La première décennie du processus révolutionnaire arabe

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Gilbert Achcar, À l’Encontre (Traduit de l’original arabe paru le 16 décembre 2010 dans le quotidien Al-Quds al-Arabi)

Le 17 décembre 2010, il y a tout juste dix ans, un jeune vendeur de rue à Sidi Bouzid, dans le centre de la Tunisie, provoquait en s’immolant une tempête politique qui allait rapidement s’étendre au reste du pays, puis à l’ensemble de la région arabophone dans ce qu’il est convenu, depuis 2011, d’appeler «le printemps arabe».

Les premiers mois de ce «printemps» furent euphoriques : une immense vague de protestations massives déferlait sur la région, culminant dans six soulèvements majeurs – l’Égypte, le Yémen, le Bahreïn, la Libye et la Syrie, ayant suivi l’exemple de la Tunisie. Mais peu après cette première montée, la vague révolutionnaire refluait et était suivie d’une offensive contre-révolutionnaire. La révolution bahreïnienne fut assiégée et réprimée. Le régime syrien réussit à résister au soulèvement populaire, mué en guerre civile, jusqu’à ce que l’Iran vienne à sa rescousse en 2013. Peu après, un coup d’État militaire réactionnaire eut lieu en Égypte, suivi d’autres revers ainsi que du déclenchement de guerres civiles en Libye et au Yémen. Cette lourde défaite dissipa les dernières illusions; l’euphorie céda la place au pessimisme, tandis que beaucoup annonçaient la fin des rêves du «printemps arabe».

L’euphorie et l’abattement étaient tous deux cependant des réactions impressionnistes superficielles à la vague révolutionnaire et au reflux qui la suivit. Tous deux négligeaient deux caractéristiques fondamentales du big bang qui a secoué la région en 2011.

La première caractéristique est que l’explosion avait des causes profondes dans la crise structurelle insurmontable résultant de la transformation du système sociopolitique dominant en obstacle au développement, entraînant des taux de croissance économique très faibles et, par conséquent, des niveaux de chômage très élevés, chez les jeunes et les femmes en particulier. Le reflux de la vague révolutionnaire et l’assaut réactionnaire qui suivit n’ont résolu en rien cette crise structurelle fondamentale. Bien au contraire, elle n’a fait que s’aggraver dans les conditions d’instabilité politique qui prévalent au niveau régional depuis le début de la crise. Cela signifie que les événements de 2011 n’étaient que la phase initiale d’un processus révolutionnaire à long terme qui ne prendra fin que lorsque le changement radical indispensable du système sociopolitique dominant aura lieu. A défaut d’un tel changement, la région risque de s’enfoncer dans un déclin désastreux, annonçant une longue période historique de décadence.

La deuxième caractéristique négligée est le contrôle étroit exercé par le système politique et social dans la région arabe sur les principaux leviers du pouvoir d’État – en particulier les forces armées. L’espoir, très répandu dans les premiers mois du «printemps arabe», que la région connaîtrait une «transition démocratique» aussi aisée que celle qu’ont connue d’autres parties du monde, reposait sur une sous-estimation naïve de la solidité du corps principal de l’État et de sa colonne vertébrale répressive, ainsi que de la disposition des élites dirigeantes à détruire leur pays, massacrer leurs populations ou les refouler afin de préserver leur pouvoir et leurs privilèges – comme l’a fait le régime syrien. Cette illusion naïve a été renforcée lorsque ce qui se passa en Tunisie et en Égypte – où l’«État profond» sacrifia son sommet [Ben Ali, Moubarak] pour préserver ses fondations jusqu’à ce qu’un nouveau sommet apparaisse comme la partie émergée de l’iceberg – fut confondu avec le «renversement du régime» que le peuple voulait, selon le célèbre slogan.

Considérées ensemble, ces deux caractéristiques conduisent à la conclusion que le changement dont la région a besoin pour surmonter sa crise chronique nécessite des directions ou des organes dirigeants du mouvement populaire d’un haut niveau de détermination révolutionnaire et de fidélité à l’intérêt populaire. De telles directions sont indispensables pour gérer le processus révolutionnaire et surmonter les épreuves et les défis difficiles auxquels il faut inévitablement faire face afin de vaincre les régimes existants en gagnant leur base sociale, tant civile que militaire. Il faut des directions capables de se hisser au niveau requis pour assurer la transformation de l’État d’une machine d’extorsion sociale au profit d’une minorité à un outil au service de la société et de sa majorité laborieuse. Tant que de tels organes dirigeants n’auront pas émergé ou réussi à prendre le dessus, le processus révolutionnaire se poursuivra inexorablement à travers des phases de flux et de reflux, des avancées révolutionnaires et des régressions contre-révolutionnaires.

La première décennie du processus révolutionnaire arabe a confirmé qu’il s’agit bien d’un processus à long terme. L’échec du «printemps arabe» – avec des guerres civiles dans trois pays et le rétablissement dans d’autres de l’ancien régime avec une nouvelle figure de proue, plus laide encore dans le cas de l’Égypte – n’a nullement apporté de stabilité sociale à la région. Des éruptions sociales et des protestations politiques ont continué à se produire dans un pays après l’autre, et d’une région à l’autre au sein du même pays, comme cela a été le cas au Maroc, en Tunisie, en Égypte, au Soudan, en Jordanie, en Syrie, en Irak, et ailleurs.

Huit ans après la première vague révolutionnaire, la région a connu une seconde vague inaugurée par le soulèvement soudanais enclenché il y a deux ans, le 19 décembre 2018. Il a été suivi en 2019 par le Hirak algérien et les soulèvements en Irak et au Liban. Au total, dix États arabes ont ainsi connu des soulèvements au cours de la décennie qui s’achève. Autrement dit, près de la moitié des pays de la région et la grande majorité de sa population ont connu des explosions révolutionnaires massives. En outre, presque tous les autres pays arabes ont connu une augmentation notoire des protestations sociales et politiques au cours de la décennie. Et s’il est vrai que la pandémie de Covid-19 a entravé les luttes sociales en cours et inhibé l’émergence de nouvelles, cet impact ne durera pas, d’autant que l’exacerbation par la pandémie de la crise économique régionale ne peut qu’attiser davantage la colère populaire.

Le plus grand défi auquel est confrontée la génération actuelle de révolutionnaires, politisée au cours des soulèvements – et la condition fondamentale de sa capacité à passer du soulèvement à la révolution victorieuse – réside dans la question susmentionnée de la direction, dans ses deux dimensions organisationnelle et politique. Non seulement dans la région arabe, mais dans le monde entier, la nouvelle génération rebelle se méfie à juste titre des anciennes formations politiques et idéologiques, sachant qu’elles ont abouti à l’autoritarisme bureaucratique ou au leadership individuel, et qu’elles ont trahi les principes qu’elles prétendaient incarner afin de s’accommoder de divers types d’oppression sociale, politique et culturelle. La nouvelle génération rebelle tient à l’organisation horizontale à la base; elle rejette le centralisme hiérarchique et opte pour une coordination en réseau, selon une manière qu’illustrent le mieux les «comités de résistance» au Soudan.

Politiquement, comme tous les processus révolutionnaires à long terme de l’histoire, le processus régional est cumulatif. Chaque génération tire les leçons de ses expériences et de ses échecs, leçons qui sont transmises d’une génération à l’autre, et d’un pays à l’autre, au sein d’un même long processus historique. Nous avons vu ainsi comment la deuxième vague révolutionnaire – ou ce que certains commentateurs ont appelé le «second printemps arabe» – a évité les illusions qui avaient affaibli la vague précédente. Il suffit de comparer les trois pays de la région qui ont en commun d’être gouvernés par leurs forces armées: l’Égypte, le Soudan et l’Algérie. Tandis qu’en 2011, puis en 2013, les illusions sur le rôle de «sauveur» des forces armées ont prévalu en Égypte, les mouvements populaires ultérieurs au Soudan et en Algérie ont évité cet écueil et ont réaffirmé leur exigence d’un gouvernement civil comme condition préalable à la démocratie. De même, les mouvements en Irak et au Liban ont tous deux réussi à éviter de tomber dans le piège des clivages confessionnels longtemps utilisés par les groupes au pouvoir afin de diviser le peuple et consolider leur hégémonie.

Il est certain qu’il y a encore beaucoup de chemin à parcourir entre l’état présent des mouvements populaires, en particulier les mouvements de jeunes, et la réalisation des aspirations progressistes révolutionnaires de la nouvelle génération. Pendant ce temps, l’ordre réactionnaire arabe continue de fourbir ses armes, tandis que ses dirigeants se coalisent dans l’opposition au processus révolutionnaire régional. Le chemin vers l’émancipation révolutionnaire souhaitée est long et ardu, mais la détermination à le prendre est renforcée par la conscience que la seule alternative est l’ignominie et la barbarie. (Traduit de l’original arabe paru le 16 décembre 2010 dans le quotidien Al-Quds al-Arabi)

Gilbert Achcar est professeur à la SOAS, Université de Londres.