Photo Roger Lumbala (28 septembre 2021) tirée de sa page Facebook
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Du 12 novembre au 19 décembre 2025, la cour d’assises de Paris a jugé Roger Lumbala, ancien chef rebelle congolais du mouvement politico-militaire RCD-N (Rassemblement Congolais pour la Démocratie – National) et ex ministre du commerce du Gouvernement de la Transition de la RDC (2003-2005), pour complicité de crimes contre l’humanité commis dans le nord-est de la République démocratique du Congo en 2002-2003. Au cœur du procès : l’opération militaire dite « Effacer le tableau », marquée par des massacres de civils, des pillages systématiques et l’usage du viol comme arme de guerre. Ce procès inédit s’est tenu en France, au nom du principe de compétence universelle.

Un accusé absent, un procès maintenu

Présent uniquement lors de la première audience, Roger Lumbala a rapidement annoncé son refus de comparaître, récusant l’ensemble de son cabinet et contestant la légitimité de la justice française à le juger pour des faits commis en RDC.

Le procès a cependant eu lieu. La cour a désigné un avocat commis d’office afin d’assurer sa représentation, condition indispensable à la tenue des débats. Elle a également précisé que l’accusé serait informé quotidiennement du déroulement des audiences et pourrait y assister à tout moment.

En pratique, ni Roger Lumbala ni l’avocat désigné ne se sont présentés durant l’ensemble du procès. L’accusé a par ailleurs entamé une grève de la faim, officiellement pour protester contre la tenue du procès, un geste interprété par plusieurs comme une tentative de pression symbolique à l’approche des témoignages.

Des témoignages rendus possibles par les organisations civiles

Le procès s’est appuyé sur un important travail de documentation et d’accompagnement des victimes, mené notamment par TRIAL International, la Clooney Foundation for Justice, Minority Rights Group et l’ONG congolaise Justice Plus. Leur présence a permis à de nombreux.ses  survivant.es de témoigner, parfois malgré des menaces directes liées à leur participation aux audiences.

Les récits entendus de la partie civile ont été convergents : ils décrivent les violences commises lors de l’opération « Effacer le tableau », menée par le RCD-N dans l’Est de la RDC au début des années 2000, et révèlent une stratégie militaire fondée sur la terreur des populations civiles.

Pillages systématiques et économie de guerre

De nombreux témoignages ont mis en évidence le caractère organisé et systématique des pillages. Loin d’être des exactions isolées, ceux-ci constituaient un mode de fonctionnement central du groupe armé. Un ancien agent de renseignements du RCD-N a expliqué que les pillages servaient de forme de rémunération pour les troupes.

À Mambasa, plusieurs témoins ont décrit des pillages massifs s’étalant sur plusieurs jours, aboutissant à la destruction complète de villages et à la perte totale des biens des populations civiles. Ces violences s’inscrivaient dans une véritable économie de guerre, fondée sur le contrôle des ressources naturelles.
Des parties civiles ont relaté des systèmes de taxation arbitraires : des civils ont été battus, détenus ou dépouillés lorsqu’ils tentaient de vendre des minerais en dehors des circuits contrôlés par le RCD-N.

Le viol comme arme de guerre

Plusieurs survivant.es ont décrit des viols publics, souvent collectifs, commis sous les yeux des familles, dans un contexte de pillages et de violences physiques et psychologiques. Les parties civiles ont présenté ces actes comme une arme de guerre à part entière, visant à terroriser les populations, briser le tissu social et provoquer des déplacements forcés.

Un chef traditionnel Bambuti a témoigné d’attaques ciblées contre son peuple et de violences sexuelles ayant entraîné la mort de sa sœur enceinte. À Epulu, lors des offensives d’octobre 2002, des témoins ont relaté des enlèvements de femmes, des viols, des travaux forcés et des meurtres de civils lors des deux prises successives du village. D’autres témoignages entendus à huis clos ont détaillé les conséquences durables de ces violences sur la santé, la vie sociale et la situation économique des survivant.es.

Une condamnation lourde et historique

À l’issue des débats, le ministère public a requis la réclusion criminelle à perpétuité, estimant établir la complicité de crimes contre l’humanité et la participation à une entente criminelle. Les juges ont finalement condamné Roger Lumbala à 30 ans de réclusion criminelle, reconnaissant la gravité exceptionnelle des crimes jugés.

Justice universelle ou néo-colonialisme judiciaire ?

Le procès s’est tenu en France au nom de la compétence universelle, mais aussi parce que Roger Lumbala disposait d’une résidence à Paris. Réfugié en France depuis 2013, il a vu son statut refusé en 2016 après un signalement de l’Office français de protection des personnes réfugiées et apatrides (Ofpra), déclenchant l’ouverture de l’enquête judiciaire.

La compétence universelle permet à un État de juger les auteurs des crimes les plus graves, même lorsque les faits ont été commis à l’étranger, par des étrangers et contre des victimes étrangères, lorsque ces crimes ne sont pas poursuivis ailleurs.

Dans un message publié sur Facebook, Roger Lumbala a dénoncé ce procès comme une « forme de néo-colonialisme judiciaire », estimant que seule la RDC serait légitime pour le juger. Il affirme que son pays a demandé son extradition à plusieurs reprises sans succès, y voyant une atteinte à la souveraineté judiciaire congolaise.

Cette critique fait écho à des reproches récurrents adressés à la justice pénale internationale. Depuis sa création, la Cour pénale internationale a concentré la grande majorité de ses mandats d’arrêt sur le continent africain, alimentant l’accusation d’une justice à géométrie variable.

Concernant la compétence universelle qui est la procédure appliquée dans le cas de Roger Lumbala, la majorité des accusé.es viennent aussi de pays d’Afrique alors que la plupart des États à l’origine des poursuites sont européens. Cette asymétrie peut en effet questionner sur la légitimité de ce type de procédure judiciaire.

Lutter contre l’impunité

Pour les parties civiles, les victimes et les organisations de défense des droits humains, ce procès représente au contraire une rupture avec l’impunité. L’existence d’une condamnation et d’une peine de prison empêche les criminels de guerre de récidiver, contribue à briser le silence – notamment autour des violences sexuelles – et peut avoir un effet dissuasif.

L’impunité en RDC est aussi le résultat d’un choix politique : les criminels de guerre ne sont traditionnellement pas jugés lorsqu’ils arrivent au pouvoir, et certains anciens chefs rebelles sont même nommés à de hautes fonctions et récompensés. Si maintenant, les choses évoluent et le système politique et judiciaire congolais s’améliore grandement, les crimes commis pendant la deuxième guerre du Congo n’ont que très peu été jugés.

Dans ce contexte, le procès Lumbala apparaît pour beaucoup comme une tentative imparfaite, mais concrète, de faire émerger une justice là où les systèmes nationaux ont échoué. Il a permis à des victimes de meurtres, de violences sexuelles et d’autres atrocités de faire porter leurs voix, leurs témoignages pour enfin leur rendre justice, même plus de 20 ans après les crimes.

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