Brésil :  les dilemmes de la gauche

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SAO PAULO, SP, BRESIL - 17-11-2017 L'ancien président brésilien Luiz Inácio Lula da Silva accorde une interview au Monde dans son institut à São Paulo, Brésil, 17 novembre 2017.) *** Local Caption *** SAO PAULO, SP, BRAZIL - 17-11-2017: Brazil's former president Luiz Inácio Lula da Silva concedes an interview to Le Monde at his institute, São Paulo, Brazil, November 17, 2017. (Gabo Morales for Le Monde)

Sabrina Fernandez

Sabrina Fernandes est une universitaire-militante brésilienne impliquée dans les luttes écosocialistes. Elle est la productrice de la chaîne youTube de gauche radicale Tese Onze.

 

Depuis 2013 au Brésil, les grandes manifestations ont été surtout convoquées et utilisées par la droite, notamment celles qui ont exigé la destitution de la présidente Dilma Rousseff en 2016. Par la suite, la situation a un peu évolué. Par exemple en 2018, la gauche a appelé les gens dans la rue à Rio pour protester contre l’assassinat de la féministe noire et socialiste Marielle Franco et plus tard, contre la candidature de Jair Bolsonaro. Cependant, au total, la gauche a eu de la difficulté à mobiliser ces dernières années. On a noté cette tendance dès le premier mandat de Lula à la présidence du pays en 2002.

De la peur à la colère

Avec la pandémie, cette semi-paralysie s’est aggravée. Devant la criminelle inaction de Bolsonaro, il y avait beaucoup de colère. Mais il y avait aussi la peur. D’autre part, plusieurs organisations comme les syndicats et les groupes communautaires se sont concentrées sur l’aide d’urgence, car dans les quartiers populaires, les gens ont faim. Du côté parlementaire, le Parti des travailleurs (PT) et le Parti socialiste et de la liberté (PSOL) ont fait pression pour obtenir un revenu de base d’urgence et d’autres mesures concernant la pandémie. Finalement, ils ont obtenu un revenu de base d’urgence de 600 reais par mois ($135 dollars canadiens), ce qui a été fortement diminué en 2021. Entretemps, le coût de la vie a augmenté, le chômage a connu une forte envolée et la violence policière dans les communautés pauvres et noires s’est poursuivie, comme on l’a vu récemment avec la tuerie commise par la police dans la favela de Jacarezinho à Rio de Janeiro.

Un président le dos au mur

Devant tout cela, la cote de Bolsonaro n’a cessé de descendre. Une enquête parlementaire doit être entreprise par le Sénat sur les actions et l’inaction du gouvernement fédéral pendant la pandémie. De plus en plus de gens sont horrifiés par le fait que Bolsonaro et Pazuello, le général qui a été ministre brésilien de la Santé jusqu’en mars 2021, ont directement refusé d’acheter des millions de vaccins à Pfizer et à l’Institut Butantã, ce qui aurait anticipé et stimulé les efforts de vaccination des États et des villes avec environ 150 millions de doses. Le Brésil s’approche de la terrible marque officielle de 500 000 morts de la covid-19.

Le retour éventuel de Lula

Du côté de la gauche liée au PT, l’effort est mis du côté de l’élection présidentielle où Lula aurait de bonnes chances de remporter un troisième mandat en 2022. Les accusations contre lui qui ont mené à son emprisonnement pendant un an et demie ont été annulées par la Cour suprême fédérale. Et donc le voici de retour comme porteur de l’alternative, d’où des sondages qui le donnent en avance. Lula insiste sur le bilan terrible de Bolsonaro face à la pandémie. Il exige du gouvernement qu’il procède rapidement à la vaccination de masse, ce qui met le gouvernement dans l’embarras. Par ailleurs, Lula continue de se réclamer d’une gauche « modérée » qui viser à réconcilier des politiques sociales avec plus de profits pour l’élite, comme ce qu’il avait fait durant la période où il a été président. On peut comprendre que pour beaucoup de Brésiliens, cette éventualité marquerait un changement bienvenu par rapport à l’abîme actuel du bolsonarisme et de ses projets fascistes.

L’ombre sur les élections de 2022

Cependant, il y a un problème. Les élections fédérales n’auront lieu qu’à la fin de 2022 et le peuple brésilien entretemps a faim et meurt. L’idée qu’il soit nécessaire d’attendre les élections pour se débarrasser de Bolsonaro déshonore l’engagement avec les secteurs populaires brésilienne. Plusieurs se méfient également de la droite qui cherche à faire dérailler les élections. Bolsonaro inspiré par Donald Trump a déjà indiqué à plusieurs reprises que les résultats électoraux ne seraient pas fiables s’il ne gagnait pas. Par ailleurs, le président est soutenu par les forces armées et dispose encore d’une base électorale, dont un noyau « dur » qui veut en finir avec la gauche avec ce qui apparaît de plus en plus comme un discours fasciste.

Les propositions de la gauche radicale

La gauche brésilienne peut-elle se réunifier pour organiser une mobilisation contre la droite au pouvoir ? Au Chili et en Équateur, des masses sont dans la rue pour exiger la fin de la répression et du néolibéralisme. Aux États-Unis, le mouvement Black Lives Matter a démontré la force du nombre, ce qui a eu un impact derrière la défaite de Trump. Et donc au Brésil, des secteurs de la gauche radicale pensent qu’il est possible et nécessaire de mobiliser, notamment pour dénoncer l’inaction sur la pandémie et ses conséquences désastreuses (comme la faim et la maladie). La mobilisation, espère-t-on, pourrait affaiblir encore plus Bolsonaro (une grande mobilisation nationale est d’ailleurs prévue pour le 29 mai).

Saisir l’opportunité ?

Parallèlement, la gauche radicale craint que l’accent mis sur l’élection de 2022 ne soit préjudiciable en ce moment, en reportant des batailles immédiates à plus tard. Il est probable que toutes les gauches se retrouveront derrière Lula pour l’élection, surtout lors du deuxième tour où l’ancien syndicaliste se retrouvera seul à seul avec le candidat de la droite, probablement Bolsonaro. Il n’en reste pas moins que pour beaucoup de Brésiliens, la politique n’est pas simplement une question de rituel de vote à tous les deux ou quatre ans. Si le peuple a une chance de pousser Bolsonaro dehors, il faut la saisir.