Par Sérigne Saar, correspondant à Dakar
Le sommet Africa Forward, tenu à Nairobi les 11 et 12 mai 2026, devait symboliser un nouveau départ pour la relation entre la France et le continent africain. Entre annonces d’investissements massifs, discours de rupture politique et recul de l’influence française au Sahel, Paris cherche désormais à se repositionner dans une Afrique de plus en plus multipolaire et concurrentielle.
Pour la première fois depuis la création des sommets Afrique-France, l’Élysée a choisi d’organiser la rencontre hors du traditionnel espace francophone. Nairobi, capitale économique de l’Afrique de l’Est, a ainsi été préférée aux anciennes capitales du « pré carré » français. Le choix est hautement symbolique : il vise à montrer que la France ne souhaite plus être perçue uniquement comme une puissance liée à son ancien empire colonial.
Les autorités françaises ont insisté sur cette volonté de transformation. « Il faut transformer l’imaginaire de la relation », répètent les conseillers de l’Élysée. En ciblant des économies anglophones et lusophones comme le Kenya, l’Éthiopie, le Nigeria ou l’Afrique du Sud, Paris cherche à se rapprocher de régions à forte croissance économique et moins marquées par l’histoire coloniale française.
Cette réorientation intervient dans un contexte particulièrement difficile pour la diplomatie française en Afrique. Depuis 2022, la France a été progressivement contrainte de retirer ses forces militaires du Mali, du Burkina Faso, du Niger, puis du Tchad et du Sénégal. La base militaire de Djibouti demeure désormais la seule présence stratégique majeure de Paris sur le continent. Ce recul sécuritaire s’est accompagné d’un affaiblissement diplomatique et économique important.
Dans ce contexte, le sommet de Nairobi avait aussi pour objectif de démontrer que la France demeure un partenaire économique crédible. Le chiffre de 23 milliards d’euros d’investissements a été largement mis de l’avant tout au long de la rencontre. Selon l’Élysée, 14 milliards proviennent d’entreprises françaises et 9 milliards de partenaires d’Afrique et de l’international.
Plusieurs projets ont servi de vitrines à cette nouvelle stratégie. Le groupe CMA-CGM a confirmé un investissement de 700 millions d’euros pour l’extension du port de Mombasa, principal point d’entrée maritime de l’Afrique de l’Est. Des accords dans les secteurs du solaire, de l’hydrogène vert, du numérique et des télécommunications ont également été annoncés avec le Kenya et l’Éthiopie. Orange et Safaricom ont notamment renforcé leur partenariat dans la fibre optique et les services financiers mobiles.
Paris insiste toutefois sur un élément central : ces investissements ne relèvent pas de l’aide publique au développement, mais de partenariats privés fondés sur des intérêts économiques mutuels. Une manière pour la France de se distinguer d’une relation historiquement marquée par l’aide et l’assistance, tout en cherchant à rivaliser avec des pays désormais incontournables comme la Chine, la Turquie, l’Inde ou les pays du Golfe.
Sur le plan politique, Emmanuel Macron a voulu donner un ton de rupture. Dans son discours d’ouverture, le président français a reconnu que la relation franco-africaine avait longtemps reposé sur « une forme de tutelle politique implicite ». Il a plaidé pour des relations « égalitaires », fondées sur le respect mutuel et la souveraineté des États africains.
Trois axes ont particulièrement été mis en avant : la réforme du franc CFA présentée comme une avancée vers davantage d’autonomie monétaire, la poursuite des restitutions de biens culturels au Bénin, au Sénégal et à la Côte d’Ivoire, ainsi qu’un plaidoyer pour une meilleure représentation de l’Afrique au Conseil de sécurité de l’ONU et dans les institutions financières internationales.
Malgré cette volonté affichée de tourner la page, le sommet s’est déroulé sous l’ombre persistante du recul français en Afrique de l’Ouest. Les coups d’État successifs au Mali, au Burkina Faso et au Niger ont profondément fragilisé l’influence de Paris, tandis que plusieurs régimes militaires ont fait de la présence française un symbole de dépendance et d’échec sécuritaire.
L’érosion est également économique. Selon un rapport cité durant le sommet, la part de marché des exportations françaises dans l’Afrique subsaharienne francophone est passée de 23,6 % en 2000 à 10,3 % en 2022. Pendant ce temps, les entreprises chinoises, turques et du Golfe ont gagné du terrain grâce à des financements rapides et souvent moins conditionnés politiquement. Le Kenya lui-même a annulé en 2025 un important contrat autoroutier confié à Vinci pour le réattribuer à une entreprise chinoise jugée plus compétitive.
Le discours français continue également de susciter des réserves. Plusieurs déclarations récentes d’Emmanuel Macron ont été perçues comme paternalistes dans plusieurs pays africains. À Nairobi, certaines interventions du président ont encore été accueillies avec scepticisme par une partie de l’auditoire, illustrant les difficultés persistantes de la France à transformer en profondeur son image sur le continent.
À l’issue du sommet, deux lectures demeurent. Pour l’Élysée, Nairobi représente un succès diplomatique important et démontre que la France peut se redéployer au-delà de son ancien espace d’influence. Pour plusieurs spécialistes, cependant, les annonces restent encore largement symboliques et les promesses devront désormais se traduire en projets concrets.
Le pari français apparaît ainsi comme un pari à moyen terme : accepter d’être un acteur parmi d’autres dans une Afrique devenue un espace de forte compétition géopolitique, tout en cherchant à convaincre que ses partenariats peuvent offrir davantage qu’un simple financement. Dans un continent où les États disposent aujourd’hui d’un choix croissant de partenaires internationaux, la crédibilité de Paris dépendra désormais moins des discours que de sa capacité à livrer des résultats tangibles.









