Haïti : il faut écouter les Haïtiens

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Lyonel Trouillot, Le Nouvelliste, 12 février 2021

 

On connaît la boutade de Brecht qui propose de dissoudre le peuple quand il pose problème. On sait aussi que l’OEA, pour des raisons d’intérêt personnel de certains de ses dirigeants et une vision politique étriquée, n’a aucun problème avec une telle solution. Mais l’ensemble de la représentation de la « communauté internationale » en Haïti va-t-elle souscrire à cette entreprise de disqualification des voix et des institutions haïtiennes au profit du seul pouvoir exécutif considéré par toutes ces voix et institutions comme illégitime ?

Église catholique, disqualifiée. Église protestante : disqualifiée. Conseil supérieur du pouvoir judiciaire : disqualifié. Universitaires spécialistes du droit constitutionnel : disqualifiés. Association des magistrats : disqualifiée. Confédération des barreaux : disqualifiée. Personnalités de la société civile : disqualifiées. Opposition politique organisée : disqualifiée.

À quel autre pays ferait-on cela ? Ne serait-on pas accouru à grand renfort de caméras pour dénoncer l’arbitraire ? N’aurait-on pas évoqué les droits humains, les manifestations réprimées, les arrestations arbitraires, brandi la menace de sanctions contre l’exécutif ?

Ici il n’y a qu’un interlocuteur légitime, celui que les Haïtiens jugent illégitime. Haïti offre une occasion à l’Occident de se regarder en face, de faire le point sur ses vérités et ses mensonges.

Quel Haïtien peut croire à l’intention bienveillante d’un représentant de la « communauté internationale » complice d’une telle entreprise de disqualification ! Si la « communauté internationale » persiste dans cette voie, qu’elle aille au bout de sa logique et remplace les Haïtiens réels par d’autres à sa convenance et arrête ses mensonges utilisés en couverture.

Les Haïtiens ne disent pas que Jovenel Moïse écourte son mandat, ils disent que son mandat est arrivé à terme le 7 février 2021.

Les Haïtiens ne disent pas qu’ils ne veulent pas d’élections, ils disent qu’un pouvoir illégitime ne peut par organiser des élections démocratiques.

Mais il se dit que tel chef de telle mission a flirté avec les suprémacistes, il se dit que tel autre chef de telle autre mission a des accords privés avec l’exécutif. Il se dit encore, et cela est plus inquiétant au niveau structurant, que pour les représentants de la « communauté internationale » Haïti n’est pas en état (est-ce un défaut de race, un atavisme ?) de se frayer un chemin.

Tiens, un peuple qui a fait la plus moderne des révolutions de son époque, qui a survécu malgré l’ostracisme qu’il a subi durant au moins ses vingt-cinq premières années, à dix-neuf ans d’une occupation qui a imposé un centralisme politique étouffant et posé les bases de la ruine de sa paysannerie, à une dictature de trente ans ayant fait des milliers de morts et soutenue par les puissances occidentales…

Ignorance de l’Histoire, le faux-semblant à la place de la démocratie réelle, la vision d’un peuple nul et de nuls. Donald Trump a utilisé une expression désormais tristement célèbre. Mais concernant Haïti, la « communauté internationale » s’est révélée plus trumpiste qu’elle ne veut l’admettre. Aux peuples qu’elle dit représenter de juger ses positions et son action en Haïti.