Brésil : un projet fasciste

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Valerio Arcary, Esquerda Online, le 9 septembre 2021 (traduction rédaction A l’Encontre)

«La bourgeoisie décadente n’est pas capable de se maintenir au pouvoir par les méthodes et les moyens de l’Etat parlementaire qu’elle a construit… Mais la bourgeoisie bien établie n’aime pas la manière fasciste de résoudre ses problèmes, car les secousses, même dans les intérêts de la société bourgeoise, ne sont pas sans risques pour elle. D’où l’antagonisme entre le fascisme et les partis traditionnels de la bourgeoisie.» (Léon Trotsky, Œuvres, octobre 1932, «La seule voie»)

1 – Le cri de la Paulista [ce 7 septembre, sur la principale avenue de São Paulo], le jour du «cri de l’Ipiranga» [référence à la petite rivière de la ville de São Paulo sur les rives de laquelle a été prononcée l’indépendance du Brésil le 7 septembre 1822] était la victoire ou la mort [1]. En annonçant sa stratégie, Bolsonaro [qui a organisé lors de la fête nationale le rassemblement massif de ses partisans, ce 7 septembre] a clairement indiqué qu’il ne renoncera pas à la lutte acharnée pour le pouvoir, quel qu’en soit le prix. Il a opéré un moment d’accumulation de forces. Les deux objectifs tactiques immédiats de la mobilisation contre-révolutionnaire étaient un avertissement à l’opposition libérale qu’il mettra le pays à feu et à sang en cas de danger de destitution, et la polarisation contre les ministres du STF (Tribunal suprême fédérale) Alexandre de Moraes et Luis Roberto Barroso qui encerclent son réseau et sa famille par des enquêtes et des arrestations.

Mais c’est beaucoup plus grave. Il laisse planer dans l’air – à l’intention de la fraction de la classe dirigeante qui s’est déplacée vers l’opposition au cours des quarante derniers jours – la menace qu’il n’acceptera pas le résultat des élections [en octobre 2022] s’il perd. Il ne respectera pas les règles du régime libéral-démocratique. Il n’y aura pas de transmission pacifique de la bannière à Brasilia en janvier 2023 [début du mandat présidentiel]. Le chef des néo-fascistes cherche à se repositionner pour les élections de 2022. Mais il promet qu’il est prêt à tout, et mobilise donc sa base sociale, elle aussi, dans la perspective d’une possible rupture institutionnelle, intervenant à un moment donné. En d’autres termes, tout ou rien, ou une menace de guerre civile.

2 – La contre-offensive de Bolsonaro s’est déroulée dans le cadre d’un affaiblissement ininterrompu, depuis le mois de mai, avec le pic de la deuxième vague de la pandémie. Mais Bolsonaro a démontré qu’il n’est pas battu. La plus grande erreur de la gauche au cours des trois dernières années a été de sous-estimer le bolsonarisme. La position de Lula dans les sondages, à l’heure actuelle, n’est une garantie de rien du tout. Considérer uniquement les degrés d’approbation et de rejet révélés par les sondages est insuffisant pour évaluer le rapport des forces sociales et politiques. Devant des centaines de milliers de personnes très motivées, Bolsonaro s’est renforcé. C’était tout sauf un fiasco. Bolsonaro n’a toujours pas de liste électorale, mais il a prouvé qu’il contrôle un «parti de combat», c’est-à-dire l’organisation d’un mouvement contre-révolutionnaire qui possède une idéologie néo-fasciste, une stratégie politique, un pouvoir social, une capacité financière autosuffisante, une capacité d’initiative dans les rues et dans les réseaux sociaux, des relations internationales, une forte influence au sein des militaires et des policiers et un leadership avec un profil d’autorité messianique.

3 – La tactique de Bolsonaro pour l’instant est de gagner du temps. Il mord et souffle. Il occupe les centres-villes, mais n’autorise pas les blocages. Il encourage les barrages routiers des chauffeurs de camions, mais leur demande ensuite de se retirer. Il fait des menaces de coup d’Etat, mais publie une lettre d’apaisement. Ni la pression pour un contrôle militaire, ni Sergio Moro [ex-ministre de la Justice qui a démissionné en avril 2020, mais qui avait mené la campagne d’incrimination de Lula] ou Paulo Guedes [ministre de l’Economie et artisan des privatisations, lié au grand capital], ni l’accord avec le Centrão [coalition de partis qui vivent de leurs relations avec les institutions étatiques], et encore moins Michel Temer [ex-président qui a remplacé Dilma Rousseff en août 2016], un cadavre politique sans vie, ne pourront arrêter Bolsonaro.

Mais quelle est sa stratégie? Est-ce pour garantir un meilleur repositionnement en vue de l’échéance électorale, et assurer sa réélection? Oui, mais ce n’est pas tout. Le gouvernement d’extrême-droite dirigé par un néo-fasciste n’est pas un gouvernement «normal» avec un programme de contre-réformes néolibérales. La stratégie de Bolsonaro est une nouvelle réinsertion du capitalisme brésilien dans le monde, dans le contexte d’une alliance stratégique avec une fraction de l’impérialisme des Etats-Unis contre la Chine. Le plan qui a des traits de recolonisation repose sur l’espoir que les investissements impérialistes sont la clé de la reprise de la croissance économique. Mais pour cela, il est nécessaire d’imposer une défaite historique à la classe ouvrière, aux pauvres et aux opprimés. Un tel changement qualitatif dans les rapports des forces sociaux n’est possible qu’avec la subversion du régime afin qu’il puisse garantir la concentration maximale du pouvoir. Le projet est un coup d’Etat, bonapartiste, contre-révolutionnaire. Les formes, les moments, les conceptions des initiatives insurrectionnelles sont tactiques. Mais ils sont incontournables.

4 – La politique de l’opposition libérale a changé avec le virage, pour l’instant individuel, de João Doria [gouverneur de l’Etat de São Paulo depuis janvier 2019] et Gilberto Kassab [ancien ministre de Temer et ancien maire de São Paulo] pour la destitution de Bolsonaro. La classe dirigeante est divisée. Bolsonaro est, de plus en plus, dysfonctionnel et perturbateur. La fraction bourgeoise qu’il a poussée dans l’opposition est très puissante. Elle a tenté d’exercer une pression institutionnelle. Mais elle hésite à s’engager dans la voie de la destitution (impeachment). La droite libérale est beaucoup plus préoccupée par la position des Forces armées que par le Centrão. Et il y a une immense incertitude quant au rôle d’ex-général Hamilton Mourão, le vice-président.

En tout cas, face à ce nouveau moment dans la conjoncture, un changement de tactique s’impose à gauche. La tactique de l’unité d’action est devenue plus importante parce qu’un secteur de l’opposition libérale s’est finalement déclaré favorable à l’impeachment. Il est incertain et délicat, mais nécessaire de lutter, sérieusement, pour des mobilisations unitaires dans la perspective de «Fora Bolsonaro». Mais nous devons préparer ce type d’initiative en respectant les espaces construits du Front unique de gauche, et l’indépendance politique dans la défense des revendications des travailleurs.

5 – La décision du Frente Brasil Popular et de Povo sem Medo [Peuple sans peur], de la Coalizão Negra por direitos de maintenir l’objectif la Journée nationale de lutte du 7 septembre s’est avérée correcte. Les rassemblements n’étaient pas grands, mais ils étaient dignes. Et ils ont reçu les éloges, le même soir du 7 septembre, de regroupements à l’échelle nationale. Leur décision était correcte parce que le danger de division et par conséquent de démoralisation d’une partie de l’énergie militante de tous les mouvements et partis était réel. Il est nécessaire de préserver la fermeté, la capacité de calcul tactique et la lucidité stratégique. Cinq années de défaites accumulées ont laissé des blessures. Il y a de l’instabilité dans nos rangs. Les oscillations «bipolaires» dans l’évaluation de la situation, passant en quelques jours du découragement à l’euphorie, même dans les milieux sérieux de gauche, nous laissent perplexes. Il est absurde que pendant une semaine ait prévalu une vision apocalyptique du «danger réel et immédiat» d’un auto-golpe immédiat et, par la suite, d’émettre la conclusion que le bolsonarisme aurait «fait un flop» [le 7 septembre].

Nous sommes sous pression, dès lors nous devons nous mouvoir politiquement de manière responsable. Nous retournerons dans les rues et nous serons majoritaires, mais il est nécessaire de construire des mobilisations à un niveau plus solide et ample qu’en mai, juin et juillet. Ce ne sera pas facile, mais il est possible d’aller plus loin. L’impact des manifestations bolsonaristes ne doit pas diviser la gauche. Nous avons déjà vu que la fragmentation des positions lors de la journée du 7 septembre a été un désastre, et que les prises de position intempestives se sont désintégrées. Un changement de tactique ne doit pas diviser la gauche. La fragmentation est un réel danger. Le Front unique a été le plus grand pas en avant en 2021. La question centrale est que la capacité de la gauche à mettre en mouvement la base sociale où elle est implantée s’est révélée pour l’instant insuffisante pour ouvrir la voie à l’impeachment.

La tragédie sanitaire [en relation avec la pandémie], économique, sociale et politique n’a pas réussi à imposer l’amertume. Six cent mille morts, un chômage supérieur à 14 millions de personnes sans ressources, 20 millions de personnes en situation d’insécurité alimentaire, une inflation de 10%, le risque d’un black-out électrique, des incendies dans le Pantanal et en Amazonie, l’invasion des terres indigènes, la réduction de 30% des inscriptions à l’Enem, n’ont pas encore suffi. Le dilemme central de la stratégie de la gauche est que la tactique attentiste consistant à simplement accepter l’échéance des élections de 2022 est moralement, politiquement et stratégiquement mauvaise. Bolsonaro n’est pas l’ennemi idéal en 2022 [au sens où pourrait être «facilement battu»]. Il est temps de se battre actuellement pour l’impeachment et d’aller de l’avant. Le défi est de transformer la majorité sociale qui est dans l’opposition en une force sociale de choc pour renverser Bolsonaro.

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[1] Selon Le Monde du 8 septembre, «des dizaines de milliers de manifestants ont envahi les rues de Brasilia, Sao Paulo ou Rio, mardi 7 septembre, à l’appel de Jair Bolsonaro». La presse brésilienne, avec certaines nuances, souligne l’ampleur des manifestations. (Réd.)