Mexique : confrontations en vue

 

CLÉMENT DETRY, médiapart, 19 SEPTEMBRE 2018

C’était une des promesses de campagne du nouveau président mexicain : la nouvelle majorité de gauche a voté une loi organique pour limiter les plus hauts salaires de la fonction publique. Le chef de l’État lui-même promet de s’appliquer l’austérité républicaine pour financer sa politique sociale.

C’est une des premières décisions prises par la nouvelle majorité au pouvoir, incarnée par Andrés Manuel López Obrador (dit AMLO). Le Mexique a plafonné dans la loi et dans la Constitution les traitements des agents de la fonction publique, président compris, pour financer les mesures sociales promises par la gauche.

La loi organique vise la haute fonction publique dans le cadre d’un plan d’austérité budgétaire destiné à économiser au moins cinq milliards d’euros sur des dépenses spécifiques liées au train de vie de l’État et à ses dépenses de fonctionnement. Le plan d’économies plafonne l’ensemble des salaires de l’État, des caisses de sécurité sociale et des entreprises publiques au montant net de 4 900 euros par mois.

L’adoption de la proposition de loi, qui a dormi pendant plusieurs années à la chambre haute sous l’administration précédente, faisait partie des promesses de la campagne d’Andrés Manuel López Obrador, leader de la coalition électorale Morena-Parti du Travail (PT)-Partido Encuentro Social (PES). Baptisée “Ensemble nous entrerons dans l’Histoire”, cette coalition a fait gagner la gauche au Mexique début juillet (lire notre série Le Mexique bascule à gauche), après une quinzaine d’années marquées par les réformes structurelles et la guerre contre le narcotrafic.

AMLO n’a pas encore pris ses fonctions – il sera officiellement président le 1er décembre prochain – mais le groupe parlementaire du parti Morena bénéficie d’une majorité absolue à la Chambre des députés et au Sénat.

Dans l’administration fédérale actuelle, plus de 35 000 fonctionnaires reçoivent un traitement supérieur à 4 900 euros net par mois. Dans la plupart des cas, la controverse juridique va se résoudre en mutant les agents vers des postes conformes aux règles de plafonnement à l’issue de l’adoption de la loi de finances pour l’exercice de 2019. Environ 5 000 fonctionnaires resteront dans leurs fonctions actuelles tout en voyant leur salaire amputé de 40, 50, voire 60 % de son montant. Le président de la République ne sera pas une exception.

Ce dernier a d’ailleurs promis de « montrer l’exemple » en renonçant à occuper le fastueux palais présidentiel de Los Pinos, à la lisière du bois de Chapultepec, à l’ouest de Mexico. Le bureau du président élu demeurera dans le bâtiment à deux étages qui lui sert actuellement de « maison de transition » dans le centre de la capitale. Faisant face aux critiques de certains éditorialistes et députés d’opposition criant au populisme, le futur chef de l’État explique que sa majorité applique « des mesures d’austérité républicaine » dans le but d’en finir avec les « excès des gouvernements précédents » et de « dégager des ressources pour les infrastructures et les programmes sociaux ».

D’autres dispositions permettant l’économie de centaines de millions d’euros par an sur le coût de la haute fonction publique et du personnel parlementaire viennent d’être adoptées ou sont en cours d’adoption dans les deux chambres : suppression des pensions des ex-présidents de la République, limitation des notes de frais, fin des assurances médicales privées, limitation des déplacements à l’étranger, réduction des services de sécurité, interdiction des vols en jet ou en hélicoptère privé…

La nouveauté de l’austérité façon López Obrador est son application : le président élu espère ainsi trouver les moyens de mettre en œuvre une politique de relance de l’économie, dès l’année 2019, sous la forme d’une augmentation des salaires et des prestations à l’attention des secteurs les plus défavorisés de la population. La priorité étant les jeunes, que le nouveau gouvernement espère détourner des carrières criminelles.

C’est pourquoi, sans attendre son arrivée au gouvernement le 1er décembre prochain, le cabinet d’Andrés Manuel López Obrador a ouvert les inscriptions au programme “Les jeunes construisant le futur”, un programme social facilitant les études, la formation et l’insertion professionnelles de la jeunesse (jusqu’à 29 ans). Cette promesse, l’une des plus coûteuses de la campagne du Bernie Sanders mexicain, « sera réalisée dès les premiers jours de notre entrée en fonctions », affirme le futur secrétaire à la sécurité publique, Alfonso Durazo. « Nos députés sont fermement engagés à inscrire l’ensemble de ces bourses dans le premier projet de loi de finances, que l’administration sortante s’apprête à déposer. »

L’une des modalités du programme prévoit une bourse mensuelle de 163 euros par mois, d’une durée d’un an, pour 2,3 millions de jeunes sans emploi, qui seront tenus de suivre une formation subventionnée en entreprise. Trois cent mille autres jeunes, titulaires pour leur part de l’équivalent mexicain du baccalauréat, recevront 110 euros par mois à partir de leur inscription dans un établissement d’enseignement supérieur (la plupart des universités publiques étant déjà quasi gratuites dans ce pays).

« Nous n’avons pas le choix. Seule l’austérité nous permettra de mettre en marche notre politique sociale, dont dépend la pacification de notre société », reprend M. Durazo. Il n’y a aucun doute, non plus, pour López Obrador, qui affirme publiquement que son administration « se résignera à une pauvreté franciscaine s’il le faut ».

Un autre engagement de longue date est l’augmentation du salaire minimum qui, dès le 1er janvier 2019, connaîtra un bond de 14 %. « Le salaire minimum actuel [quatre euros par jour en 2018 – ndlr] ne couvre rien », affirme à l’hebdomadaire Expansión la future ministre du travail et de la prévision sociale Luisa María Alcalde. « Il ne permet même pas de vivre dans la pauvreté. Or la Constitution dispose qu’il doit correspondre au seuil minimal pour vivre avec dignité. »

Le « projet de nation » du leader progressiste prévoit en outre la récupération par le Trésor public d’au moins 500 milliards de dollars au terme de son mandat, en combinant austérité et lutte contre la corruption. L’adoption récente d’une loi d’abolition des immunités des représentants élus a fait passer le message d’un grand empressement à afficher des résultats vis-à-vis de cette autre grande promesse du candidat et de la coalition.

À ses détracteurs qui l’accusent d’exposer ses fonctionnaires à cette même corruption en impulsant la réduction de leur traitement et de leurs avantages, López Obrador répond que la haute fonction publique doit « se sentir heureuse de se sacrifier pour la quatrième transformation de la société mexicaine [après l’indépendance, les réformes de Benito Juarez et la révolution de 1910-1920 – ndlr] ».

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