Venezuela: bruits de bottes à la Maison Blanche

mathieu magnaudeix, Médiapart, 26 février 2019-

Face au régime de Nicolás Maduro, l’administration Trump recourt à la pire des stratégies : une rhétorique belliciste, qui rappelle une longue tradition d’interventions destinées à « changer » des régimes jugés hostiles.

New York (États-Unis), de notre correspondant.- Le Venezuela s’embrase, et c’est peu dire que l’administration Trump souffle sur le foyer. Samedi dernier, elle a bruyamment soutenu l’entrée depuis la Colombie et le Brésil de deux convois humanitaires . Ils ont été bloqués par l’armée vénézuélienne, avec un bilan tragique : deux morts et 59 blessés.

À l’imposition de sanctions, qui pourraient aggraver une crise économique et humanitaire terrible ayant provoqué l’exil de 3 millions d’habitants, les dirigeants américains ajoutent une rhétorique inquiétante. Depuis des mois, ils font en effet miroiter la possibilité d’une intervention militaire américaine contre le régime de Nicolás Maduro, successeur autoritaire d’Hugo Chávez, réélu dans des conditions plus que douteuses à la tête d’un pouvoir corrompu et qui use de la torture contre ses opposants .

Ce faisant, ils « américanisent » la crise et réactivent une mémoire à vif, marquée par les violences et les abus des droits de l’homme : celle de la quarantaine d’interventions, directes ou indirectes, déclenchées au cours du XX e siècle par les États-Unis en Amérique latine, généralement en invoquant la défense de la sécurité étasunienne.

La menace n’a cessé de se préciser depuis que les États-Unis, suivis par une cinquantaine de gouvernements, ont reconnu Juan Guaidó, le président de l’Assemblée nationale, comme le président du pays.

Guaidó lui-même a exhorté la communauté internationale à considérer « toutes les options » contre Maduro qui, malgré des défections, reste soutenu par l’armée. Proche de Guaidó, l’ancien président de l’Assemblée nationale Julio Borges, en exil, appelle désormais les douze États latino-américains membres du groupe de Lima à « utiliser la force contre la dictature de Maduro » .

Depuis son entrée en fonctions, Donald Trump, qui passait pour un isolationniste pendant sa campagne, affirme lui aussi que « toutes les options » sont sur la table au Venezuela. « Je ne vais pas exclure une action militaire » , disait-il en août 2017.

Limogé par Trump avec fracas, comme son supérieur James Comey, à cause de l’enquête visant une possible action concertée de la campagne Trump avec Moscou pour gagner la présidentielle, l’ancien numéro deux du FBI Andrew McCabe affirme dans un livre tout juste paru que Trump soulevait la possibilité d’une « guerre » au Venezuela dès juillet 2017. « C’est le pays contre lequel nous devrions être en guerre, ils ont tout ce pétrole et ils sont juste à côté de nous » , aurait dit Trump d’après McCabe, qui rapporte l’anecdote de source indirecte – il n’était pas présent ce jour-.

L’agence Associated Press a rapporté des propos similaires du président américain lors de deux réunions, à la Maison Blanche et en marge de l’assemblée générale de l’ONU. Trump aurait alors reculé à cause d’un tir de barrage « de ses conseillers et de ses alliés dans la région » . « Nous cherchons une transition pacifique, mais toutes les options sont sur la table. […] Si vous continuez à soutenir Maduro, si vous prenez ce chemin, vous n’aurez pas de refuge, pas de sortie, vous perdrez tout » , a redit Donald Trump le 18 décembre lors d’un meeting à Miami (Floride) devant des expatriés vénézuéliens, pour certains membres du golf Trump situé près de la résidence hivernale du président à Palm Beach .

« Le temps de l’action est venu. On ne peut regarder à côté alors que le Venezuela lutte pour la liberté » , a renchéri lundi 25 février son vice-président, Mike Pence, depuis Bogotá. « Les jours de Maduro sont comptés » , a lancé ce week-end le secrétaire d’État Mike Pompeo, un néoconservateur qui a par le passé .

Fin janvier, le conseiller à la sécurité nationale John Bolton, autre figure du néoconservatisme américain, partisan de la guerre en Irak et de bombardements « préventifs » contre les installations nucléaires iraniennes, était apparu à la Maison Blanche lors d’une conférence de presse avec un carnet de notes sur lequel était inscrite, à la main, la mention « 5 000 troupes en Colombie » .

Qu’il s’agisse d’un projet réel, d’un coup de com’ ou de bluff, cet épisode démontre l’imaginaire guerrier de cette administration.

Le 1 er novembre, le même Bolton présentait le Venezuela comme l’un des membres de la « troïka de la tyrannie » en Amérique latine – aux côtés de Cuba et du Nicaragua -, un langage qui n’est pas sans rappeler l’ « axe du mal » évoqué en 2002 par George W. Bush – il s’agissait alors de l’Irak, de la Corée du Nord et de l’Iran.

Un an plus tard, le président américain attaquait l’Irak, au faux prétexte de l’existence d’ « armes de destruction massive » … Bolton était alors au département d’État, et deviendrait trois ans plus tard ambassadeur à l’ONU.

Ce week-end, le sénateur républicain de Floride Marco Rubio a cru bon de tweeter deux photos de l’ancien dictateur libyen Mouammar Kadhafi. Sur l’une, l’ancien « Guide de la révolution » assiste souriant à une cérémonie officielle. Sur l’autre, il apparaît ensanglanté, juste avant d’être tué à Syrte, le 20 octobre 2011, dans des conditions restées troubles à ce jour , à la suite de l’intervention militaire dont l’ex-président français Nicolas Sarkozy fut le fer de lance.

« Toutes les pathologies de la politique étrangère américaine en un tweet » , a commenté sur Twitter Stephen Wertheim, historien à l’université Columbia, auteur d’un texte dans la New York Review of Books sur ce « retour des néocons » , désormais choyés par le président.

Rubio n’est en effet pas n’importe qui : ancien candidat à l’investiture républicaine en 2016, il fait campagne depuis des mois pour un changement de régime à Caracas et a l’oreille de Donald Trump dans ce dossier.

« Comparer le Venezuela à la Libye est probablement la chose la plus idiote que Rubio ait faite en politique étrangère. […] Je crains que l’administration ne titube vers la guerre » , a commenté dans le Washington Post Daniel Drezner, professeur de politique internationale à l’université Tufts de Boston.

Drezner a peut-être tort. Donald Trump, fidèle à sa stratégie du show et du chaos permanent, utilise peut-être simplement le Venezuela comme un fil narratif parmi d’autres, comme les dossiers nord-coréen ou iranien, pour vanter dans l’opinion américaine (la seule qui compte à ses yeux) une image de conciliateur ou d’homme fort sur la scène internationale.

Cette séquence lui permet en effet d’endosser à bon compte le costume du sauveur de la démocratie au Venezuela, en profitant de l’image définitivement ternie de Maduro : un président affaibli, décrié pour ses violations des droits de l’homme, lâché par nombre de ses anciens soutiens, sur lequel pas grand monde n’a envie de s’apitoyer.

Sans défendre à ce stade l’option militaire, une partie des démocrates américains soutiennent d’ailleurs Guaidó contre le « dictateur » Maduro. Certains d’entre eux s’en prennent à Bernie Sanders, sénateur du Vermont et figure de la gauche américaine, accusé de ne pas utiliser ce terme bien qu’il ait dénoncé les violences du régime et le « désastre » économique au Venezuela.

« Les États-Unis ont une longue histoire d’intervention inappropriée en Amérique latine, nous ne devons pas reprendre cette voie » , estime Sanders, qui plaide pour « l’autodétermination » des Vénézuéliens.

Elliott Abrams, le « gladiateur » de Ronald Reagan

La logorrhée de Trump, enhardi par le virage à droite du continent sud-américain, a de toute évidence des motifs internes : préoccupé par la candidature de Bernie Sanders, la consolidation de l’aile gauche du parti démocrate et la popularité de figures comme la représentante de New York Alexandria Ocasio-Cortez, membre du parti socialiste américain (DSA), Trump profite souvent de ses discours anti-Maduro pour fustiger « ceux qui voudraient essayer d’imposer le socialisme aux États-Unis » .

« L’Amérique ne sera jamais un pays socialiste » , a-t-il lancé lors d’un discours solennel devant le Congrès. Et quelques jours plus tard, à Miami : « Les socialistes ont fait au Venezuela les mêmes choses que les socialistes, les communistes et les totalitaires ( sic ) ont fait partout où ils ont eu l’occasion de gouverner. Les résultats ont été catastrophiques. »

Impossible à ce stade de savoir ce que Trump a derrière la tête. Peut-être ne le sait-il pas lui-même. Sa rhétorique ravive en tout cas la mémoire d’un siècle d’ingérences américaines en Amérique latine, de coups d’État et d’opérations de déstabilisation appuyées par la CIA, destinés à « changer des régimes » jugés hostiles aux intérêts américains.

Cité par NPR , l’historien John Coatsworth, professeur à Harvard, a dénombré plus de quarante interventions américaines ayant eu pour conséquence le changement de dirigeants d’un pays d’Amérique latine entre 1898 et 1994, une tous les vingt-huit mois en moyenne. Parmi elles, dix-sept interventions militaires directes et vingt-sept indirectes, pour lesquelles l’implication américaine, notamment via des groupes armés, s’est révélée décisive.

Parmi les plus connues, le soutien du coup d’État au Chili contre le président élu Salvador Allende, le coup d’État au Guatemala soutenu par la CIA en 1994, l’intervention aux côtés des milices sandinistes au Nicaragua, ou encore le renversement du général Noriega au Panama en 1989.

Certains pays (Cuba, Nicaragua, Bolivie, Guatemala, Panama, etc.) ont été concernés à trois ou quatre reprises. L’historien John Coatsworth prévient : ce calcul ne dénombre pas les opérations ayant échoué. « Dans presque tous ces cas, les officiels américains ont cité les intérêts sécuritaires américains comme motivation déterminante ou principale » , rappelle Coatsworth, qui montre aussi l’importance des facteurs « domestiques » et « idéologiques » , notamment dans le contexte de la guerre froide.

Par un de ces raccourcis fantastiques dont l’administration Trump est familière, l’envoyé spécial des États-Unis nommé par Trump pour gérer la crise vénézuélienne, Elliott Abrams, 71 ans, un néoconservateur pur jus, est le produit typique de cette tradition d’ingérence au nom des intérêts américains, de la démocratie et des droits de l’homme.

Diplômé de Harvard, Abrams est entré au département d’État il y a près de quarante ans, a servi les présidents Ronald Reagan et George W. Bush à des postes d’influence (chargé des droits de l’homme et des affaires interaméricaines au département d’État sous Reagan, membre du conseil de sécurité nationale et conseiller du président sous Bush Junior).

« À ces postes, Abrams a participé à nombre des actes les plus effrayants de la politique étrangère américaine des quarante dernières années , écrit The Intercept . Abrams a toujours été quand les actions américaines ont été les plus sordides. »

Dans un portrait du Washington Post en 1987, Abrams se caractérisait comme un « gladiateur » de la doctrine Reagan destinée à contrer l’influence géopolitique de l’Union soviétique et le marxisme.

En 1981, à peine nommé au département d’État, il emploie son énergie à dissimuler le massacre de 800 à 1 000 personnes, la plupart des femmes et des enfants, dans le village d’El Mozote au Salvador. « Peut-être le plus grand massacre de l’histoire moderne de l’Amérique latine » , a écrit le journaliste américain Mark Danner : une tuerie atroce, marquée par des viols, des exécutions sommaires et des mises en scène macabres.

En pleine guerre civile entre les forces gouvernementales et les groupes insurgés d’extrême gauche du FMLN – elle se terminera en 1992, avec un bilan de 75 000 morts -, il apparaît très vite que le massacre a été commis par les forces gouvernementales soutenues par les États-Unis. Abrams, soutien enthousiaste à l’époque du gouvernement salvadorien, ira jusqu’à nier le massacre au Sénat et décrédibiliser les journalistes l’ayant révélé.

À la même époque, Abrams soutient bruyamment le président guatémaltèque Efraín Ríos Montt, qui sera condamné en 2013 pour génocide contre les indigènes mayas par la justice du pays.

En 1991, Abrams a même plaidé coupable d’avoir menti au Congrès américain, qui enquêtait alors sur le scandale de l’Irangate, cette fois en lien avec le Nicaragua. Comme le rappelle The Intercept, Abrams a très tôt plaidé « pour une invasion totale du Nicaragua en 1983 » et un soutien aux Contras , des milices d’extrême droite engagées dans la lutte contre le gouvernement révolutionnaire sandiniste. À partir de la fin de l’année 1984, une fois que le Congrès eut retiré les financements aux Contras , Abrams fut l’un des architectes d’un circuit parallèle de financement impliquant le sultanat de Brunei et l’Iran.

« Devant la cour, monsieur Abrams a admis qu’il avait retenu illégalement à l’automne 1986 des informations lorsqu’il a témoigné devant le Congrès » , rapportait alors le New York Times . En 2002, Abrams a également été présenté comme l’un des cerveaux du coup d’État avorté contre Hugo Chávez, le prédécesseur de Maduro.

Pour avoir rappelé à Abrams son passé contesté lors d’une audition au Congrès, la représentante démocrate Ilhan Omar, réfugiée de la guerre civile somalienne, a fait l’objet d’ une pluie de critiques .

Ancien fervent avocat de la guerre en Irak dans le Wall Street Journal , Max Boot, reconverti dans la critique du trumpisme, a ainsi dénoncé l’ « injustice » faite à Abrams, qu’il présente en avocat sincère des droits de l’homme en Amérique latine.

Le rappel d’Omar est au contraire salutaire, a défendu l’historien Brian D’Haeseleer dans le Washington Post . « Les politiques poursuivies par Abrams ont été d’authentiques désastres , résume-t-il. De quoi poser des questions sérieuses sur ses projets, et ceux de Trump, pour le Venezuela. »

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