Un collapse écologique

Geneviève Azam, texte présenté au séminaire d’Alternatives Systémiques, Rio 7 avril 2019

L’époque présente est marquée par un collapse écologique. Pourquoi parler d’un collapse ? Que nous apprend cette situation pour penser les alternatives systémiques ?

Le dérèglement climatique global, les pertes de la biodiversité sont irréversibles et non négociables. C’est pourquoi il ne s’agit pas seulement d’une crise, au sens habituel du terme car une crise désigne un temps court, réversible, après lequel il y a une sortie de crise et le retour à l’équilibre précédent.

Ces dérèglements peuvent et doivent être freinés, ils ne peuvent être supprimés, contrairement à l’idéologie technicienne qui prétend pouvoir reconstruire ce qui a été détruit. Demain ne sera pas comme avant et l’avenir est imprévisible. Concernant le climat, nous savons qu’il existe des seuils au-delà desquels arrivent des phénomènes d’emballement climatique, non maîtrisables.

Les conditions de vie sont atteintes pour les générations présentes, des populations entières, souvent les plus précarisées, sont affectées par ces bouleversements. Non seulement les conditions de vie mais la vie elle-même, sous toutes ses formes, humaines et autres qu’humaines. Nous nous trouvons face à des responsabilités nouvelles, face à des défis nouveaux, pour lesquels il n’y a pas de réponse a priori.

Collapse « écologique » ou collapse dun monde ?

L’écologie est une science qui étudie les écosystèmes ; elle nous enseigne la complexité des processus de la vie, la fragilité des écosystèmes, leur interdépendance et les limites qu’ils contiennent. Elle invite à des démarches holistiques et s’oppose au réductionnisme de l’homo œconomicus, à l’anthropocentrisme.

Cependant, l’écologie est aussi écologie sociale et écologie politique. En ce sens là, elle définit un rapport social et politique particulier, à la Terre, à la nature, aux écosystèmes. Elle désigne nos milieux de vie : comment nous habitons le monde et la Terre, ce que nous mangeons, l’eau que nous buvons, l’air que nous respirons, comment nous nous déplaçons, l’énergie que nous consommons, comment nous répartissons les richesses.

Elle n’est pas l’extérieur des sociétés comme nous l’avait enseigné le dualisme occidental et moderne. Elle est la forme vivante des sociétés. C’est pourquoi le collapse écologique est aussi le collapse d’un monde qui s’est cru séparé de la Terre, hors sol, sans attaches. C’est le collapse aussi des pensées qui avaient imaginé l’émancipation comme un arrachement à la nature, niant la part naturelle, non construite de la condition humaine. Enfin, c’est le collapse d’un monde rongé par des inégalités qui accentuent la pression sur les ressources.

Ces renversements de pensée imprègnent les alternatives systémiques. Ainsi, il ne s’agit pas de sauver l’Humanité, la Planète, comme des entités abstraites. « Nous ne défendons pas la nature, nous sommes la nature qui se défend » répondent les activistes aux grands sauveurs de la Planète, du Climat, fervents de la démesure et de l’hubris.

Nous faisons l’expérience quotidienne de notre dépendance vis-à-vis de la nature, souvent dans les pires conditions car nous l’avons niée et que les éléments vitaux dont nous dépendons sont en partie détruits ou pollués. Dépendance alimentaire, dépendance énergétique, dépendance aux énergies fossiles. Nous faisons également l’expérience de la non-maîtrise des évènements qui arrivent : une fois enclenchés les dérèglements climatiques, sècheresses, inondations, cyclones, ne sont plus maîtrisables. Le futur ne dépend plus seulement de nos choix présents. Enfin, nous faisons l’expérience de notre dépendance vis-à-vis des autres formes de vie. Nous ne somme pas l’espèce régnant sur les autres espèces vivantes. Nous réalisons par exemple que nous dépendons des insectes, ces êtres considérés comme insignifiants et que nous faisons disparaître dans une guerre chimique sans merci.

Enfin, le collapse est aussi celui d’une civilisation industrielle qui a réduit le sens de la vie à la transformation des ressources naturelles, à la fabrication, la production, à l’accumulation illimitée de richesses matérielles. Du fait des limites matérielles de la Terre, du soubassement géophysique des activités, cette civilisation, qui s’est globalisée et s’est considérablement accélérée, n’est plus tenable. Ou plutôt elle n’est plus tenable à l’échelle de la Terre. Son maintien ne peut se réaliser que par la violence, les inégalités, les conflits, les guerres pour l’accaparement des ressources qui restent.

C’est pourquoi les perpectives éco-féministes, variées, annoncent des changements structurels. Elles renversent les valeurs. Les activités de reproduction,  considérées traditionnellement comme secondaires et non productrices de valeur économique par rapport à la production ou encore comme instruments et symptômes de la domination des femmes, deviennent centrales dans une perspective d’alternatives systémiques. Ce sont les activités du care, de réparation de la société, de la Terre, d’éducation, de transmission, qui deviennent les valeurs capables d’assurer la possibilité d’un avenir juste et soutenable sur la Terre.

Les alliances systémiques dans la situation du collapse écologique

Les alternatives systémiques ne visent pas « l’amélioration » dans ce monde, elles dessinent les voies de mondes post-énergies fossiles, post-croissance et post-développement. Elles supposent des alliances nouvelles, au niveau local et au niveau global.

Pour conclure, je voudrais évoquer de nouvelles alliances possibles. Nous parlons de collapse écologique car la Terre répond aux agressions que nous faisons subir aux écosystèmes. Elle répond violemment : sécheresses, inondations, évènements météorologiques extrêmes, ouragans, incendies, tremblements de terre liés à l’extractivisme. Elle est une lanceuse d’alerte. Elle oblige à atterrir, à abandonner les utopies d’un monde hors-sol, dématérialisé, offshore. Encore faut-il être capables d’entendre ces alertes.

Les désastres récents sont riches d’enseignements. Ainsi l’ouragan Maria qui a ravagé Porto Rico il y a presque deux ans a détruit le système électrique centralisé, laissant l’île sans secours et dans l’obscurité. Ainsi que le rapporte Naomi Klein, un des seuls endroits éclairés de l’île fut un centre écologique, équipé de panneaux solaires, qui a été le centre d’organisation des soins et de la solidarité. Par ailleurs l’ouragan Maria a détruit les cultures spéculatives, d’exportation, elle a épargné les cultures vivrières, cultivées au ras du sol. En quelque sorte, l’ouragan Maria a validé les alternatives systémiques.

 

 

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