de sa primaire face au sortant démocrate, le « baron » du Queens, Joe Crowley. Qu’a-t-elle apporté à la politique américaine ?

« AOC » constitue un pont entre la gauche et le mouvement progressiste. Elle comprend la gauche, elle est une sorte d’intellectuelle organique qui n’a pas commencé par lire Marx mais tire son savoir de son expérience personnelle en tant que jeune femme hispanique issue d’un milieu populaire. Elle parle un langage que beaucoup comprennent. Sa campagne a été un modèle : elle a construit une base locale, inspiré beaucoup de gens. C’est un modèle que nous essayons de développer, en tentant de nous concentrer sur les électeurs oubliés.

Comme elle, notre but est de construire une base électorale de terrain, populaire et multiraciale. En utilisant des récits radicaux mais accessibles, sans les habituelles platitudes ou la rhétorique vide. En ce moment, nous mobilisons pour Bernie Sanders et nous parlons d’abord des sujets concrets, ensuite du candidat. S’il gagne cette élection, il lui faudra une base solide pour affronter le capital. La construction du pouvoir populaire ne s’arrête pas après une élection…

Avez-vous été surprise de voir AOC soutenir Sanders pour la primaire démocrate ?

Non. Elle est issue d’un mouvement. Elle comprend ce qu’est le pouvoir. Elle sait que la théorie du pouvoir d’Elizabeth Warren est moins centrée sur la force d’un mouvement. Warren pense que le pouvoir, c’est avoir de bonnes politiques et de les mettre en place. Mais le monde ne marche pas comme ça (rires) ! Vous pouvez avoir les meilleures politiques, elles seront annihilées par le capital si vous n’avez pas une base de soutiens actifs pour vous aider à instaurer un rapport de force.

Le DSA a choisi de soutenir Bernie Sanders à la primaire démocrate. Parmi ses propositions, laquelle vous paraît la plus ambitieuse ?

L’idée de Sanders selon laquelle les travailleurs pourraient posséder une partie de leur outil de travail est totalement nouvelle. Rien que mettre cela en avant change le paradigme : c’est parler des travailleurs comme d’une classe. Je trouve aussi formidable que Sanders parle de la protection du droit de grève au moment où les arrêts de travail repartent.

Dans le passé, Sanders fut pour la nationalisation des banques, d’une partie de l’industrie. Ce n’est plus sa position aujourd’hui, même s’il souhaite municipaliser la production d’électricité partout où ce serait possible.

Nos groupes locaux mènent des campagnes en faveur d’une nationalisation de l’énergie. Et il faut bien reconnaître que les incendies en Californie [dont certains, parmi les plus mortels, ont été provoqués par la détérioration des installations électriques du fournisseur privé PG&E – ndlr] ou les récentes coupures d’électricité dans des quartiers pauvres de New York nous donnent raison. Certains groupes proposent de nationaliser des banques ou de créer des banques publiques, de créer une médecine totalement socialisée. Tout ce dont un être humain a besoin ne devrait pas être mis sur le marché.

Le soir de la victoire de Trump, un autre phénomène politique notable a été les victoires locales de plusieurs candidats soutenus par le DSA. Où en est l’organisation électoralement ?

Nous avons plus d’une centaines d’élus, et nous soutenons actuellement une cinquantaine de candidats dans tout le pays. Il y a huit ans, certains candidats retournaient nos chèques de soutien parce qu’ils ne voulaient pas être associés avec nous. Cela a bien changé. Même dans des endroits conservateurs, nous faisons campagne. Nous avons des élus dans les législatures des États dans de nombreux conseils municipaux. Et deux représentantes au Congrès.

Quel est le bilan de ces élus ?

Dans le Colorado, notre élue municipale Candi CdeBaca, élue en juin, a obtenu la fin d’un contrat de 10 millions de dollars de la ville de Denver avec les prisons privées. Nous avons désormais six élus au conseil municipal de Chicago, ils font un travail formidable et ont soutenu la grève des enseignants qui vient de se terminer, la plus longue depuis plusieurs décennies, en insistant sur les besoins élémentaires des élèves, comme le logement et la nourriture. Nos élus se concentrent sur des politiques qui permettent de contrer l’hégémonie du discours néolibéral.

Élue comme d’autres socialistes au Sénat de New York en 2018, Julia Salazar nous disait pendant sa campagne que l’imagination politique aux États-Unis est en pleine expansion.

Aux États-Unis, on dit aux gens qu’il n’y a pas d’alternative. Donc nous avons devant nous un horizon très ouvert, à condition de gagner parfois pour que les gens puissent croire que c’est possible… Grâce à Sanders, ces idées infusent dans la culture populaire. Beaucoup d’organisations dans ce pays nomment les problèmes sans proposer de solution. Ou alors ils ne démontrent pas l’aspect systémique des problèmes.

Dans nos campagnes et nos actions, nous nommons le capitalisme comme le problème, et le socialisme démocratique comme la solution. Nous n’essayons pas de dire à chacun ce qu’il doit penser mais nous aidons nos adhérents et les mouvements à développer leur analyse et leur perspective idéologique du monde.

Par exemple ?

Nous avons plusieurs priorités nationales : le « New Deal » vert [un plan massif d’investissements publics pour atteindre la neutralité carbone, soutenu par « AOC » – ndlr], le soutien à la campagne de Bernie Sanders, le travail électoral local pour faire élire nos candidats, l’assurance-santé universelle financée par l’État [« Medicare for all »] et la solidarité entre les travailleurs. Nous sommes très actifs sur l’écosocialisme, avec cette certitude que nous devons reprendre le contrôle du climat, sinon nous allons tous mourir.

Sans les classes populaires, nous ne gagnerons pas ce combat. Or, dans la plupart des États du monde, la classe dirigeante nous monte les uns contre les autres. Nous avons invité des ouvriers de l’automobile à parler dans nos meetings autour des manifestations pour le climat. Le véritable ennemi, c’est le néolibéralisme, l’individualisme, et les solutions technocratiques à la crise climatique. Sans construire de pouvoir collectif, nous ne gagnerons pas contre l’industrie fossile. Soyons clairs : gagner ce pouvoir passe par notre capacité à arrêter la production. Les plus jeunes l’ont bien compris.

Quelle est votre définition du socialisme démocratique ? En juin, Sanders a donné sa version : « Le droit à une santé de qualité, à autant d’éducation que nécessaire pour garantir la réussite de chacun, le droit à un bon emploi avec un salaire permettant de vivre, le droit à un logement abordable, à une retraite sécurisée, le droit à un environnement propre. » La vôtre ?

Un, les gens devraient posséder leur outil de production. Deux, les besoins humains élémentaires ne devraient pas dépendre de leurs moyens financiers. Ces deux buts requièrent une restructuration complète de notre organisation économique, une transformation totale de la société. Ce que propose Bernie Sanders ne va pas aussi loin que nos propositions. Mais soyons honnêtes, les concepts qu’il articule, la façon dont il le fait, a plus d’impact. Quand il affirme que personne ne devrait avoir faim dans ce pays, que tout le monde devrait être soigné dans le pays le plus riche du monde, il parle avec des mots que les gens comprennent. Ce que lui et AOC disent relève du sens commun, et c’est extrêmement populaire… bien plus que si j’allais à la télévision en proposant l’abolition de la propriété privée ou la saisie des moyens de production !

Pendant plus d’un siècle, le mot « socialisme » a été un anathème aux États-Unis, synonyme de « communiste » ou même d’« anti-américain ». C’est d’ailleurs ainsi que l’utilisent Donald Trump et les républicains. Êtes-vous en train de tourner cette parenthèse historique de près d’un siècle ?

En Virginie, notre candidat Lee Carter a été élu à la législature en 2017, il vient d’être réélu. Ses adversaires avaient envoyé des courriels avec son portrait en compagnie de Staline et de Mao : ça ne l’a pas empêché de gagner. La « peur du rouge » a perdu une partie de son pouvoir parce que les conditions de vie des gens se sont dégradées. Ils veulent en découdre. Trump, à sa façon, l’a compris, en jouant sur les craintes et les émotions primaires.

Bien sûr, quand Trump attaque le socialisme, il mobilise ceux qui ne veulent rien changer et attaque la solidarité. C’est une sorte de mot codé pour désigner son projet politique, qui est en fait le fascisme. En réalité, ceux qui ont peur du socialisme, ce sont les baby boomers, pas les jeunes qui savent que le capitalisme est horrible. Pour eux, la prétendue promesse du rêve américain est totalement vide. Avec eux, dénoncer le socialisme ne marchera pas.

Pourtant, de nombreux démocrates dénoncent les projets jugés trop à gauche d’Elizabeth Warren et Bernie Sanders. Hillary Clinton voudrait qu’on en revienne à avant Trump, quand la politique était « ennuyeuse ». L’ancien maire de New York, le milliardaire Michael Bloomberg, réfléchit à revenir dans la primaire démocrate parce qu’il trouve qu’elle dérive trop vers la gauche et ne sera pas en mesure de désigner un candidat capable de l’emporter face à Trump.

Les démocrates néolibéraux ne veulent parler que de Trump. Ils refusent d’admettre, j’allais dire leur complicité, mais le mot n’est pas assez fort… Ils refusent d’admettre comment ils ont contribué à créer les conditions politiques de l’accession de Trump.

Bernie Sanders va-t-il gagner la primaire ?

Évidemment ! Les sondages sont déjà très bons et nous n’avons pas encore vraiment commencé la phase active de la campagne. Ils ne mesurent pas du tout ce qui se passe dans la base. Le soutien est massif.

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