Amérique latine : comprendre la défaite de la vague rose

Extrait d’un texte de Jeannete Habel, Les Possibles. Numéro 20 – Printemps 2019. Mardi 21 mai 2019 :

Commente comprendre les échecs des gouvernements progressistes de la première décennie du XXsiècle? Après leurs victoires électorales ils ont été confrontés à un triple défi : économique, social, institutionnel. Le présent texte ne peut analyser les causes politiques particulières des crises en cours dans les différents États latino-américains, dont la catastrophe vénézuélienne est la plus significative. Des erreurs se sont accumulées, notamment sous la présidence de N. Maduro, mais la révolution bolivarienne s’est heurtée dès ses débuts à des difficultés considérables partagées à des degrés divers, au-delà de leurs différences, par les autres pays latino-américains. Critiquant les politiques économiques néolibérales inspirées du Consensus de Washington et leurs échecs aux conséquences sociales désastreuses, les nouveaux gouvernements nationaux populaires ont tiré profit d’une conjoncture favorable pour mettre en œuvre des politiques redistributives. En s’appuyant sur la puissance publique [11],ils ont financé d’importants programmes sociaux, en impulsant des politiques de santé, d’éducation, destinées à réduire les inégalités sociales colossales sur tout le continent, dont les effets d’entraînement devaient permettre des taux de croissance durables. Mais cette stratégie développementaliste fondée sur l’exploitation et l’exportation de matières premières, des minerais, et de productions agricoles, est ébranlée par la chute du prix des matières premières dès les années 2012-2013. Hugo Chávez meurt en 2013. Lorsque son successeur désigné, Nicolas Maduro, accède à la présidence, la crise est là.

Au début des années 2000, Caracas pouvait compter sur une manne pétrolière considérable : le cours du baril de pétrole oscillait autour de 130 dollars, et Chávez avait su utiliser cette rente pour mettre en œuvre des mesures sociales et impulser une politique de solidarité internationale. Mais les effets de la chute du prix du baril de pétrole à 40 dollars à partir de 2013-2014 seront dramatiques, à l’instar d’autres pays, l’Algérie par exemple. Si le Venezuela dispose des réserves d’hydrocarbures les plus importantes du monde, sa souveraineté alimentaire n’est pas assurée. L’économie vénézuélienne dépend à 80-90% de ses exportations de pétrole ; or, malgré la volatilité connue des cours, aucune diversification économique d’ampleur n’a été initiée pour réduire cette dépendance. Dans une économie reposant sur l’exportation des hydrocarbures, l’alimentation et de nombreux produits essentiels dépendent des importations. Avec une monnaie qui s’effondre, les pénuries d’aliments et de médicaments se multiplient et les prix s’envolent. Selon le FMI, le taux d’inflation devrait atteindre 10 000 000 % en 2019 [12]. À quoi s’ajoutent les sanctions américaines. Pour Mark Weisbrot et Jeffrey Sachs [13] ces sanctions sont une punition collective : « Plus de 300 000 personnes sont en danger par manque de médicaments ou de traitement. 80 000 personnes atteintes du VIH n’ont pas reçu de traitement depuis 2017, 16 000 personnes sont en attente de dialyse, 4 millions de diabétiques et d’hypertendus manquent d’insuline et de médicaments cardiovasculaires ».

La chute des prix des matières premières a également eu de graves conséquences sociales et politiques sur le reste du sous-continent. Retour de la pauvreté et de la misère, inflation galopante, croissance des flux migratoires, explosion de la violence sociale et de la criminalité liées à l’expansion du trafic de drogue. Les ruptures institutionnelles ont suivi, alimentées par les affaires de corruption qui ont affecté les gouvernements. La crise de la représentation politique est générale, comme en témoignent l’élection de Jair Bolsonaro au Brésil, d’Iván Duque en Colombie, de Mauricio Macri en Argentine. Tous ces éléments ont provoqué une crise démocratique d’autant plus sérieuse qu’elle annule les espoirs suscités par l’émergence de gouvernements issus de mouvements populaires, dont la légitimité initiale s’est effondrée, facilitant l’ascension de dirigeants de droite et d’extrême droite. Comme le remarque l’ancien ministre brésilien Celso Amorim, « cette ascension s’est faite soit par la voie des urnes – le pouvoir économique et les médias ont joué un rôle très important parfois décisif dans ces élections –, soit par l’intermédiaire de coups d’État parlementaires – des impeachments sans crime de responsabilité – comme au Brésil. » [14]. En effet,la destitution de Dilma Rousseff pour insincérité budgétaire a été menée au profit d’un successeur ultra-corrompu, Michel Temer, aujourd’hui emprisonné. Mais C. Amorim rappelle aussi que le gouvernement de Lula n’a jamais pu compter sur une majorité au Congrès et qu’il a « toujours été obligé de nouer des alliances avec certains secteurs de l’élite conservatrice. Nous avons fait face au même problème avec les médias. Nous avions conscience qu’une réforme de la législation sur les moyens de communication et d’information était nécessaire pour éviter les monopoles et assurer un minimum de pluralisme. Mais nous n’avions pas en réalité le pouvoir de le faire ». Il aurait fallu pour cela une refonte complète du système électoral et institutionnel. Un aveu qui met en évidence les limites d’une « occupation » du pouvoir.

Le parallèle entre la crise vénézuélienne sous la présidence de Maduro et l’éviction de Lula du pouvoir au Brésil est évidemment limité. Le point commun est la contre-offensive américaine. La judiciarisation des responsables politiques accusés de corruption a été instrumentalisée afin de permettre le recours à des dirigeants d’extrême droite. Mais les manipulations évidentes de la diplomatie américaine suffisent-elles à expliquer les déroutes et les défaites ? De nombreux critiques mettent en cause les stratégies économiques et les conceptions politiques adoptées.

De Chávez à Maduro : continuité et critiques

Faut-il incriminer la politique d’Hugo Chávez ? Il faut rappeler les contradictions majeures auxquelles il a dû faire face. Toute analyse de la situation vénézuélienne aujourd’hui devrait commencer par un rappel de la situation géopolitique, économique et sociale du pays avant son élection. Le Venezuela était un pays en crise, comme le constataient en 2009 Olivier Compagnon, Julien Rebotier et Sandrine Revet : « la crise est celle d’une économie pétrolière qui n’avait pas su sortir des logiques rentières héritées du passé et qui en 1983 avait subi de plein fouet la contraction du marché pétrolier et la baisse des cours du baril ». Crise économique à laquelle s’ajoutait une « crise sociale lors du Caracazo de février 1989 et sa répression sanglante » [15].

Engager un processus de diversification économique, développer l’industrie agro-alimentaire demande du temps et de l’argent. Or, l’horizon temporel dont disposait Hugo Chávez était limité par le respect du calendrier et des contraintes électorales, et la nécessité de faire face à une opposition qui n’a jamais accepté sa victoire et cherchait dès 2002 à le renverser par un coup d’État. De plus, reconstruire un modèle de développement fondé jusque-là sur la rente pétrolière se heurte aux intérêts de groupes économiques et des secteurs de l’appareil d’État qui leur sont liés. Bénéficiant de majorités électorales très larges et d’une conjoncture favorable, s’appuyant sur une immense popularité, Chávez a cherché à contourner l’ancien appareil d’État en créant des Conseils communaux populaires, instruments d’une démocratie plus participative. Lors de sa troisième réélection, il avait fait de l’« État communal » le cap « irréversible » du pays, avec pour objectif affiché de couvrir tout le Venezuela de Conseils communaux avant 2019, en lieu et place des mairies, tout en restant dans le cadre des institutions parlementaires [16]. Mais, au fil du temps, les tensions entre les institutions étatiques et les Conseils communaux, trop dépendants du pouvoir présidentiel, se sont multipliées.

Après le coup d’État de 2002, l’État-major et les officiers supérieurs de l’armée avaient fait l’objet de mutations importantes. Des milliers de cadres de PVDSA furent également destitués après avoir participé à une grève générale destinée à renverser le gouvernement. Chávez avait instauré un mode de gouvernement populaire validé par les élections, mais paternaliste et autoritaire. Un leadership charismatique fondé sur une légitimité politique dont N. Maduro n’héritera pas. La mort de Chávez en 2013 coïncide avec la crise. Son successeur désigné est élu avec une faible marge. Il va être immédiatement confronté aux conséquences de l’effondrement des cours du pétrole. Très vite, l’opposition, aidée par l’administration Trump, va intensifier son offensive contre un pouvoir fragilisé. Le faible consensus dont le nouveau président bénéficiait initialement s’effrite. Puis, le désastre s’abat sur la population. Quelles en sont les causes ? Les avis divergent. L’ancien conseiller de Chávez, Temir Porras estime qu’« il faut garder en tête que, avant cette dégringolade, le pays avait atteint les niveaux de vie les plus élevés de toute son histoire. C’était il y a cinq ans. Si cette descente aux enfers est aussi importante, c’est aussi qu’on est parti de haut. Beaucoup de gens étaient sortis de la pauvreté, une classe moyenne commençait à se constituer, le salaire minimum avait dépassé les 300 dollars. Il faut aussi prendre en compte que le Venezuela est profondément divisé, depuis 1999, entre deux pôles sociaux : le chavisme et l’anti-chavisme. Ces deux forces existaient donc avant la crise, et cela explique pourquoi l’opposition présente la situation actuelle comme étant le produit direct des mesures de justice sociale entreprises il y a 12 ou 13 ans. À mon avis, il faut plutôt chercher les sources de cette crise dans le plus court-terme, dans ce qu’a réalisé l’administration Maduro au cours des cinq dernières années ».

Le chercheur Thomas Posado [17] critique les décisions de N. Maduro. « Il a enfermé le Venezuela dans ce paradigme extractiviste en promulguant, en 2016, un décret dit de l’Arcminier de l’Orénoque, qui confie 112 000 km2 (l’équivalent de la superficie du Portugal) à des multinationales étrangères pour l’exploitation d’or, de diamants, de fer, de cobalt, de bauxite et autres minéraux ». L’économiste vénézuélien Simón Andrés Zúñiga conteste les choix faits : « Le blocus et le piratage des fonds du gouvernement imposent un moratoire sur le paiement de la dette ». Un jugement partagé par Éric Toussaint, qui dénonce « la poursuite du paiement de la dette externe au lieu de déclarer un moratoire et d’utiliser les ressources financières ainsi épargnées pour faire mieux face à la crise humanitaire qui accable le peuple vénézuélien. Dès 2016 [18], le Comité pour l’abolition des dettes illégitimes (CADTM) avait exhorté le gouvernement vénézuélien de procéder à un audit de la dette avec la participation des citoyens et citoyennes ». Une proposition théoriquement juste, mais difficile à appliquer compte tenu des rapports de forces. É. Toussaint émet d’autres réserves : « l’absence de combat contre la fuite des capitaux, organisée avec la complicité des plus hautes autorités de l’administration et du gouvernement, la poursuite du modèle extractiviste exportateur favorisant l’épuisement des ressources naturelles du pays, la répression contre des délégués syndicaux et d’autres activistes, le développement de politiques clientélistes ». Des jugements sévères repris par Angel Arias, [19] pour qui « l’une des raisons de la ruine économique du pays est le transfert des revenus de l’État, issus de la rente pétrolière, aux mains d’acteurs privés, autant de revenus qui sont partis à l’étranger et n’ont jamais été investis » alors que « les différents groupes de la bourgeoisie nationale (anciens comme nouveaux) n’ont jamais cessé d’avoir à leur disposition des dollars de la rente pétrolière. Comment expliquer sinon la fuite des capitaux, à hauteur de 500 milliards de dollars, ces dernières années ? »

Ajoutons une faute politique majeure : en décembre 2015, l’opposition gagne les élections législatives, une défaite d’abord reconnue par N. Maduro, mais qu’il finira par contester. En juillet 2017, il contourne le Parlement en faisant élire une Assemblée nationale constituante, une élection boycottée par l’opposition qui dénonce une manœuvre politique. Le gouvernement est affaibli, Washington intensifie son offensive, renforce les sanctions économiques. Minée par la crise, l’assise sociale du gouvernement se fracture, les chavistes se réfugient pour une part importante dans l’abstention sans pour autant rejoindre l’opposition. Le prix à payer pour ces erreurs est élevé, des erreurs politiques que Chávez n’avait pas commises. Battu en 2007, lors d’un référendum proposant une réforme constitutionnelle qui devait assurer « la transition du pays vers le socialisme », il avait reconnu sa défaite. Dès lors, Maduro est isolé internationalement, et l’opération Guaidó, préparée de longue date, peut commencer. Face à la démobilisation populaire, l’appui des Forces armées bolivariennes (FANB) est devenu décisif. Très investies dans l’économie, elles bénéficient de nombreux privilèges, certains de ses officiers sont accusés de corruption. Colonne vertébrale de l’État, elles sont essentielles pour la survie du régime. Les désertions tant attendues ont été très limitées.

La gravité de la crise est telle qu’il est difficile d’en entrevoir l’issue. Cependant, comment expliquer que Maduro arrive à se maintenir au pouvoir malgré une crise économique et sociale aussi profonde ? De quels appuis populaires bénéficie-t-il encore ? L’autoritarisme croissant dont il fait preuve est fortement contesté. Mais le respect de l’autonomie des mouvements sociaux et du mouvement syndical n’a jamais été le point fort du chavisme [20]. Les clivages entre autonomie ou dépendance à l’égard du gouvernement, la priorité donnée à la défense de la révolution sur la défense des droits des salariés ont provoqué de nombreuses ruptures au sein des organisations syndicales. Néanmoins, le gouvernement continue de bénéficier du soutien d’une partie du peuple, remarque un universitaire. « Avec Chávez, des changements politico-culturels se sont produits, avec un transfert de pouvoir à la population. Elle avait un sentiment de dignité. Elle se sentait en capacité d’influer sur son propre avenir et comme faisant partie d’un processus de transformation et non plus comme un groupe marginalisé qui, auparavant, n’était même pas présent dans le discours politique. Cela a contribué à construire cette forte loyauté qui est toujours présente, même si les gens vivent aujourd’hui dans de pires conditions qu’avant Chávez. Il existe tout un système de clientélisme et de contrôle politique : de nombreuses familles dépendent surtout des programmes gouvernementaux. Mais il faut prendre en compte la dimension politico-culturelle du chavisme. Sans cette grande fidélité, qui se nourrit des premières années du processus bolivarien, le contrôle clientéliste ne fonctionnerait pas du tout. Mais il y a un autre élément de stabilité : la crainte de perdre tous les droits acquis en cas de victoire de l’opposition ». Rafael Uzcategui, coordinateur de Provea, une ONG qui défend les droits de l’homme, confirme : « l’opposition n’a pas su proposer un projet de pays crédible ».

L’échec des gouvernements progressistes latino-américains, appuyés sur des mouvements populaires massifs, soulève à nouveau des questions fondamentales. Comment développer une politique économique de« protectionnisme solidaire » , telle que l’a menée Chávez, dans le cadre de la mondialisation et des sanctions américaines ? Comment diversifier les ressources économiques et garantir la souveraineté alimentaire dans le cadre d’un développement durable respectueux de l’environnement ? L’appareil d’État, ses institutions, sont restés inchangés au Brésil avec le résultat que l’on sait. Les remaniements institutionnels impulsés par Chavez n’ont pas permis d’approfondir le processus révolutionnaire bolivarien. Finalement, comment affronter les oligarchies nationales, comment faire face à la violence impériale, enfin quelle est la légitimité démocratique possible dans un pays en guerre ? Quarante ans après la chute des dictatures, ces questions stratégiques restent sans réponse.

 

Notes

 

 

[11] G.Flexor, R.Dias, Da Silva, Jenifer Pinto, « Le nouveau développementalisme, propositions et limites » Cahiers des Amériques Latines N° 85, 2017.

[12] Le Monde, 28 janvier 2019.

[13] Center for Economic and policy research (CEPR) « Economic sanctions as collective punishment : the case of Venezuela », avril 2019.

[14] Celso Amorim, « La crise systémique brésilienne et le miroir latino américain », La revue internationale et stratégique, RIS, N° 111, 2018.

[15] Olivier Compagnon, Julien Rebotier et Sandrine Revet,Le Venezuela au delà du mythe, Éditions de l’Atelier, Paris, 2009.

[16] Cf la thèse de Anne-Florence Louzé :« Peuple et pouvoir dans le Vénézuéla de Hugo Chàvez, une voie d’avenir pour la démocratie ? ». Université Paris 8, 2009.

[17] Thomas Posado, « Tournant à gauche en Amérique latine : fin de cycle ? », Recherches Internationales, N° 107, 2016

[18] « Le CADTM-AYNA exhorte le gouvernement vénézuélien à réaliser un audit citoyen de la dette et lui propose son expertise  ».

[19] Sociologue et militant vénézuélien de la Liga de Trabajadores por Socialismo (LTS).

[20] Cahiers des Amériques latines « Syndicalismes et gouvernements progressistes », N° 86, 2017.

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