Palestine : comment Israël s’est emparée de l’eau

CHLOÉ DEMOULIN, Médiapart, 15 août 2018

Conjuguées au réchauffement climatique et à la croissance démographique, les inégalités d’accès à l’eau au Proche-Orient devraient encore s’accroître dans les années à venir. Pour certains experts, l’eau sert d’outil militaire à l’État hébreu pour faire avancer ses projets de colonisation. Elle constitue un point d’achoppement majeur du processus de paix.

 

Cinq années de sécheresse consécutives. Selon le ministre israélien de l’énergie et des ressources en eau, Yuval Steinitz, cela faisait « 100 ans » qu’un tel manque de pluie n’avait pas frappé la région. Résultat, les sources d’eau naturelles, notamment au nord d’Israël, ne cessent de voir leur niveau baisser. Et les importantes infrastructures de désalinisation et de traitement des eaux usées créées par l’État hébreu ne suffisent plus à compenser la pénurie.

« Ce type de longue sécheresse n’est pas rare dans la région mais ce sont les effets du changement climatique qui rendent la crise aussi sévère », estime Avner Adin, professeur à l’Université hébraïque de Jérusalem, spécialisé dans le traitement de l’eau et les technologies de contrôle de la pollution.

Pour remédier au problème, le gouvernement israélien a annoncé en avril 2018 vouloir mettre les bouchées doubles. Deux nouvelles usines de désalinisation vont être construites le long de la côte méditerranéenne. Le budget de l’opération n’a pas été dévoilé mais il est évalué à 400 millions de dollars, soit environ 344 millions d’euros, par usine. Le réseau de distribution en eau du pays doit également être étendu.

Parallèlement, le gouvernement Netanyahou projette de réduire le pompage des sources naturelles pour réhabiliter les rivières asséchées. Il envisagerait en revanche de prélever de plus grandes quantités d’eau douce dans le lac de Tibériade, pourtant gravement touché par la sécheresse.

Cette sécheresse qui dure frappe également de plein fouet les Territoires palestiniens et la Jordanie, tous deux fortement dépendants d’Israël pour leur fourniture en eau. En 1967, pendant la guerre des Six-Jours, l’État hébreu a pris le « contrôle de toutes les sources d’eau entre la rivière du Jourdain et la mer Méditerranée », rappelle Adam Aloni, chercheur au sein de l’ONG B’Tselem. Au moment des accords d’Oslo, il est décidé que 80 % de l’eau provenant de l’aquifère de la montagne en Cisjordanie seraient exploités par les Israéliens et 20 % par les Palestiniens.

En zone A (sous contrôle palestinien) et B (sous régime mixte), les villes palestiniennes sont en principe alimentées par la compagnie d’eau israélienne Mekorot. Mais chaque été, pendant les mois les plus arides, la pression baisse dans les tuyaux. « Le réseau de distribution passe d’abord dans les colonies israéliennes » et ces dernières « augmentent leur consommation en eau pour l’agriculture », explique Adam Aloni. Les autorités palestiniennes doivent donc rationner l’eau pour que chaque famille puisse en recevoir une fois par semaine, voire une fois toutes les deux semaines.

La situation est également critique pour les Palestiniens vivant dans la zone C, où Israël exerce un contrôle militaire et civil absolu. « Pour construire un puits ou raccorder une pompe à un tuyau, les Palestiniens ont besoin d’un permis. Mais les autorités israéliennes n’en délivrent presque jamais », constate le chercheur. Des « dizaines de communautés palestiniennes » ne sont donc toujours pas connectées à l’eau courante. Elles doivent vivre avec « 20 litres d’eau par jour par personne », une quantité largement inférieure aux recommandations fixées par l’ONU à 100 litres.

Le problème est d’autant plus dramatique dans la bande de Gaza, sous blocus depuis 2007. Contactée par Mediapart, Margaux Chinal, chargée de projets eau et assainissement à l’Agence française de développement, estime que « 95 % de l’eau utilisée » par la population de l’enclave palestinienne est « impropre à la consommation en raison de la pollution » de la nappe phréatique et de « l’intrusion d’eau salée » dans cette dernière.

Côté jordanien, l’eau est aussi une denrée rare. Le royaume hachémite est « le pays qui souffre le plus de la sécheresse dans la région », affirme Avner Adin. En ce moment, les habitants d’Amman ne reçoivent de l’eau « qu’une fois par semaine », précise-t-il. « Sans parler des milliers de réfugiés syriens installés au nord du pays, qui ont besoin de boire et ajoutent au problème. » Lors du traité de paix signé en 1994 avec Israël, la Jordanie s’est toutefois vu garantir un accès au Jourdain et à son principal affluent, le Yarmouk. L’État hébreu « a promis de continuer à fournir de l’eau à la Jordanie, même dans les années de grande sécheresse », souligne le professeur de l’Université hébraïque de Jérusalem.

Ces dernières années, plusieurs experts, ONG et politiques, notamment en France, n’ont cessé de dénoncer l’emprise israélienne sur les ressources en eau de la région. D’après certains d’entre eux, l’eau servirait d’outil militaire à l’État hébreu pour faire avancer ses projets de colonisation. « Pas du tout », rétorque Avner Adin. Pour preuve, le spécialiste israélien raconte avoir mis sur pied un groupe d’experts « il y a plusieurs années », à la demande de la Croix-Rouge, pour vérifier que l’article 40 des accords d’Oslo relatif à l’eau était correctement respecté.

« Nous en avons conclu qu’Israël se conformait plutôt bien à ses engagements. Il peut y avoir des problèmes au niveau local, des conflits ici ou là, à cause de différentes raisons, mais globalement l’accord est respecté et même parfois au-delà de ce qui a été convenu », assure-t-il.

Adam Aloni réfute cette affirmation. « Nous sommes alertés sans arrêt sur de nouveaux tuyaux qui ont été coupés ou confisqués. Les Israéliens ne veulent pas que les Palestiniens restent dans la zone C, qui représente 67 % de la Cisjordanie, et ils ne leur donnent donc pas accès à l’eau. » Les accords d’Oslo, qui devaient être renégociés au bout de cinq ans, ne l’ont pas été et « la population palestinienne a presque doublé », ajoute-t-il. Selon lui, la part accordée aux Palestiniens serait ainsi tombée à « 14 % » au lieu des 20 % prévus.

Le chercheur de B’Tselem juge par ailleurs que les Israéliens maintiennent les Palestiniens dans une dépendance mortifère. Les accords d’Oslo comprenaient également une clause concernant l’eau que devrait vendre le gouvernement israélien aux habitants des Territoires palestiniens selon leurs besoins. « Le problème, c’est qu’Israël leur vend à plein tarif une eau dont il leur a enlevé l’accès », dénonce Adam Aloni.

Selon les estimations de certaines ONG, le mètre cube d’eau peut coûter jusqu’à 45 shekels (un peu plus de 10 euros) aux Palestiniens vivant dans la zone C. À titre de comparaison, le prix du mètre cube d’eau s’élève à environ 7 shekels (soit 1,64 euro) à Tel-Aviv.

Jugé illégal par Israël et menacé de destruction depuis des années, le village palestinien de Susiya, situé dans la zone C au sud d’Hébron, est un parfait exemple de cette situation ubuesque. « Depuis 2000, nous ne pouvons plus accéder librement aux 28 points d’eau [sources naturelles, puits ou système de récupération des eaux de pluie – ndlr] situés aux abords du village », explique Nasser Nawaja, activiste et porte-parole des 350 habitants de Susiya. « À chaque fois que nos bergers tentent de s’en approcher, les soldats les arrêtent », déplore-t-il, jetant un regard désabusé vers les trois miradors dressés par l’armée israélienne dans la zone tampon instaurée entre le village palestinien et la colonie israélienne voisine.

L’activiste palestinien tient à nous montrer le plus insensé. Aux abords du village, un tuyau gris affleure du sol. Il s’agit d’un pipeline de la compagnie israélienne d’eau Mekorot. Les habitants de Susiya ne sont pas autorisés à s’y raccorder. À quelques minutes de là, en amont de la route 317, l’inégalité de traitement entre Palestiniens et colons saute aux yeux. Des tuyaux serpentent sur une colline pour alimenter Abigail, un avant-poste juif pourtant considéré comme illégal par la loi israélienne.

Pour la communauté palestinienne, les conséquences sont nombreuses. « Ils ne peuvent pas nettoyer et rénover leurs puits », et quand ils y ont accès, « la qualité de l’eau est médiocre », affirme Fadi Arouri, membre de l’ONG italienne GVC (Gruppo di Volontariato Civile). Pour répondre à leurs besoins en eau domestique, les habitants de Susiya sont aujourd’hui contraints de débourser jusqu’à « un tiers de leur salaire », évalue-t-il. Un budget qui les a obligés à se séparer progressivement d’une partie de leur bétail. « En 2000, nous avions 5 500 bêtes et il ne nous en reste plus que 1 800 », confirme Nasser Nawaja.

Ce lundi 2 juillet, Fadi Arouri vient superviser la livraison d’une cargaison d’eau potable financée par un programme de l’UNICEF. « Nous achetons l’eau aux compagnie privées au prix fort et nous la revendons aux habitants de Susiya à un prix symbolique. » Cette fois, l’opération se déroule sans problème. Mais ce n’est pas toujours le cas. « C’est très risqué pour moi de venir livrer ici », souligne le chauffeur du camion-citerne, Hijazi Bhais, originaire d’Hébron. « L’armée israélienne nous harcèle sans arrêt », poursuit-il, racontant avoir déjà reçu des amendes ou s’être vu confisquer son camion par les militaires.

Dans un futur proche, les experts craignent que la situation ne s’aggrave. « La combinaison des projections de croissance démographique et de changement climatique qui affectent déjà cette région permet d’estimer que les Territoires palestiniens seront confrontés à un déficit en eau de 271 millions de mètres cubes d’ici à 2020 », affirme Margaux Chinal. « Israël promeut ses propres intérêts aux dépens des Palestiniens, ignorant leurs besoins et leurs droits. Si la pénurie continue, il y a donc de grandes chances que les disparités s’approfondissent. Israël contrôlera encore plus fermement les ressources en eau et les Palestiniens souffriront d’autant plus », met en garde Adam Aloni.

 

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