SNC-Lavalin: le démantèlement d’une multinationale

L’affaire SNC-Lavalin et les scandales dans lesquels la compagnie est impliquée se sont rapidement réduits à un conflit entre Justin Trudeau et sa ministre Jody Wilson-Raybould. Le premier ministre a-t-il fait des pressions injustifiées en vue pour éviter un procès à la grande multinationale québécoise ? En se concentrant sur cette histoire, on en vient à oublier le sérieux des allégations qui pèsent contre l’entreprise.

Pourtant, celles-ci doivent rester au cœur du problème. La réputation de la compagnie est lourdement entachée. SNC-Lavalin traîne comme un boulet une série de scandales au pays et à l’étranger : gestes de corruption en Libye, au Kerala (Inde), au Bangladesh, utilisation de prête-noms pour financer des partis politiques, pots de vin à des responsables du CUSM, fraude et usage de faux.

Avec autant d’allégations compromettantes, on s’étonne que la compagnie ait encore échappé à une poursuite en corruption. Mais le conflit entre Trudeau et Wilson-Raybould nous a rappelé des facteurs qui ramènent la question à des enjeux très pragmatiques : SNC-Lavalin est un fleuron de l’entreprise québécoise, l’une des dix plus grosses entreprises d’ingénierie et de construction au monde, avec des bureaux de plus de 35 pays. Et surtout, elle engage plus 50 000 employés, dont 5 000 au Québec.

Ce beau succès pourrait brutalement s’effondrer si on traînait l’entreprise en justice. Reconnue coupable de corruption, elle perdrait son accès aux appels d’offres de plusieurs gouvernements. Les conséquences pourraient être considérables : chute des actions et des revenus, affaiblissement de la compagnie, voire son démantèlement au profit d’entreprises étrangères, pertes d’emploi et d’un siège social à Montréal.

On comprend alors le difficile enjeu éthique qui en découle : faut-il vraiment protéger et soutenir cette entreprise corrompue et si peu scrupuleuse ? Pourquoi pénaliser tant d’employés qui souffriraient d’une fermeture et qui ne sont en rien responsables des magouilles de leurs grands patrons ?

Le problème causé par SNC-Lavalin rejoint celui de compagnies gigantesques qu’on a laissé croître sans les tenir en bride. Elles ont profité d’une expansion commerciale déréglementée favorisée par le libre-échange. Il fallait agrandir la patinoire économique, comme le disait l’économiste Pierre Fortin.

Pour gagner sur cette immense surface, tous les coups sont permis. Les faibles sont éliminés ou achetés par les plus gros, dont la position enviable se renforce de magouilles et de turpitudes qui remplissent les poches des actionnaires. Les gagnants deviennent trop énormes pour faire faillite («too big to fail»), parce que leur chute entraînerait avec eux des milliers d’innocents qui n’ont jamais rien eu à voir avec les messes basses des corrompus.

C’est ce que nous avons vu avec les éléphants bancaires pendant la crise de 2008. Un phénomène que l’économiste Joseph Stigitz n’a jamais cessé de dénoncer, avec une persistance qui n’a d’égal que le manque d’écoute auquel il a été confronté.

Le cas de SNC-Lavalin ramène à une échelle québécoise un drame maintes fois vécu. Normalement, personne ne devrait pleurer devant l’histoire d’un monstre économique qui s’effondre. Les emplois de la compagnie ne seront pas perdus, ils seront tout simplement transférés; SNC-Lavalin ne fait qu’attirer vers elle des contrats qui pourraient être remplis par d’autres.

Le petit démon cynique de notre conscience nous dit alors : pourquoi ne pas, comme le souhaite Trudeau, jeter le voile sur ce passé sombre, éviter un procès néfaste et relancer la compagnie sur d’autres bases ? Après tout, notre beau fleuron a fait tout simplement ce qu’il fallait pour se hisser au sommet, des actions occultes que d’autres entreprises tout aussi importantes ont accomplies. L’acharnement du Canada anglais contre notre compagnie n’est-il pas en plus une nouvelle manifestation du Québec « bashing » ?

Mais on peut aussi se demander dans quelle sorte d’endroit nous voulons vivre : un pays qui respecte l’État de droit ou un de ceux pour lesquels la fin justifie les moyens ?

Le cas SNC-Lavalin nous ramène une fois de plus au problème causé par l’existence de multinationales puissantes et intouchables. Le démantèlement de cette entreprise est un risque réel pour notre économie, que veut clairement éviter Justin Trudeau. Mais ce châtiment serait aussi une action exemplaire contre la corruption et un pouvoir inquiétant. Peut-être vaut-il alors la peine de laisser la justice suivre son cours ?

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