Ayanna J. Legros, collaboration spéciale, avec l’aimable autorisation de l’autrice. Publié initialement dans The Guardian.
Nous présentons l’essentiel d’un article publié la première fois dans le journal britannique The Guardian le 3 octobre 2024, avec l’aimable autorisation de l’autrice. Il s’agit d’un article publié à la veille des dernières élections présidentielles des États-Unis en 2024 suite aux propos qu’a tenu Donald Trump sur la population haïtienne à Springfield. La traduction fut assurée par l’autrice et nous avons respecté son style de traduction au plan des accords de genre.
Par un matin brumeux de juin 2021, j’ai quitté Durham, en Caroline du Nord, pour parcourir deux heures et demie jusqu’à Whiteville, une petite ville rurale de 5 000 habitants. J’y allais à la rencontre de quelque 200 travailleurs migrants haïtiens venus cueillir les bleuets.
Ces travailleurs nourrissent les familles américaines autant que les leurs, en Haïti. Pourtant, ils demeurent largement invisibles dans la chaîne d’approvisionnement alimentaire, travaillant loin des regards dans les vastes exploitations agricoles du comté de Columbus. Ils le sont aussi parmi les travailleurs migrants, souvent associés presque exclusivement au Mexique.
Les Haïtiens participent pourtant depuis longtemps à la production alimentaire et à d’autres secteurs de services aux États-Unis et ailleurs dans l’hémisphère. Leur présence s’est accrue après le séisme de 2010, beaucoup ayant obtenu le Statut de protection temporaire (TPS), qui leur permet de vivre et de travailler légalement aux États-Unis tant que les conditions en Haïti rendent un retour difficile.
Leur parcours est souvent marqué par l’exploitation. Certains traversent clandestinement la frontière dominicaine pour couper la canne à sucre contre des salaires dérisoires. D’autres risquent leur vie en mer pour rejoindre les îles Turques-et-Caïques, où ils servent une clientèle touristique dans les hôtels de luxe. D’autres encore sont victimes de traite de personnes dans les plantations de tomates du Maryland ou affrontent les dangers de la frontière entre le Mexique et les États-Unis. Comme l’ont montré les anthropologues Vincent Joos et Laura Wagner, il est même probable que la dinde de Thanksgiving consommée par des millions d’Américains ait été transformée par des travailleurs haïtiens en Caroline du Nord.
Au plus fort de la pandémie de COVID-19, j’ai servi d’interprète en créole afin de permettre aux travailleurs de Whiteville d’avoir accès à la vaccination. Les travailleurs agricoles migrants non hispanophones avaient été largement oubliés dans les campagnes de santé publique et les ressources en créole étaient pratiquement inexistantes.
Mes recherches sur la migration haïtienne sont aussi nourries par mon histoire familiale. Ma grand-mère est arrivée aux États-Unis en 1963 et mon père l’a rejointe quelques années plus tard. J’ai grandi en connaissant les communautés haïtiennes de New York, de Miami et d’autres grandes villes. En revanche, la présence haïtienne dans les campagnes américaines, particulièrement dans le Sud, demeure très peu documentée, malgré une longue histoire de travail agricole. Dès les années 1980, par exemple, le fermier Donald Stokes enseignait déjà l’anglais à des travailleurs haïtiens dans sa ferme de Caroline du Nord.
Mon rôle d’interprète m’a permis de découvrir cette autre réalité de la diaspora.
Aujourd’hui, des milliers d’Haïtiens installés à Springfield, en Ohio, font parler d’eux. Ils ont contribué à relancer une économie industrielle en déclin, avant de devenir la cible de discours racistes, notamment de la part du tandem Trump-Vance. Les récits mensongers les présentant comme des criminels ou des profiteurs occultent une histoire beaucoup plus vaste : celle d’un pays dont les puissances occidentales ont systématiquement compromis le développement.
Cette histoire remonte à la colonie française de Saint-Domingue, surnommée la « Perle des Antilles » pour sa production de sucre et de café. Après la révolution haïtienne et l’indépendance, la France imposa à Haïti une indemnité de 150 millions de francs destinée à compenser les anciens propriétaires d’esclaves. Pendant des décennies, les États-Unis et plusieurs puissances refusèrent de reconnaître la première république noire indépendante. Après cette dette, les occupations étrangères et les coups d’État successifs, il est difficile de s’étonner qu’Haïti soit aujourd’hui le pays le plus pauvre des Amériques.
Les travailleurs rencontrés à Whiteville n’étaient ni clandestins ni « voleurs d’emplois ». Ils détenaient des visas H-2A, qui permettent aux employeurs agricoles d’embaucher de la main-d’œuvre étrangère lorsqu’aucun travailleur américain n’est disponible. Selon Bruce McLean Jr., agent de vulgarisation agricole du comté de Columbus, de 20 à 25 % des cueilleurs de bleuets du sud-est de la Caroline du Nord sont haïtiens.
La récolte, de la mi-juin à août, est exigeante. Les travailleurs sont généralement rémunérés au seau ou à la caisse, le tarif officiel étant de 50 cents la livre selon le Département du travail. Cette réglementation n’empêche toutefois pas les abus. En 2023, un entrepreneur agricole du comté de Sampson a été condamné pour avoir retenu les derniers salaires de travailleurs haïtiens, confisqué leurs passeports et exigé des frais de recrutement pourtant interdits.
Durant cette saison de six semaines, les journées sont longues, la chaleur intense et les pluies fréquentes. Les travailleurs sont exposés aux pesticides et déplacés régulièrement d’une exploitation à l’autre, puisqu’« il y a toujours une saison des bleuets quelque part ». Leur mobilité rendait d’autant plus urgente leur vaccination contre la COVID.
Leurs conditions de logement accentuaient leur vulnérabilité. En cherchant une salle de bain, j’ai découvert un vieux motel délabré où plusieurs travailleurs partageaient une même chambre équipée de quatre lits et d’une seule douche. Dans un tel environnement, l’isolement et la distanciation étaient impossibles.
Pourtant, personne ne pouvait se permettre d’être malade. Les téléphones vibraient constamment sous les messages de proches restés à L’Estère, sur l’île de la Gonâve ou ailleurs en Haïti, demandant un soutien financier. Les téléphones servaient aussi à maintenir les liens familiaux et religieux. Sans moyen de transport, assister à un office religieux local était pratiquement impossible. Lorsqu’on est cueilleur migrant, il y a toujours une récolte à poursuivre.
Le Springfield de la Caroline du Nord
À une soixantaine de kilomètres de Whiteville, Mount Olive constitue un autre pôle de la migration haïtienne. Cette ville agricole, connue pour son entreprise de cornichons, est aussi marquée par une longue histoire de mobilisation des travailleurs agricoles.
Les estimations varient, mais les organismes communautaires évaluent entre 3 000 et 4 000 le nombre d’Haïtiens arrivés après 2010. Le pasteur Occene Louis estime même qu’environ 10 000 personnes y sont passées après un séjour au Brésil ou au Chili, avant de s’établir ailleurs en Caroline du Nord. Beaucoup sont néanmoins restés, au point où le maire constatait une grave pénurie de logements et des maisons accueillant parfois une douzaine de personnes.
Le recensement américain illustre cette transformation. En 2000, les Noirs représentaient 12 % de la population de Mount Olive. Vingt ans plus tard, ils en constituaient près de la moitié.
L’ancien maire Ray McDonald reconnaissait ouvertement leur contribution économique dans le documentaire Home Away from Haiti. Selon lui, si les Haïtiens quittaient la ville, plusieurs entreprises de transformation alimentaire auraient de grandes difficultés à poursuivre leurs activités, tant le travail est pénible et peu recherché.
Dans les usines de transformation de la volaille, les travailleurs haïtiens conduisent les camions, découpent les carcasses et préparent la viande. Ce travail est non seulement éprouvant, mais aussi dangereux. Un résident m’a raconté qu’un employé y avait perdu une main.
Cette immigration a suscité des réactions contrastées. Certains habitants ont accueilli chaleureusement les nouveaux arrivants; d’autres ont préféré vendre leur maison et quitter la ville.
Installée à Mount Olive à partir de 2011, Paulette Bekolo s’est engagée dans la défense des travailleurs haïtiens. Elle est intervenue auprès des services des ressources humaines de certaines usines, où les conditions étaient si dégradantes que des employés se voyaient refuser l’accès aux toilettes et finissaient par uriner sur eux-mêmes. Elle a aussi organisé des cours d’anglais, de premiers soins et d’information sur les droits des immigrants afin de faciliter leur intégration.
Avec le temps, les Haïtiens ont profondément transformé le paysage local. Des épiceries spécialisées vendent désormais du lalo et d’autres produits traditionnels. Contrairement aux travailleurs saisonniers de Whiteville, les familles établies à Mount Olive disposent aujourd’hui d’un véritable réseau communautaire. Sept églises se partagent cette population, plusieurs célébrant leurs offices en créole.
À Whiteville, en revanche, la communauté demeurait éphémère. À proximité du motel délabré, seule une ferme vendant des fraises — probablement cueillies par d’autres travailleurs migrants — témoignait d’une activité économique. Les femmes cuisinaient sur des feux improvisés dans le stationnement. L’une d’elles m’a accueillie avec un sourire : « Chérie, ki sa ou vle ? » (« Chérie, que veux-tu ? »), en attrapant l’huile végétale.
À Mount Olive, on m’a servi un repas composé de macaroni, de riz, de haricots et de viande, préparé dans la cuisine de l’église, avant de m’inviter à partager la table des fidèles. Les odeurs d’oignons et de légumes mijotés me rappelaient celles de la cuisine de ma grand-mère. Dans ces deux villes, les femmes haïtiennes m’ont donné le sentiment d’être chez moi, tout en rappelant une vérité trop souvent oubliée : ce sont elles et leurs communautés qui contribuent chaque jour à nourrir les États-Unis.








