« L’homme qui aimait les chiens »

Maitre du polar cubain, Leonard Padura a délaissé son enquêteur Mario Conti pour entreprendre un roman historique qui va vous couper les souffle. Il reprend les traces de la grande oeuvre d’Isaac Deutscher (Le prophète armée et le prophète désarmé), en retraçant la tragédie qui aboutit à l’assassinat de Léon Trotski, dans une trame qui passe de la Russie à l’Espagne en passant par Cuba, en parcourant un demi-siècle.

Extrait de l’introduction de Paulo A. Paranagua, Le Monde des livres, 6 janvier 2011

« A Cuba, il était très difficile de connaître la véritable histoire, nous disposions seulement des manuels soviétiques, dans lesquels Staline restait un grand leader, confie Leonardo Padura. En octobre 1989, au Mexique, j’ai été bouleversé par la visite de la maison fortifiée de Trotski à Coyoacan. Cela a constitué le point de départ intellectuel de mon nouveau roman. » Après la chute du mur de Berlin, l’écrivain est devenu lui-même enquêteur

Après avoir purgé sa peine à Mexico et vécu à Moscou, Ramon Mercader a passé les dernières années de sa vie à Cuba, à la suite d’un arrangement entre les services de renseignement cubains et soviétiques. A La Havane, c’était un secret de polichinelle. « Le cinéaste Tomas Gutiérrez Alea cherchait des lévriers pour son film Les Survivants (1978), lorsqu’il aperçut un vieil Espagnol qui se promenait avec deux magnifiques chiens russes, raconte Padura. C’était Ramon Mercader, qui accompagnera ses lévriers pendant tout le tournage. Et des années plus tard, lorsque Alea aura des difficultés à se déplacer, il utilisera la canne qui avait appartenu à Mercader. »

Errance et effervescence

L’homme qui aimait les chiens alterne l’exil de Trotski et les années de formation de Mercader, la déchéance de l’homme public et la montée en puissance de l’agent de l’ombre. Comment donner une égale épaisseur à deux personnages aussi dissemblables ? Le dénouement de leur rencontre, le 21 août 1940, est connu. Le défi consistait à récréer les grands événements et la petite histoire avec une fraîcheur capable d’épater même les connaisseurs. L’errance de Trotski, de la Sibérie au Mexique, en passant par la Turquie et l’Europe, s’articule avec l’effervescence de la République espagnole, qui se précipite dans la guerre civile et jette des militants comme Mercader dans les bras de Staline.

Le roman déploie un troisième récit, celui d’un écrivain cubain en herbe, Ivan, aux prises avec l’autocensure. Sur le bord de mer de La Havane, le jeune homme et le vieux Mercader entament une conversation intermittente, sous le regard distant d’un surveillant de la sécurité de l’Etat. Difficile de voir en Ivan l’alter ego de l’auteur, car le personnage est pétrifié de peur, sans savoir que faire des sulfureuses confidences entendues. Son cheminement pathétique évoque la parabole de l’utopie sous les tropiques.

« Les trois histoires ne sont pas parallèles mais consécutives, l’une est la conséquence de l’autre », souligne Padura. Cette subtilité, qui rétablit la continuité historique au-delà du procédé narratif, est tranquillement à contre-courant de l’histoire officielle en vogue à La Havane. A entendre les Cubains, le stalinisme était un problème purement européen, qui ne les touchait guère. « Staline a fondé le seul modèle socialiste réellement existant, et à Cuba nous l’avons appliqué, sans pour autant répéter ses crimes », précise Padura.

Le romancier situe assez tôt la « trahison » de l’idéal révolutionnaire en Russie : « Dès 1918, lorsque le Parti bolchevique interdit les autres partis. Ni Lénine ni Trotski n’ont eu une vision d’avenir. » Padura est plus dubitatif à propos de Cuba. La peur et l’autocensure qui rongent son personnage Ivan remontent à 1961, lorsque Fidel Castro résume ses « Paroles aux intellectuels » par un mot d’ordre ambivalent : « Dans la révolution, tout ; contre la révolution, rien. » « La peur parcourt tous les cercles littéraires et artistiques de La Havane », écrivait à l’époque l’écrivain Virgilio Piñera.

Leonardo Padura, né en 1955 à La Havane, était encore un enfant pendant ces années 1960 qu’il qualifie de « confuses, hétérodoxes, hétérogènes ». Il se souvient mieux des années 1970, la période de soviétisation à outrance, pendant laquelle les bureaucrates prétendaient enfermer les créateurs dans des « paramètres » idéologiques, esthétiques et même sexuels. « Virgilio Piñera et José Lezama Lima sont morts dans l’ostracisme, Reinaldo Arenas est mort en exil », rappelle Padura. Grâce à la crise des années 1990, sa génération a bénéficié de la possibilité de publier ou d’exposer à l’étranger, sans dépendre des institutions cubaines.

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