Manifestation à Berne pour le droit à la migration et à l'asile, le 28 septembre 2024 @ MHM55 CC BY-SA 4.0 via WikiCommons

Serigne Sarr, correspondant basé à Dakar

Frontex a convenu avec les autorités cap-verdiennes un accord pour stationner des avions de surveillance destinés à détecter les bateaux en direction des îles Canaries. Cette coopération intervient après l’échec de négociations similaires avec d’autres gouvernements d’Afrique de l’Ouest.

Une mission de surveillance stratégique

L’agence frontalière européenne a annoncé le vendredi 14 novembre qu’elle allait opérer une surveillance par avion la zone atlantique depuis le Cap-Vert. Pour lancer la mission, le directeur de Frontex, Hans Leijtens, s’est rendu à Praia, la capitale, où il a rencontré plusieurs ministres du pays, dont ceux de la Défense et de l’Intérieur.

L’accord, négocié pendant des mois, vise à améliorer le dispositif migratoire européen dans une région où les départs ont fortement augmenté. L’avion utilisé — un bimoteur Beechcraft immatriculé 2-WKTJ et enregistré auprès de la société britannique DEA — sera affrété par une entreprise privée. L’appareil devrait survoler les zones de recherche et de sauvetage du Sénégal, de la Mauritanie et de la Gambie afin de détecter les bateaux transportant des personnes réfugiées vers les Canaries. Les équipes engagées par Frontex en informeront les autorités des États concernés, chargées d’intercepter les embarcations.

Ce mécanisme de surveillance est similaire à celui mis en place depuis 2017 avec les garde-côtes libyens. L’initiative de Frontex s’inscrit dans la nouvelle politique européenne d’externalisation de la surveillance des frontières, en échange d’une coopération du pays avec l’UE.

Premier déploiement permanent de Frontex en Afrique

Il s’agit du premier déploiement de Frontex dans un pays africain. La police nationale, la Garde côtière, le ministère des Affaires étrangères et le ministère de la Défense ont pris part aux pourparlers sur la mise en œuvre. Le Portugal est aussi impliqué; les deux États ont coopéré étroitement sur la sécurité maritime depuis que le Cap-Vert a obtenu son indépendance. L’agence a également prévu des consultations avec l’Espagne.

La présence de Frontex au Cap-Vert comble le vide laissé par l’échec des négociations avec le Sénégal et la Mauritanie. L’agence souhaitait conclure des « accords de statut » lui permettant de déployer personnel et équipement dans les deux pays. Malgré quelques signaux positifs, les deux gouvernements ont refusé d’engager de tels pourparlers. Résultat : les vols effectués depuis la capitale du Cap-Vert se dérouleront en haute mer, hors des eaux territoriales des pays concernés.

Parallèlement, Frontex prévoit étendre son réseau d’« officiers de liaison » dans les pays tiers. Ce réseau compte aujourd’hui des bureaux à Ankara, Belgrade, Tirana, Moldova, Islamabad et Dakar, avec un nouveau site prévu à Rabat. Le futur « cluster Rabat » devrait soutenir les vols de surveillance en provenance depuis le Cap-Vert.

Une base juridique contestée

Le déploiement au Cap-Vert repose sur un arrangement de travail signé en 2011, qui encadre la coopération stratégique entre les deux parties. Or, cet accord ne couvre pas explicitement les actifs et les équipements Frontex. L’agence aurait tenté de renégocier un renouvellement prévu pour 2025, qui n’a pas abouti. Malgré cette incertitude juridique, Frontex considère que « toute activité serait menée dans le cadre de l’arrangement existant », a affirmé un porte-parole.

Comme en Libye, Frontex ne déploiera pas son propre personnel : les opérations de surveillance seront confiées à des compagnies privées, dont les flux vidéo seront transmis en temps réel au siège de Frontex à Varsovie.

Les inquiétudes du responsable des droits fondamentaux

Le responsable des droits fondamentaux de Frontex, Jonas Grimheden, a examiné les plans de surveillance et exprimé des réserves sérieuses. En mai, il a transmis un avis interne concernant le dispositif MAS (« Multipurpose Aerial Surveillance ») sur la route ouest-africaine — incluant explicitement les zones de recherche et de sauvetage du Cap-Vert, du Sénégal et de la Mauritanie.

Selon les documents disponibles, Grimheden a rappelé que les informations transmises par Frontex aux centres de secours doivent l’être à des autorités respectueuses des normes internationales. Or, des organisations de défense des droits humains signalent depuis des années des violations en Mauritanie et au Sénégal, notamment en matière de non-refoulement et de traitement des personnes arrêtées.

Le bureau des droits fondamentaux estime donc que des garanties solides devraient être mises en place avant le début des opérations. Sollicité publiquement, Grimheden a refusé de commenter, évoquant « un processus en cours ».

Une route migratoire en pleine mutation

La route de l’Atlantique Ouest a connu une croissance spectaculaire depuis 2019. Selon Pro Asyl, moins de 3 000 personnes étaient arrivées aux Canaries cette année-là, contre plus de 23 000 en 2020, plus de 40 000 en 2023 et près de 46 000 en 2024.

Plusieurs facteurs expliquent ce phénomène :

  • un épuisement des zones de pêche, notamment au Sénégal, affectées par les flottes industrielles internationales ;
  • des crises politiques persistantes ;
  • un renforcement des contrôles sur d’autres routes migratoires en Afrique de l’Ouest et du Nord.

L’Espagne coopère avec les pays de la région pour réduire les départs. Selon le ministre de l’Intérieur Fernando Grande-Marlaska, le renforcement de la coopération avec le Sénégal aurait permis de réduire les arrivées de plus de 90 % cette année. L’Espagne maintient 40 agents sur place, engagés dans des patrouilles terrestres, maritimes et fluviales, appuyées par navires, hélicoptères et avions.

L’UE investit massivement dans le contrôle migratoire en Afrique de l’Ouest

L’Union européenne finance depuis plusieurs années le renforcement des capacités sécuritaires de la Mauritanie et du Sénégal. En 2024, Nouakchott a reçu 15 millions d’euros pour lutter contre les « activités illégales en mer », puis 20 millions supplémentaires en 2025 pour l’acquisition de deux navires destinés aux patrouilles vers les Canaries.

La Mauritanie a également ouvert deux centres d’accueil pour les personnes migrantes interceptées, financés par l’Espagne et par le Fonds fiduciaire d’urgence de l’UE. Selon une source impliquée dans leur création, ces installations fonctionnent en pratique comme de véritables centres de détention. Les personnes arrêtées grâce à la surveillance aérienne opérée depuis le Cap-Vert seront vraisemblablement dirigées vers ces structures.