États-Unis : le retour du syndicalisme

 

Depuis plus de deux semaines, près de 50 000 travailleurs de General Motors affiliés au syndicat United Auto Workers (UAW) sont en grève dans une cinquantaine d’usines. Avec la déferlante de scandales qui s’abat sur la Maison-Blanche, la nouvelle est passée sous silence. Et pourtant. Il y a là un symptôme du retour du syndicalisme sur la scène politique et économique américaine.

Dans l’histoire américaine, les mobilisations chez GM ont souvent eu une incidence majeure sur le plan national, comme ce fut le cas avec la grève de Flint en 1936, le traité de Detroit de 1945-1946 et la grève de 1970. Au minimum, les ententes conclues chez GM auront servi de cadre pour les négociations chez d’autres constructeurs automobiles, comme Ford et Fiat Chrysler, et leurs multiples fournisseurs.

Cette grève s’inscrit dans le contexte du déclin du syndicalisme aux États-Unis dans les dernières décennies. Aujourd’hui, seulement 10,5 % des travailleurs américains sont syndiqués, contre plus de 30 % au début des années 1960. Encouragées par la déréglementation financière et économique, les entreprises ont délocalisé leurs activités manufacturières vers le sud des États-Unis et vers des pays où les coûts de production sont plus bas.

Le rapport de force entre les grandes entreprises américaines et les travailleurs syndiqués s’est radicalement transformé : dès le début des années 1980, les syndicats ont été engagés sur la pente du déclin. La nouvelle dynamique a fortement contribué à la stagnation des revenus de la classe moyenne et à l’exacerbation des inégalités, et la crise économique de 2008 n’a fait que les amplifier.

En 2007, GM était au bord de la faillite, ce qui a poussé le gouvernement américain à adopter un plan de sauvetage de 51 milliards. Les travailleurs ont été contraints d’accepter des concessions importantes pour garder leurs emplois. Les employés embauchés après 2007 (environ le tiers des effectifs actuels) reçoivent un salaire horaire de 17 $ avec des pensions et des avantages sociaux fortement réduits, alors que ceux embauchés avant 2007 empochaient 31 $ et bénéficiaient d’une retraite avec pleine pension. Le UAW a aussi accepté que l’entreprise embauche des travailleurs à temps partiel (7 % de l’effectif actuel), payés 15 $ l’heure, avec peu ou pas d’avantages sociaux et pratiquement aucune sécurité d’emploi.

Entre-temps, GM a remonté la pente et engrange des profits de plus de 35 milliards de dollars depuis trois ans. Sa p.-d.g. actuelle, Mary Barra, a empoché 22 millions de dollars en 2018. Pourtant, le plan de restructuration récent de l’entreprise, qui vise à économiser 1,1 milliard, prévoit la fermeture de trois usines, avec des mises à pied qui pourraient toucher des milliers de travailleurs. La p.-d.g. a fait comprendre que le « statut final » de ces usines dépendrait des négociations en cours avec le UAW.

Dans cette première grève depuis 2007, les travailleurs de GM disent vouloir récupérer ce qu’ils ont perdu. Ils réclament une rémunération ajustée à l’inflation (pour revenir au niveau de vie d’avant 2008), la régularisation des employés à temps partiel, l’assurance maladie pour tous, des avantages sociaux améliorés et un engagement de la compagnie d’augmenter la part de la production en sol américain (y compris la réouverture des usines fermées).

Contexte favorable

Sans parler d’un retour en force du syndicalisme, on assiste depuis quelque temps à une mobilisation croissante de la part des travailleurs de différents secteurs (enseignants, restauration, hôtellerie) face à la montée des inégalités, de la stagnation ou de la baisse des salaires, de la dégradation des conditions de travail et du travail à temps partiel.

Cette mobilisation bénéficie d’une conjoncture économique favorable : le taux de chômage est en baisse et la croissance est assez vigoureuse.

Sur le plan politique, le Parti démocrate et la plupart des candidats à l’investiture ont apporté un soutien inconditionnel aux travailleurs de GM (dont la plupart sont dans des usines du Midwest, une région clé pour les élections de 2020), et ont fait de la réduction des inégalités et de l’amélioration des conditions de travail des éléments centraux de leurs plateformes. Ces positions reçoivent d’ailleurs l’appui d’une bonne partie de l’électorat américain.

Pris au piège, le président Trump a été peu bavard depuis le début de la grève. Se posant en champion des travailleurs en 2016, il a promis de maintenir les emplois aux États-Unis et de rapatrier les entreprises américaines. Or, malgré les allégements fiscaux et la déréglementation, les investissements et les relocalisations ont peu augmenté. Le secteur manufacturier compte 1,4 million d’emplois en moins qu’en décembre 2007 et, bien que le président privilégie le nationalisme économique, il n’est certainement pas favorable à la redistribution des richesses ou à la réémergence des syndicats. Tout cela pourrait fournir des armes aux démocrates.

Le dénouement de la grève chez GM est imprévisible, mais elle signale néanmoins une réémergence du syndicalisme et de la gauche politique qui pourraient redéfinir le paysage politique

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