Amérique latine : bilan catastrophique de la restauration néolibérale

0
292

Franck Gaudichaud, L’Humanité, 12 mars 2021 

https://www.humanite.fr/franck-gaudichaud-en-amerique-latine-le-bilan-de-la-restauration-neoliberale-est-catastrophique

 

L’Humanité. Quelle est la trame politique commune de ce que vous désignez, dans les ouvrages (1) que vous avez coordonnés, comme les « expériences progressistes » du début du XXIe siècle en Amérique latine ?

Cette caractérisation est certes floue. Si nous la reprenons, c’est que les concernés eux-mêmes l’utilisent, des Kirchner en Argentine à Alvaro Garcia Linera en Bolivie. Ces acteurs, dans leur diversité, ont construit un espace politique commun qu’ils ont choisi de nommer « progressiste ». Cette catégorie nous apparaît de ce fait légitime, même si ces gouvernements « de gauche », progressistes recouvrent des expériences très différentes. D’un côté, les expériences « nationales populaires » plus ou moins « radicales », au Venezuela, en Équateur, en Bolivie. Et de l’autre, des expériences plutôt orientées vers le centre gauche, jusqu’à des formes de social-libéralisme, parmi lesquelles on retrouve le Front large d’Uruguay ( sous les mandats de José « Pepe » Mujica ), le Brésil de Lula puis de Dilma Rousseff. Mais au-delà de la catégorie, on retrouve bien des points communs durant « l’âge d’or » des progressismes : retour de l’État, critique du néolibéralisme, visée développementiste. Avec des pratiques politiques en effet très hétérogènes.

Quels furent les ressorts de la longévité de ces gouvernements de gauche, dans des contextes traditionnellement marqués par l’instabilité politique ?

Maintenant que nous avons davantage de distance critique sur ce « cycle » qui s’est étendu peu ou prou de 1998 ( élection de Chavez ) à 2016

( destitution de Dilma Rousseff au Brésil ), qui n’est en fait pas clos, on peut constater qu’il coïncide sur une longue période avec des cours élevés des matières premières. Cette manne liée aux exportations de rentes a rendu possible sur le moyen terme un retour des programmes sociaux, des plans de lutte contre la pauvreté, des politiques de développement. Il y avait donc une conjoncture économique favorable sur la scène internationale, et en même temps une quête de réponses à la crise d’hégémonie qui a frappé le néolibéralisme à la fin des années 1990. Dans ce contexte, un certain nombre de forces progressistes ont tenté de renouer des liens avec les mouvements populaires, de s’appuyer sur une nouvelle base sociale et plusieurs révoltes plébéiennes ( en Bolivie particulièrement ) pour affronter les droites néolibérales.

Des politiques de redistribution, d’inclusion sociale pourraient donc se déployer seulement dans les phases de prospérité économique ?

En tout cas, c’est l’une des contradictions, l’un des talons d’Achille de ces expériences latino-américaines. Ce qui a pris forme alors, ce n’est ni une perpétuation du néolibéralisme, ni une révolution anticapitaliste. Au fond, c’est la mise en place d’un nouveau pacte social, plus redistributif, associant jusqu’aux classes dominantes, qui ont très largement bénéficié du boom économique ( celles-ci se sont beaucoup enrichies au Brésil, en Équateur et ailleurs ). Avec ce nouveau pacte sociopolitique, des réponses positives à l’urgence sociale ont pris corps, les oligarchies traditionnelles ont été déplacées. Mais cet équilibre était fragile, avec le maintien des frontières et dominations de classe ( mais aussi de « race » et de genre ). Avec, aussi, la forte dépendance de ces politiques redistributives à la conjoncture internationale.

Dans l’équation de ce que vous diagnostiquez comme un « épuisement » de ces expériences alternatives, quelle est la part des ingérences extérieures et celle des facteurs politiques internes ?

C’est le grand débat qui traverse la gauche latino-américaine depuis bientôt une décennie. Où placer le curseur ? Il y a eu reflux, voire crise de ces gouvernements, même si ce n’est pas fini – on assiste même à un rebond notable ( Bolivie, Argentine, Mexique, demain peut-être l’Équateur ou le Brésil ). Certains imputent unilatéralement ces replis à l’impérialisme et à la politique étrangère des États- Unis. D’autres – et j’en suis – estiment réducteur d’en rester à ce diagnostic et attirent l’attention sur des contradictions internes : perte de lien avec les mouvements populaires, bureaucratisation ou émergence de nouvelles castes ( comme la « bolibourgeoisie » au Venezuela ). Une gauche qui voulait changer le pouvoir a été rattrapée par la verticalité de la machine étatique, qui a aspiré une partie des forces vives issues des mouvements sociaux. Il faut citer, encore, le problème de la corruption, qui a fait beaucoup de mal. Autant d’éléments qui ont contribué à tendre les relations entre ces exécutifs et ceux qui les avaient portés au pouvoir : les classes populaires mobilisées, les mouvements indigènes et paysans, les syndicats de travailleurs. Dans les cas les plus extrêmes, ces tensions se sont traduites par des phénomènes de répression, voire des dérives autoritaires, comme dans le cas du Nicaragua de Daniel Ortega.

Sous les mandats de Donald Trump, et même, déjà, sous Barack Obama, les États-Unis ont engagé un relatif désinvestissement du Moyen-Orient, tout en replaçant des pions en Amérique latine, qu’ils tiennent pour leur « arrière-cour ». Quelles furent, sur le continent, les conséquences politiques de ce mouvement ?

C’est vrai qu’il y a eu de la part de Washington une volonté de réinvestir le terrain latino-américain, pour tenter d’endiguer la concurrence chinoise. La politique de l’administration Biden qui se dessine sur ce terrain doit être lue, elle aussi, à la lumière de cette guerre économique sans merci avec Pékin. Les fameux coups d’État institutionnels qui ont commencé dès 2009 et 2012 au Honduras, au Paraguay ont été fortement soutenus par les États-Unis. Il y a aussi l’agression sans trêve contre le Venezuela ( et la Bolivie ), le maintien du blocus envers Cuba. Mais cela n’épuise pas la question des contradictions et des échecs stratégiques des progressismes. La blessure que constitue la crise, qui semble sans fin, du processus bolivarien est évidemment essentielle à analyser en ce sens.

Qu’est-ce qui a entravé la sortie de la dépendance aux matières premières, en particulier à la rente pétrolière et gazière ?

C’est l’autre grand débat, parfois conduit de façon un peu caricaturale. L’alternative n’est pas entre l’extractivisme déchaîné au nom du développement et le « tas d’or » sur lequel on resterait assis en se résignant à la pauvreté, pour reprendre une expression de l’ex-président équatorien Rafael Correa. Les travaux de l’économiste Pierre Salama, en France, mais aussi bien d’autres, mettent en évidence un grand paradoxe. Historiquement, en Amérique latine, la gauche était opposée à la dépendance, aux rapports hérités du colonialisme. Or, ces dix, quinze ans de progressisme ont renforcé la matrice extractiviste. L’État a certes gagné du terrain sur les acteurs privés. Mais la dépendance aux matières premières s’est trouvée renforcée, les multinationales ont tiré leur épingle du jeu, on a même pu constater des effets de désindustrialisation, en particulier en Argentine et au Brésil. Évidemment, les devises ont afflué. Mais au prix de sérieux impacts sociaux et environnementaux. Le problème n’est pas seulement économique : l’extractivisme est un régime politique qui favorise l’autoritarisme, encourage la corruption, génère des tensions avec les mouvements sociaux et indigènes, dévaste des territoires. En revanche, il est évident qu’aucun pays latino-américain ne peut sortir seul de l’extractivisme, du jour au lendemain. Ce qui pose la question des coopérations régionales et internationales. Demander à la Bolivie de laisser tout son lithium dans le Salar d’Uyuni, de renoncer ainsi, sans alternatives, à des revenus lui permettant d’affronter l’urgence sociale serait absurde. C’est donc la question des transitions à construire qui reste posée.

Ces expériences progressistes ont souvent pris une tonalité souverainiste. Dans cet élan politique, en quoi l’aspiration à l’indépendance nationale a-t-elle été décisive ?

La question nationale a été centrale face à l’agenda des États-Unis, du néolibéralisme, contre le consensus de Washington tel qu’il s’est imposé dans les années 1990 et au tournant du millénaire. Il y a eu une réaction nationale et populaire. Ainsi, le chavisme s’inscrit bien dans une généalogie historique latino-américaine, celle des grands mouvements comme le péronisme en Argentine ou le cardénisme au Mexique. Il y a donc, dans ces expériences, une dimension populiste. La presse use de ce terme de façon péjorative et normative, mais si l’on prend cette question au sérieux, le « populisme de gauche » a été au cœur de ces processus, dans la lignée des théories d’Ernesto Laclau. D’où l’intérêt de prêter attention aux débats que cette notion suscite. Peut-on se revendiquer du « peuple » sans prendre en considération ses contradictions ? Le populisme de gauche peut-il aplanir les différences de classe ? À mon avis, non. C’est là l’une des tensions qui ont travaillé ces expériences politiques. La question du « caudillisme », de l’incarnation exclusive par un chef charismatique pose aussi problème quand on parle d’autonomie des mouvements sociaux, de participation démocratique. Même si des figures comme celles de Hugo Chavez, d’Evo Morales ont permis de cristalliser des moments de basculement politique antioligarchique.

Les processus constituants des années 2000 en Bolivie, en Équateur ont consacré l’État plurinational. Quelles en ont été les implications, en pratique ? Ont-ils ouvert la voie à d’authentiques efforts de décolonisation ?

La reconnaissance de l’État plurinational a marqué une nette avancée en ce sens, avec la reconnaissance de la diversité linguistique, de droits communautaires. Mais il y a encore beaucoup à faire. L’historienne bolivienne Silvia Rivera Cusicanqui résume ainsi l’enjeu : «  Le décolonial est un néologisme à la mode, le postcolonial est un désir, l’anticolonial est une lutte. » Tout reste à construire. En se gardant d’essentialiser le mouvement indigène, qui est aussi pluriel dans ses options politiques, dans ses façons de fonctionner, comme on peut le constater en ce moment en Équateur à la faveur de la campagne présidentielle.

Des images frappantes nous sont parvenues de Mexico ce 8 mars : celles du palais présidentiel dans lequel se barricadait Andres Manuel Lopez Obrador en prévision des manifestations peignant sur ces palissades les noms de milliers de femmes assassinées. Pourquoi la gauche latino-américaine, au pouvoir, est-elle si souvent restée sourde aux revendications féministes, qui ont pourtant donné corps, à de puissants mouvements sociaux ?

Ces gouvernements n’ont pas réussi à surmonter les réflexes patriarcaux, dans des sociétés restées très conservatrices, où les Églises conservent un poids politique décisif, où il n’est pas forcément populaire de se ranger du côté des féministes. Les mouvements féministes se sont construits dans et par l’autonomie, souvent dans la confrontation avec les forces de gauche, qui peinent à se défaire d’une culture machiste. Mais ceci, hélas, n’est pas propre à l’Amérique latine. De ce point de vue, la légalisation de l’IVG en Argentine signe un tournant. Cette conquête est bien celle des femmes mobilisées : c’est sous la pression d’un puissant mouvement que le kirchnerisme, qui a longtemps cultivé l’ambiguïté sur ce sujet, a fini par assumer ce geste politique.

La restauration néolibérale s’est partout traduite par le désastre économique, la récession, l’explosion de l’endettement toxique. L’efficacité économique appartient-elle désormais au camp progressiste ?

S’il faut porter un regard critique sur le bilan des expériences progressistes, il faut bien constater que celui de cette restauration néolibérale est catastrophique. La droite se montre incapable de créer les conditions de la stabilité économique, et elle se conforme à des pratiques toujours plus autoritaires. C’est un échec complet du camp conservateur et néolibéral, qu’il arrive par les urnes comme en Argentine avec Mauricio Macri ou qu’il s’empare du pouvoir par un coup d’État, comme en Bolivie. C’est tout le problème de Washington, du néolibéralisme : les droites n’incarnent plus l’alternative. Ou alors lorsqu’elles l’incarnent, c’est sous la forme d’une droite extrême et fascisante, comme celle de Jair Bolsonaro au Brésil.

 

  • « Gouvernements progressistes en Amérique latine ( 1998-2018 ). La fin d’un âge d’or » ( Presses universitaires de Rennes ) < http://www.pur-editions.fr/detail.php?idOuv=5097 > et « Amérique latine : les expériences progressistes dans l’impasse » ( Éditions Syllepse ) < https://www.syllepse.net/fin-de-partie–_r_74_i_782.html >.