Bolivie: « Jamais nous ne défendrons les intérêts capitalistes » Diego Pary Rodriguez

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Le 29 novembre, des dizaines de milliers de manifestants ont convergé à La Paz contre les tentatives de déstabilisation. Martin Silva_AFP.

Entrevue réalisée par Gaël De Santis avec Diego Pary Rodriguez pour le journal en ligne l’Humanité

Tandis que la droite bolivienne organise de fortes mobilisations pour déstabiliser le gouvernement de gauche de Luis Arce, celui-ci entend maintenir son cap. Entretien avec Diego Pary Rodriguez, ambassadeur auprès de l’ONU et ex-ministre des Affaires étrangères d’Evo Morales.

Le diplomate Diego Pary Rodriguez est une figure de longue date du socialisme bolivien. Il a été ministre de l’Éducation d’Evo Morales de 2008 à 2011. Il a ensuite représenté La Paz auprès de l’Organisation des États américains dominée par Washington, avant de devenir, en 2018, ministre des Affaires étrangères du pays andin. Il est évincé de ses fonctions à l’occasion du coup d’État de Jeanine Añez. Depuis le retour de la gauche au pouvoir en novembre 2020, il est ambassadeur auprès de l’ONU.

L’Humanité.  En novembre 2019, votre pays a connu un coup d’État. L’année suivante, avec Luis Arce, la gauche a pu remporter les élections. Dans quel état avez-vous retrouvé la Bolivie ?

DIEGO PARY RODRIGUEZ.  Pendant la partie de l’année 2019 précédant le coup d’État, la Bolivie était le pays qui connaissait la plus forte croissance économique de toute l’Amérique latine. La croissance de notre PIB était de 5,5 % par an en moyenne. Nous étions un pays qui avait pris de nombreuses mesures sociales. Nous avions réduit ­l’extrême pauvreté de 23 % : elle est passée de 38,2 % à 15,2 %. Nous avions diminué les inégalités entre riches et pauvres et mis en place des programmes d’éducation, de santé, de logement, de services de base. Non seulement le coup d’État a rompu avec la démocratie, mais il a interrompu le développement de la Bolivie.

Différents acteurs ont participé au coup d’État : des policiers et militaires, des acteurs politiques boliviens, des organismes internationaux comme l’Organisation des États américains ( OEA ), des gouvernements étrangers, comme celui de l’Argentine de Mauricio Macri ou l’Équateur de Lenin Moreno. On avait affaire à un putsch planifié et organisé pour mettre à bas le gouvernement progressiste d’Evo Morales. Pourquoi cela devient un coup d’État ? Parce que Jeanine Añez assure la présidence du pays, sans respecter la Constitution. Elle s’est autoproclamée.

Le coup d’État a duré exactement un an, au cours duquel ont été détruits l’économie, la dynamique sociale, le vivre-ensemble pacifique entre tous les Boliviens. Nous avons trouvé un pays en faillite, parce que les ressources économiques du pays avaient été ­gâchées. On a retrouvé un pays qui vivait sa pire crise économique, avec des gens qui ne trouvaient pas de travail.

Avec le gouvernement de Luis Arce, nous faisons tous les efforts nécessaires pour relancer l’économie et chercher à stabiliser la politique du pays. Toutefois, nous faisons face à des secteurs d’extrême droite et de droite qui tentent de déstabiliser la situation et d’organiser un affrontement entre Boliviens.

L’Humanité. On observe une mobilisation de secteurs de droite, ces dernières semaines. Cela ­signifie-t-il que la droite n’a pas changé ?

DIEGO PARY RODRIGUEZ.  Il semble qu’il n’est pas suffisant que le président Luis Arce ait gagné les élections avec plus de 55 % des voix. La droite, bien que minoritaire, veut conserver le pouvoir par la force. Elle cherche à fragiliser le gouvernement constitutionnel. Mais le peuple a une mémoire. Il est descendu dans la rue défendre la démocratie. En ce moment, on a une grande marche, une mobilisation du mouvement des indigènes, des secteurs syndicaux et populaires, qui ont convergé à La Paz pour défendre le gouvernement.

L’Humanité.  Le gouvernement a-t-il fait des compromis pour calmer la situation ?

DIEGO PARY RODRIGUEZ.  Jamais notre gouvernement ne conviendra d’accords avec la droite, parce que celle-ci veut diviser et détruire le pays. Nous avons pris la décision ( à la mi-novembre – NDLR ) de retirer une loi ( sur le blanchiment d’argent – NDLR ) qui, disaient-ils, nuisait au peuple. On a vu que, bien que le texte ait été retiré, le conflit perdure. Ils poursuivent leurs actions de déstabilisation contre le gouvernement. On voit que la question n’était pas la loi.

L’Humanité.  Est-il difficile de mener une politique progressiste quand l’opposition choisit la voie de l’affrontement insurrectionnel plutôt que le débat parlementaire ?

DIEGO PARY RODRIGUEZ.  Nous aimerions avoir une droite qui souhaite débattre, avec des propositions, qui discute des thèmes importants pour le pays, et non une droite qui utilise la violence, des groupes paramilitaires pour attaquer le gouvernement.

L’Humanité. Après le coup d’État, avez-vous dû changer de projet politique ?

DIEGO PARY RODRIGUEZ.  Nous avons un projet clair, en faveur des secteurs les plus pauvres du pays, qui ont été marginalisés par l’État. Notre plan de travail, c’est un projet social et communautaire, en faveur des peuples indigènes, des secteurs populaires, dans le cadre d’une vision socialiste de la société et de l’État. Nous voulons renforcer notre État plurinational. Nous ne défendrons jamais les intérêts capitalistes et les intérêts des multinationales.

L’Humanité.  Quel rôle Evo Morales joue-t-il désormais dans la politique nationale ?

DIEGO PARY RODRIGUEZ.  Il est désormais le chef du parti, le président du Mouvement pour le socialisme-Instrument pour la souveraineté des peuples ( MAS-IPSP ). En ce moment, il restructure le parti, il forme une nouvelle direction.

L’Humanité. Vous avez fait référence aux ingérences étrangères. Le remplacement à la tête des États-Unis du républicain Donald Trump par Joe Biden a-t-il changé quelque chose ?

DIEGO PARY RODRIGUEZ.  La possibilité d’un nouveau dialogue s’est rouverte. Mais certaines lignes de politique extérieure ne changent pas, quel que soit le gou­vernement. Nous voudrions mettre en place une relation de dialogue et de respect, sans opposition, sans actions déstabilisatrices.

L’Humanité. Vous êtes maintenant ­ambassadeur de la Bolivie auprès de l’Organisation des Nations unies. Le multi­latéralisme est-il une solution aux problèmes des relations internationales, par exemple sur la question du climat ?

DIEGO PARY RODRIGUEZ.  Le multilatéralisme est l’outil le plus équilibré que nous ayons dans les relations inter­nationales. Mais il doit être plus effectif et doit obtenir de meilleurs résultats que ceux que l’on obtient aujourd’hui. Le problème est que les États défendent seulement leurs propres intérêts et non les intérêts collectifs de l’humanité.

L’Humanité. Comment changer cela ?

DIEGO PARY RODRIGUEZ.  Par plus de dialogue, plus de débats, plus de transparence des positions de chacun.