Angola : mobilisations contre l’ordre établi aux pays de l’or noir

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Jean Nanga, extrait d’un texte paru dans Afriques en lutte, 14 décembre 2020

 

Lors de la commémoration critique de l’indépendance le 11 novembre dernier, des jeunes, en majorité, ont bravé l’interdiction de manifester. Ils se sont ainsi exposés à la répression, les policiers ayant aussi tiré à balles réelles, faisant un mort. Pour les manifestants, 45 ans d’injustices sociales, c’était trop.

Depuis la dernière décennie du régime de démocrature de José Eduardo Dos Santos (1979-2017), avec la fin de la guerre civile (en 2002), la jeunesse angolaise a pris l’habitude de manifester son mécontentement. Malgré, par exemple, l’intimidation, par le régime, de l’association dite Mouvement révolutionnaire d’Angola, souvent présenté comme social mais apolitique, ayant appelé à la révolution en mars 2011 (dans le contexte africain des soulèvements populaires dans sa sous-région septentrionale), initiant ainsi la dynamique diversifiée dite des Revús (révolutionnaires) considérant alors que 32 ans d’un pouvoir reproducteur d’injustices sociales, c’était trop.

. Son ancien ministre de la Défense et remplaçant à la tête de l’État, le général à la retraite João Laurenço, n’est pas épargné par cette dynamique, même sous la crise sanitaire de la Covid-19. Celui-ci semble d’ailleurs marqué par, entre autres, des actes de violences policières qui, sans comparaison avec celles quasi-systématiques de la SARS en temps ordinaire déjà, ont été plusieurs fois meurtrières : « Les meurtres commis par les policiers s’accumulent et continuent, ils ne savent rien faire d’autre que de tirer sur la gâchette, de tuer les pauvres gens et les habitants des banlieues, dans les coins paumés », affirmait un journaliste local.

Avec le détournement des fonds publics et l’auto-attribution des marchés (plutôt que la “corruption”) par les gouvernants, la pauvreté et le chômage sont les principaux sujets mobilisant les jeunes depuis 2011. Les manifestant·e·s angolais·es du 11 novembre 2020, parlaient encore de leur chômage, leurs ventres vides, la faim qui leur était plus quotidienne que la Covid-19. En effet, malgré une croissance du PIB (6e rang africain) ayant, avant 2014 (baisse des cours du pétrole brut), atteint jusqu’à 20 % chez ce 2e producteur pétrolier d’Afrique (40 % du PIB) – dont une grande partie découle de la domination angolaise du Cabinda – et 7e mondial de diamant, la redistribution des richesses y est particulièrement inégalitaire : le nombre de pauvres (en s’en tenant au seuil complaisant d’1,90 $ US) y est très élevé et en croissance [16], du fait aussi d’un fort taux de chômage (32,7 %). Ce qui est, évidemment, la conséquence de la réalité de l’insertion de l’Angola dans l’économie capitaliste mondiale, comme économie dominée par le capital international (chinois compris) et extractiviste, ainsi que de la kleptomanie des gouvernant·e·s, réalisant aussi leur accumulation capitaliste privée aux dépens du trésor public.

Comme pour exprimer une sensibilité à la croissance de la pauvreté et du chômage des jeunes, João Lourenço avait promis, comme candidat puis président élu, la création de centaines de milliers d’emplois, dans une économie pourtant déjà en récession (à partir de 2016). Non seulement la promesse n’a pas (encore) été tenue, mais la hausse du chômage risque plutôt de continuer. Car dans le cadre d’un accord avec le FMI, le gouvernement angolais surendetté (dette estimée à plus de 110 % du PIB) s’est engagé, lui aussi, en 2018, à accomplir des « réformes structurelles » néolibérales, devant permettre une croissance économique ayant pour moteur le secteur privé. Ainsi, est, par exemple, programmée la privatisation de 190 entreprises d’État, surtout les plus rentables dont la pétrolière nationale, Sonangol et la diamantaire Endiama. Ce qui non seulement profitera au capital transnational, aux capitalistes autochtones et affairistes du MPLA, mais s’accompagnera aussi de licenciements plutôt que de création d’emplois. Avec, fort probablement, la perte par les salarié·e·s de certains droits – flexibilisation néolibérale oblige, pour attirer les investisseurs. Malgré une apparente sensibilité du FMI à l’« inclusion », les dépenses budgétaires dites sociales ne peuvent échapper à l’ajustement au principe austéritaire, dans un pays où l’accès à la santé et l’éducation publiques demeure assez limité, avec une qualité souvent déplorée.

Quant à la “lutte contre la corruption”, promise aussi, le régime de Lourenço est aussi critiquée comme étant menée sous forme de règlement de comptes contre la fraction Dos Santos, fermant les yeux et les oreilles concernant d’autres acteurs de ladite “corruption”. Par exemple, les manifestations d’octobre 2020, réprimées par la police, dénonçaient le maintien à son poste du directeur de cabinet, aussi considéré comme bras droit, de João Lourenço, un affairiste notoire présumé s’être attribué des marchés publics et avoir détourné des fonds publics. Le 9 novembre, des manifestants exprimaient même le souhait de voir partir l’employeur de celui qui est traité de voleur mais semble ne pas intéresser la justice. Quoi qu’il en soit, la détermination de João Lourenço à réaliser « les réformes structurelles » néolibérales (avec le soutien particulier de son épouse, une ancienne ministre angolaise et ancienne administratrice à la Banque mondiale) pourra réduire les détournements de fonds publics (“corruption”), conséquemment à la privatisation des poules aux œufs d’or, la “petite corruption” se perpétuera sans doute à cause de la paupérisation des fonctionnaires, mais la dite détermination ne pourra pas résoudre les problèmes de chômage et de pauvreté, des injustices sociales, qui relèvent de la nature de l’économie capitaliste, optée par les dirigeants angolais.

En Angola comme ailleurs, ces manifestations contre les violences policières, la “corruption”, pour la justice sociale, peuvent être l’amorce d’une conscience de la nécessité, optée, d’une alternative, globale et émancipatrice, au néocolonialisme. Quelles que soient les particularités locales, déterminantes, l’alternative ne sera néanmoins possible qu’à partir, au moins, de l’auto-organisation combative des classes populaires, des femmes et des jeunes damné·e·s de ces terres, permanente, diversifiée et fédérée, dépassant les instrumentalisations de l’ethnicité et de la religion– élaborant collectivement, de la façon la plus large et démocratique possible, sur la société, le mouvement et ses perspectives, sans oublier les contextes africain et mondial.