Une semaine en Haiti (7 mars-14 mars 2021

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Mobilisations et résistances contre la restauration de la dictature

Le dimanche 7 mars 2021, à l’initiative des travailleurs de la santé, s’est tenue dans la capitale haïtienne une marche qui a réuni des milliers de personnes voulant protester contre le régime de facto de Jovenel Moise et la recrudescence de l’insécurité généralisée ayant conduit à l’assassinat d’un de leur collègue, l’expérimenté médecin-pédiatre Ernst Paddy lors d’une tentative de kidnapping le 28 février passé. Le régime de facto n’offre jusqu’à présent aucune mesure sérieuse pour contrer ce phénomène.

Des organismes de promotion et de défense des droits humains ont dénoncé l’évasion et le massacre perpétré par les autorités dans la prison civile de Croix-des-Bouquets le 25 février 2021. Pourtant, des dizaines de prisonniers politiques croupissent dans l’incarcération, parfois dans des conditions difficiles. Lors d’une conférence de presse le jeudi 4 mars 2021 au local du BAI à Port-au-Prince, ces organisations ont aussi exigé « la libération des 17 personnes accusées de « Coup d’État » par le gouvernement de facto le 7 février 2021, gardées en prison malgré la mise en liberté du juge Yvickel Dabrésil quelques jours après », écrit Haïti Liberté (10 mars 2021).

En deux mois seulement (janvier et février 2021), plus de 110 cas de kidnapping ont été enregistrés en Haïti.  Peu avant cette marche, dans la nuit du 6 mars, le mari de la ministre de la Santé Publique et de la Population a été libéré contre rançon après plusieurs jours de séquestration. Le propriétaire d’une station d’essence située à Mariani, enlevé lui aussi depuis le 28 février, a été aussi libéré cette semaine. Toutefois, son fils qui était allé apporter la rançon aux ravisseurs a été retenu à la place de son père malgré une somme d’argent versée.

Après l’attaque du siège social de l’Électricité d’Haïti (EDH) par des individus armés le mardi 9 mars passé, la Police Nationale d’Haïti (PNH) a essuyé un échec cuisant lors d’une intervention, ce vendredi 12 mars, dans le quartier populaire Village de Dieu contrôlé par le gang dénommé « 5 segond ». ». Selon le bilan présenté par le directeur de la PNH, 4 policiers sont morts, 8 autres sont blessés et 2 véhicules de la PNH sont confisqués (un brûlé) par les gangs. Le journal Le Nouvelliste (12 mars 2021) rapporte que « Les cadavres de deux agents du SWAT traînés au sol et mutilés par des malfrats. Des badauds festifs prenant d’assaut un blindé de la PNH. Les images chocs de la tragique opération de la Police à Village-de-Dieu qui tournent en boucle sur les réseaux sociaux ce vendredi resteront dans les annales ». Ces cadavres ont été délaissés par la PNH au gang « 5 segond ». Dans une émission de radio de la capitale, dans la matinée du samedi 13 mars, la mère d’un des victimes implorait le directeur de la PNH et le chef de gang de Village de Dieu de lui rendre le cadavre de son fils en vue des funérailles dignes. Cet évènement a soulevé l’indignation d’une bonne frange de la société, notamment de l’opposition politique.

La communauté internationale et la crise

Le 05 mars 2021, un proche du président de facto d’Haïti, un citoyen américain du nom de Joseph Lissnel Mathieu et membre présumé d’un gang armé de la capitale ont été arrêté à Miragoâne (Haïti) par des agents de la DEA pour implication dans le trafic de drogue. Pourtant, quelques jours plus tard, le secrétaire du Palais National a nié toute relation avec des deux individus et le ministre de la justice et de la sécurité publique allait affirmer que ce coup de filet serait le résultat de la collaboration des autorités policières haïtiennes avec la justice américaine.

À l’occasion d’une réunion du congrès américain tenue sur la crise haïtienne, l’ex-ambassadrice des États-Unis en Haïti (2012-2015), Pamela A. White, a exprimé son doute de la capacité du régime en place à organiser des élections crédibles et un référendum constitutionnel en Haïti. Son avis diffère grandement de celui de l’actuelle ambassadrice. Intervenant à cette réunion, Emmanuela Douyon du Collectif Nou pap dòmi et Rosy Auguste Ducéna du Réseau National de Défense des Droits Humains (RNDDH) ont respectivement dénoncé les « les pratiques malsaines du pouvoir en place » et la violation systématique de tous les droits sociaux, économiques et politiques, en critiquant la complicité et l’implication de l’État dans les actes de criminalité en Haïti. Elles ont profité pour inviter les congressman américain à agir pour changer la politique des USA envers Haïti, surtout pour écouter le peuple haïtien.

Économie et société

L’économie d’Haïti est en chute libre, la monnaie nationale aussi. La montée de de l’’insécurité aggrave la situation. Depuis 2019, au lieu de prioriser la production nationale, la Banque de la République d’Haïti (BRH) a fait le choix d’une politique d’injection sur une base régulière des dollars sur le marché des changes pour tenter – vainement- de stabiliser la situation. « Ainsi, pour l’exercice 2019-2020, la Banque centrale haïtienne avait injecté un total de 150 millions de dollars sur le marché », écrit Le Nouvelliste (12 mars 2021). Selon plusieurs observateurs, il s’agit d’une politique très inefficace, dont le principal bénéficiaire est le secteur bancaire. Résultat : le pays se trouve dans une situation humanitaire très critique, selon des observateurs de l’ONU.

Pourtant, dans un décret présidentiel datant du 8 février 2021, le président de facto a octroyé plus 8,600 hectares de terres à Savane Diane pour la construction d’une zone franche en vue de produire du Stévia au profit de l’entreprise Coca Cola. Plusieurs organisations haïtiennes du mouvement social et populaire dénoncent cet accaparement des terres des paysannes et paysans au profit de la bourgeoisie locale et internationale.

Par ailleurs, le chômage, la misère et l’insécurité continuent à pousser les citoyens haïtiens à la migration irrégulière massive, notamment en République Dominicaine. « La Garde côtière des États-Unis à Lake Worth Inlet, les équipes de sauvetage des Opérations aériennes et maritimes des Douanes et de la Protection des frontières des États-Unis sont venu au secours d’une embarcation surchargée de 30 pieds ayant 25 ressortissants haïtiens à bord (9 hommes, 9 femmes et 7 mineurs accompagnés) » (extrait, Haïti Liberté, 7 mars 2021). Suite à l’annonce de la décision de construction du mur à la frontière haitiano-dominicain par le président Luis Abinader, certains citoyens et autorités dominicains comme le maire de Dajabon sont très sceptiques par rapport à ce projet, soit à cause de son coût très élevé ou du fait que si la situation socio-économique d’Haïti ne s’améliore pas, il y aura toujours de l’immigration irrégulière vers le pays voisin. De leur avis, le mur ne semble pas la meilleure alternative.

La journée internationale des droits des femmes

À l’occasion de la journée mondiale des droits des femmes, « l’Organisation des Nations unies (Onu) dénonce les actes d’assassinats, de viols et d’enlèvements, perpétrés sur les femmes en Haïti, dans un communiqué de presse », rapporte AlterPresse (8 mars 2021). Outre une invitation à la résistance pour le respect des droits des femmes, l’organisation féministe Kay Fanm en a profité pour critiquer « l’autoritarisme assumé du pouvoir en place, le délabrement vertigineux des institutions, les agressions incessantes et meurtrières des gangs armés, les violences policières récurrentes, la dégradation continuelle des conditions de vie déjà précaires de la grande majorité de la population, en particulier des femmes » (Extrait d’AlterPresse, 8 mars 2021).  Suite aux bastonnades subies par les femmes dans la prison civile de Jacmel (sud-est d’Haïti), des centaines de femmes ont aussi marché dans les rues de cette ville pour protester contre cette violation des droits humains au sein du centre d’incarcération, mais aussi contre les pratiques de violation des droits de la femme, l’insécurité, la corruption, la cherté de la vie et le kidnapping qui sévissent en Haïti, en ciblant sévèrement le pouvoir en place.