Haïti : l’ONU et les États-Unis avec la dictature

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 Le Nouvelliste, 5 mars 2021

Le 7 février 1986, le peuple haïtien est sorti de près de trois décennies de dictature. Les souffrances, tortures et exactions multiples, les assassinats et disparitions d’opposants, l’emprisonnement abusif, l’exil, les massacres et exécutions de citoyennes et de citoyens pendant près de trente années sont assez documentés par des livres et des témoignages de victimes et de témoins de cette période. Les 50 ans et plus qui ont vécu en Haïti savent plus ou moins de quoi l’on parle quand on réfère à la dictature des Duvalier.

Le reste du monde également connait ce chapitre lugubre de l’histoire d’Haïti. Plusieurs auteurs étrangers s’étaient intéressés à documenter la vie infernale en Haïti durant cette période où la dictature fleurissait sur les deux pays de l’île, Haïti et la République dominicaine, en Amérique latine où la donne c’était des régimes dictatoriaux militaires ou civils.

UNE LONGUE TRADITION DE COUPS FOURRÉS…

Lesdites dictatures, à l’époque, avaient le soutien ouvert des États-Unis qui intervenaient à vu dans leurs affaires intérieures. L’espace politique de ces pays était contrôlé par l’administration américaine qui intervenait au besoin, quand le régime en place ne coïncidait pas avec les intérêts américains. Dès lors la CIA intervenait avec la connivence d’alliés locaux pour renverser le gouvernement dont ils n’avaient pas le contrôle. Le renversement au Guatemala du président Jacobo Árbenz Guzmán le 27 juin 1954 est devenu un cas classique. La réforme agraire du président Arbenz, qui voulait donner aux paysans 90 000 hectares de terre non cultivées, était contraire aux intérêts de la United Fruit Company dont le directeur de la CIA à l’époque, Allen Dulles, était actionnaire.

Les États-Unis sont connus pour s’approprier les territoires et ressources d’autres pays en les annexant et en considérant leurs richesses comme faisant partie, illégalement, de leur patrimoine. La Californie, Hawaï, la Navase et bien de ressources enfouies en Haïti font partie de ce que les successives administrations à Washington considèrent partie intégrante de leurs réserves stratégiques. Ils ont toujours été prêts à faire la guerre pour s’en approprier. Le Mexique en sait quelque chose…

En Haïti, depuis le coup d’État du 30 septembre 1991, après une assez longue période de posture anti américaine, notamment avec la diffusion des livres de l’écrivain Roger Gaillard, dans la mouvance post-duvaliérienne de février 1986 où l’on a restauré l’image des Cacos et de certains de ses chefs, Charlemagne Péralte et Benoît Batraville, notamment, l’on en est revenu à une certaine prépondérance de l’influence américaine. Après un séjour au Venezuela du président renversé, Washington était devenu le centre d’intérêt et le siège du pouvoir en exil.

Dès lors, l’influence américaine a étouffé la souveraineté d’Haïti, nos dirigeants, nos femmes et hommes politiques acceptent de fait cette domination. Et l’ambassadeur des États-États-Unis en Haïti est devenu un Gouverneur de fait dont on attend avec attention les remarques et interférences dans nos questions internes. L’opinion publique elle-même est rivée aux déclarations de l’Ambassade ou du moindre officiel américain. Pendant le coup d’État, tous les vagabondages des chefs putschistes se faisaient, selon les uns et les autres, à cause du support américain. Et connaissant cet a priori, les détenteurs du pouvoir ne se donnaient aucune limite dans la délinquance.

LA SOUS-TRAITANCE INTERNATIONALE…

Nous avons, comme société, consenti la perte de notre souveraineté et nous avons perdu notre levier pour renverser les situations, nous accommodant tout à fait, en marge de notre tradition indépendantiste, à l’arbitrage du « Blanc » qui remplace nos prérogatives et que nous sous-traitons pour de multiples aspects. Nous avons délégué nos droits et prérogatives aux envoyés spéciaux, aux diplomates étrangers, aux missions onusiennes, à l’OEA, à l’Union européenne et à toutes sortes de représentants plénipotentiaires qui réfléchissent à notre place, qui concoctent les plans et stratégies économiques à notre place. Nous avons adhéré à des concepts creux et flous comme « les amis d’Haïti », « le Core Group », etc. Et comme la plupart de ces soi-disant amis, avec tout leur potentiel raciste, pensent que nous autres Haïtiennes et Haïtiens pouvons nous accommoder du minimum, inacceptable chez eux, nous avons eu des comportements arrogants et racistes des Edmond Mulet, des Juan Gabriel Valdez, de Bill et Hillary Clinton, de maints ambassadeurs du Brésil, de l’Argentine, du Venezuela, de l’Union européenne, des États-Unis comme Kenneth H. Merten, pour nous faire du sur mesure pour Haïti. Si vous avez des doutes, lisez les livres de l’ancien représentant de l’OEA en Haïti, Ricardo Seitenfus, sur les dégâts de ladite communauté internationale en Haïti. (Ricardo Seitenfus : l’échec de l’aide internationale à Haïti : Dilemmes et égarements ; Les Nations Unies et le choléra en Haïti : Coupables mais non responsables ?).

QUI FINANCE COMMANDE…

Haïti ayant compté, pendant de longues années, sur le fonds de l’international pour financer ses élections, a perdu l’estime et le respect des tenants des Nations unies et des ambassadeurs influents de pays dits amis. Ces derniers, à bon droit, ont rechigné à mettre la main à la poche ; quand la société haïtienne se plaignait des processus électoraux frauduleux, au cours de la période, ils ont carrément eu des comportements arrogants. Aux élections du 7 février 2006, entre René Préval et Leslie Manigat, au lieu d’aller à un deuxième tour, ils ont tout bonnement, avec la complicité du Conseil électoral provisoire, validé les votes blancs, en violation de la loi électorale et proclamé la victoire de Préval. Et Manigat de regretter avec justesse que l’on n’ait pas saisi l’occasion pour avoir ce qu’il appelait « la pédagogie du deuxième tour ». Partout, le deuxième tour d’une élection est une toute autre élection où les alliances peuvent basculer dans un sens ou dans l’autre…

Le statut de notre pays à souveraineté limitée ou transférée avec un pouvoir faible et un Conseil électoral sans dignité a accepté contre toute attente, des interférences d’étrangers, pour renverser le résultat des urnes, sous prétexte d’une fraude au profit du candidat du pouvoir, Jude Célestin. Ladite fraude n’a jamais été documentée. Et même alors, ç’aurait été au CEP d’apporter les correctifs en appliquant la loi électorale de manière stricte, ce qui aurait chassé le candidat en question du processus. C’est de cette façon que l’on aurait dû procéder, en appliquant les prévisions de la loi et en faisant droit aux revendications des autres candidats qui auraient bénéficié d’un nouveau classement. Selon les témoignages de Pierre-Louis Aupont, directeur général du CEP, les résultats proclamés ne sont pas ceux sortis des urnes ; des officiels américains, dont Hillary Clinton, principalement sont intervenus pour changer la vérité des urnes en surclassant leur poulain, Michel Joseph Martelly, le propulsant à la deuxième place.

L’ÉTAU AMÉRICAIN…

« Rien ne se passe en Haïti sans une certaine complicité des États-Unis, déclarait récemment au média en ligne Ayibopost le professeur d’origine haïtienne Robert Fatton Junior. C’est un fait depuis l’occupation américaine d’Haïti pendant dix-neuf années, de 1915 à 1934. Quand ils sont partis, ils ont laissé une Garde nationale dont ils avaient le contrôle. Aujourd’hui, rien ne se passe sans leur agrément dans la Police nationale dont ils financent maints aspects du fonctionnement. En avril 1989, ils ont emprisonné aux États-Unis les colonels Himmler Rébu, Léonce Qualo et Philippe Biamby qui n’auraient pas respecté les conventions tacites. Pas de coup d’État sans l’aval de l’Oncle Sam…

L’emprise américaine en Haïti est étouffante. Cette situation n’est pas conforme aux idéaux de nos ancêtres qui voulaient s’affranchir des colons pour que plus jamais aucun étranger ne décide de la destinée du peuple haïtien. Mais nous sommes sur la durée, des héritiers défaillants qui acceptent les diktats et les interférences des étrangers, toutes catégories. Désormais, ce qui prime en Haïti, ce n’est plus la volonté populaire manifestée des fois avec fracas et en grand nombre, comme on l’a vu entre le 6 juillet 2018 et aujourd’hui. L’historique manifestation du 28 février 2021 après celle du 9 juin 2019 est une bonne illustration, avec plus d’un million de participants dans tout le pays, selon des estimations diverses de la presse locale et internationale…

LES MILLIONS DE MANIFESTANTS INVISIBLES…

Pendant ce laps de temps, nous avons eu les manifestations les plus gigantesques en Haïti. Toute la transition démocratique a vu plein de manifestations à tous les moments, depuis le « rache manyòk » sous le Conseil national de Gouvernement (CNG) en été 1987, jusqu’aux présentes manifestations pour le droit à la vie, le respect de la Constitution et contre la dictature, celles des femmes le 3 avril 1986, « Ban nou Charlot Jacquelin » le 7 novembre 1986 et la manifestation du 26 avril 1986 pour célébrer les 23 ans du massacre de militaires et de leurs proches par le régime de François Duvalier, suite à un attentat contre les enfants Duvalier. Fatalité, cette manifestation-célébration s’est terminée par de nouveaux morts. Parmi les victimes, un jeune agronome, Fred Coriolan. Il en résultera la formation d’une organisation Komite Aksyon Demokratik Fred Coriolan (KAD Fred Coriolan), à l’initiative de René Préval, entre autres. On parlait à l’époque de manifestations rassemblant 200 à 300 000 personnes à la capitale. C’était des chiffres monstrueux dans le contexte immédiat de l’après-7 février 1986.

LES HAÏTIENS NE COMPTENT PAS…

Les manifestations de ces trois dernières années qui, selon les estimations de la presse nationale et internationale, ont réuni de 1 million à 3 millions de personnes dans les rues dans tout le pays, n’ont aucune commune mesure avec les rassemblements, pour le moins gigantesques, des années 86 et 87.

Malgré leur impact, malgré qu’en deux occasions, sur une douzaine de jours, le pays était bloqué par les opérations « peyi lòk », cela n’a pas suffi pour que les États-Unis et la communauté internationale enlèvent leur soutien à Jovenel Moïse. Cela a continué sur la durée, mais Washington n’y trouve pas encore son intérêt. Récemment encore un porte-parole du Département d’État aux États-Unis déclarait que vu le peu de gens à participer aux manifestations, le peuple semble fatigué avec l’opposition et les blocages. Le 14 février 2021, des centaines de milliers de gens ont gagné les rues à Port-au-Prince pour demander le respect de la Constitution et forcer Jovenel Moïse dont le mandat a expiré au 7 février 2021 de sortir du pouvoir confisqué. Trop peu encore semble-t-il… Quand les envoyés spéciaux comme Madame Hélène Meagher Lalime et certains ambassadeurs donnent des estimations biaisées et mensongères sur la participation nombreuse aux manifestations, quand une marée humaine est ramenée à 3 000 manifestants, l’on comprend bien comment à New York, à Washington et ailleurs, les décideurs n’ont pas la dimension exacte de la réalité haïtienne sur le terrain.

Autoritarisme abusif…

Entre le 13 janvier 2020 et février 2021, Jovenel Moïse, qui dit avoir constaté la caducité du Parlement, n’a pas résisté à l’envie de pondre des décrets selon ses fantasmes. D’un événement à l’autre, l’autocrate qu’il a toujours été dès le début a évolué pour adopter désormais une posture autoritaire qui enlève sur son chemin le moindre obstacle institutionnel. Après le Parlement, c’est au tour de la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif à laquelle il enlève l’une de ses fonctions fondamentales, celle du contrôle a priori. Des décrets les uns plus liberticides que les autres sont publiés. Celui portant création de l’Agence nationale d’Intelligence (ANI) a fait pâlir d’envie toutes celles qui l’ont précédé dans le temps : le KGB soviétique, le FBI américain, la DINA de Pinochet au Chili, la STASI de la République démocratique allemande dite Allemagne de l’Est, la toute-puissante Gestapo allemande, l’OVRA de Mussolini, Scotland Yard en Grande-Bretagne, la DNI de Trujillo en République dominicaine, le SD des Duvalier, la Securitate de Ceausescu en Roumanie, le Mossad israélien, pour parler des plus connus, qui n’étaient pas au-dessus de la loi, leurs membres étant justiciables de tribunaux et juridictions correctionnelles.

Au début de l’année 2021, les traits autoritaires du pouvoir haïtien se sont accentués avec des interférences insupportables, après qu’en 2020 le président Jovenel Moïse a nommé à lui tout seul, en marge de la tradition de compromis et de consultation des autres secteurs, un Conseil électoral provisoire (CEP) contesté, dépourvu de toute légalité institutionnelle, investi sans l’onction de la Cour de cassation devant laquelle ses membres devaient prêter serment. Sans savoir d’où il a tiré ce pouvoir, Jovenel Moïse s’est arrogé le droit de former une commission soi-disant indépendante de cinq membres pour préparer une nouvelle Constitution. Selon l’article 150 de la Constitution de 1987 : « Le Président de la République n’a d’autres pouvoirs que ceux que lui attribue la Constitution ». La Charte haïtienne du 29 mars 1987 prévoit, en ses articles 282 à 284.4, comment, au cours d’un mandat régulier, pendant une législature, on peut procéder à son amendement. Le président haïtien n’a aucun pouvoir de changer, selon ses caprices, la Constitution sur laquelle il avait d’ailleurs prêté le serment de la respecter et de la faire respecter. Nous sommes devant un cas illustré de parjure. Il a même été plus loin en insultant la société démocratique haïtienne, quand, sans aucune gêne, il propose d’organiser un référendum pour modifier la Constitution. La Constitution haïtienne en vigueur stipule en son article 284.3 : « Toute consultation populaire tendant à modifier la Constitution par voie de référendum est formellement interdite ». Voilà tout un ensemble de violations et de démarches antidémocratiques que les Nations unies, les États-Unis, l’Union européenne, l’OEA et autres ont cautionné sans aucune tentative de dénonciation. Et ils ont le toupet de nous regarder en face (figi yo di anpil) et de nous prescrire les élections sans conditions, comme seule issue…

QUAND LE BINUH PASSE À CÔTÉ…

Une nouvelle dictature prend corps et forme en Haïti sous les yeux complices de ces organisations et puissances qui, depuis une trentaine d’années, agissent comme arbitres, donneurs de leçons, etc. Qui pis est, une énième mission des Nations unies mandatée par la résolution 2476 (2019), sur le terrain depuis le 16 octobre 2019 avec une feuille de route précise, est en pleine déroute. Le Bureau intégré des Nations unies en Haïti avait un cahier de charges précis : « conseiller » et « épauler » le gouvernement haïtien dans ses efforts pour renforcer la stabilité politique et la bonne gouvernance du pays, en vue de planifier et de tenir des élections libres, justes et transparentes. Renforcer les capacités de la Police nationale à faire face à la violence des gangs, la violence sexuelle. Réduire la violence de quartier, et en particulier la violence des gangs. Lutter contre les atteintes aux droits de la personne ; améliorer la gestion de l’administration pénitentiaire ; réformer le secteur de la justice pour lutter contre la corruption et les détentions provisoires prolongées, tout en veillant à ce que la nomination des juges se fonde sur le mérite et à ce qu’ils soient renouvelés en temps voulu. » Au plus haut niveau, de façon arbitraire, Jovenel Moïse a révoqué trois juges de la Cour de cassation et les a remplacés par trois autres sans respecter la procédure. Et le BINUH se tait et acquiesce…

On a envie de rire quand on voit comment les objectifs du BINUH se payent nos têtes, passant notre pays en dérision, tellement c’est le contraire que l’on a constaté dans la réalité. Si nous commençons par la fin, nous savons comment le 7 février dernier, qui coïncidait avec la fin constitutionnelle de son mandat, conformément au constat que Jovenel Moïse dit avoir fait le 13 janvier 2020, il est resté en poste en violation de l’article 134.2 de la Constitution. En savourant sa victoire sur ses opposants au Sénat de la République, le soir du 13 janvier 2020, le président, alors, avait mis, sans s’en rendre compte, son propre mandat sur la table. Entre-temps, il s’est attribué tous les pouvoirs. Le président en rébellion et désormais de facto a fait arrêter un juge à la Cour de cassation, Yvickel Dabrésil. Cela ne correspond en rien aux prévisions de la Constitution à l’article 177, qui fait de ces magistrats des personnages inamovibles et dont on ne peut mettre fin à leurs fonctions si ce n’est que pour forfaiture légalement prononcée ou pour incapacité physique ou mentale permanente dûment constatée. Jovenel Moïse a été plus loin, il a suspendu trois juges à la Cour de cassation illégalement et pourvu, sans sourciller encore inconstitutionnellement, à leur remplacement. Qu’a dit le BINUH dont la mission officielle, entre autres, est de « conseiller » le Gouvernement pour réformer le secteur de la Justice et « veiller à ce que la nomination des juges se fonde sur le mérite »  … ? Et l’ambassade des États-Unis devant une telle violation qui consacre officiellement l’émergence d’un pouvoir autoritaire sans contrepartie en Haïti ? L’ambassade américaine a été très timide dans ses prises de position. Le 9 février, dans une note, elle déclare : « Nous sommes préoccupés par toute action qui risque de porter atteinte aux institutions démocratiques haïtiennes ». Après l’arrêté de la mise à la retraite des juges Yvickel Dabrésil, Wendell Coq Thélot et Joseph Mécène Joseph, dans une déclaration laconique, l’ambassade annonce : « L’arrêté est en train d’être examiné par les instances internationales en vue d’en déterminer s’il est conforme à la Constitution et aux lois haïtiennes » (Voir Roberson Alphonse. L’Indépendance de la Justice au Cœur d’Une Empoignade entre les États-Unis et Jovenel Moïse, Le Nouvelliste, 19 février 2021). Il faut croire qu’il n’y a plus de spécialistes des questions haïtiennes à l’ambassade des États-Unis à Port-au-Prince. Comme ils sont au format réduit depuis la Covid-19, peut-être que la section politique de l’ambassade est inopérante…

LA COMPLICITÉ DES ÉTATS-UNIS…

Nous sommes habitués aux réactions ultra rapides de l’ambassade américaine en Haïti. Ils ont battu tous les records suite à la proclamation des résultats du premier tour de l’élection présidentielle, le 7 décembre 2010. Moins d’une heure après la publication des résultats, une note émanant de l’ambassade annonce que les États-Unis ne les reconnaitront pas. Des milliers de fanatiques du candidat Michel Martelly manifestent en début de soirée, dans les rues de Delmas et d’autres points de la capitale, pour dénoncer une fraude en faveur de Jude Célestin, candidat du pouvoir.

Cette fois-ci, c’est une toute autre posture, une toute autre histoire. Il a fallu alors attendre une déclaration de la sous-secrétaire d’État Julie Chung, le 16 février dernier, pour dénoncer avec fermeté les atteintes à la démocratie et la révocation des juges de la Cour de cassation et des attaques contre des journalistes.

La communauté internationale a assisté avec passivité la percée des gangs dans le pays pendant tout le mandat de Jovenel Moïse. Le massacre de La Saline les 13 et 14 novembre 2018 est une bonne illustration de ce constat. Les organismes de droits humains haïtiens, la Fondation Je Klere en premier et le RNDDH par la suite ont conduit des enquêtes de terrain rapidement pour informer de ce massacre. Ce n’est que plus de 7 mois après, le 21 juin 2019, que l’ONU a fait son propre rapport pour corroborer les faits. Il y a eu une sorte de laxisme de la part de la mission onusienne ainsi que de la part de la communauté internationale représentée en Haïti qui ne semblait pas dérangée par le basculage d’Haïti dans la voie de la désintégration de l’État, la prise du virage vers l’État délinquant, l’État bandit… Ce n’est pas la première fois durant sa trop longue présence en Haïti que les Nation unies ont baissé les yeux face à des phénomènes sociaux. Entre mars 2004 et novembre 2006, les chars de la MINUSTAH garés à l’entrée de Cité Soleil et dans d’autres quartiers qui allaient devenir des zones de non-droit et des geôles de kidnapping, n’ont pas empêché l’accroissement de cette activité qui faisait rage. Il en était de même pour les différentes versions de l’Opération Bagdad qui a ciblé des policiers en particulier avec une centaine de victimes et la population en général. Or la MINUSTAH, c’était la Mission des Nations Unies pour la Stabilisation en Haïti.

Les États-Unis, pour leur part, ont dépensé plusieurs millions de dollars à travers l’ICITAP, pour la réforme de la justice avec la formation de juges et de magistrats ainsi que la construction de palais de justice dans tout le pays. Si cet apport doit être apprécié à sa juste valeur, parce que théoriquement, personne ne nous doit rien, y a-t-il eu un suivi pour connaître les effets et les résultats de ladite réforme ? La justice haïtienne se porte-t-elle mieux aujourd’hui ? Il est certain qu’avec la création de l’École de la Magistrature, nous avons beaucoup plus de juges et de magistrats formés. Plusieurs cadres de notre système judiciaire ont bénéficié de bourses de formation en France, dans les grandes écoles de référence. Certains sont même arrivés au doctorat dans leur domaine. Cependant, ne réfère-t-on pas très souvent à une justice corrompue en Haïti ? Certes, nous ne pouvons pas rendre les États-Unis responsables de la corruption des Haïtiens, mais tout se déroule là sous leurs yeux et leur silence fait partie de l’appui aveugle qu’ils ont donné aux occupants successifs du palais national. Un autre dossier peut également témoigner de l’indifférence de l’Administration américaine, celui du fonds PetroCaribe. Malgré tout le scandale du gaspillage des milliards de dollars de ce programme, on n’a jamais entendu un seul commentaire de la part des Américains dont Michel Martelly était le poulain. Nous sommes les derniers à encourager notre perte de souveraineté, mais nous ne pouvons non plus ignorer cette dénigrante réalité que chaque citoyenne, chaque citoyen devrait vivre avec douleur…

L’ambassade des États-Unis a demandé maintes fois l’arrestation de Jimmy Chérisier, l’un des principaux chefs de gang. Jusqu’à date, rien n’y fit et leur support à Jovenel Moïse n’a jamais varié. Ce support est la béquille qui a empêché Jovenel Moïse d’évacuer l’espace de pouvoir.

ARBITRAIRE ASSISTÉ…

Haïti a pris le mauvais virage qui le fait sortir de l’État de droit sous les yeux indifférents de la communauté internationale qui s’est imposée comme tutrice et donneuse de leçons depuis le coup d’État du 30 septembre 1991. Pendant un peu plus de trente ans, plus de trois longues décennies, sous la protection des Nation unies, nous avons dégringolé, raté la longue période de transition, raté toutes les opportunités, basculé dans toutes sortes de mauvaises aventures sociales, politiques, électorales avec des interférences arrogantes, racistes et grossières des envoyés spéciaux, des ambassadeurs des pays dits amis, de représentants-es du secrétaire général, avec à la clé le choléra que les troupes des Nations unies nous ont laissé en bonus. Dossier que les Nations unies, bénéficiant de la complaisance du pouvoir haïtien jusqu’au discours du président Jocelerme Privert aux Nations unies, a la 71e Session de l’Assemblée générale, le 23 septembre 2016, mettant l’organisation mondiale devant ses responsabilités et l’humilité du secrétaire général Ban Ki-Moun qui a enfin fait amende honorable en reconnaissant la responsabilité de l’ONU dans l’introduction du choléra en Haïti.

Face aux dérives antidémocratiques et dictatoriales de Jovenel Moïse qui s’accroche au pouvoir après qu’il a refusé l’interprétation de la Constitution qu’il avait appliquée le 13 janvier 2020 aux sénateurs issus des mêmes élections que lui, les Nations unies nous l’imposent comme une réalité, après que différents dirigeants américains ont accepté que son mandat a été prolongé d’une année, au mépris de quasiment l’ensemble de la société haïtienne, moins les associations patronales que nous appelons le « secteur privé ». En cela, l’ONU, les États-Unis et l’ensemble de la communauté internationale peuvent être considérés comme les suppôts d’une nouvelle dictature en Haïti, après trente-cinq (35) ans de quête démocratique et de demande de changement à l’issue, le 7 février 1986, d’une dictature d’une trentaine d’années. Mais avec ou sans le support de la communauté internationale sous le puissant leadership des États-Unis, le projet dictatorial est sans avenir dans un pays déterminé à vivre en démocratie et rejetant toute perspective d’une nouvelle dictature.

EN HAÏTI, LA DICTATURE EST DERRIÈRE NOUS.

Le nouveau dictateur et ses alliés doivent comprendre qu’en Haïti, nous avons décidé que la dictature est derrière nous. Ce ne sont pas les mensonges de Madame Helen Meagher Lalime devant le Conseil de sécurité pour travestir la réalité haïtienne au profit du pouvoir dictatorial en Haïti qui feront avancer le projet antidémocratique de Jovenel Moïse qui refuse d’accepter la réalité de la fin de son mandat, sur le même modèle de son interprétation de la Constitution, dans la nuit du 13 janvier 2020, quand il disait constater la caducité du Parlement.

Nous avons l’habitude en Haïti, pendant cette transition, de gens assis sur leur entendement, posture qui les empêche d’accepter la réalité du nombre et qui préfèrent ne pas savoir compter, ne pas savoir estimer une foule de plusieurs dizaines de milliers de personnes et qui ont la magie de condenser les Haïtiennes et les Haïtiens dans un rapport de mille pour un. Ou du moins, étant donné leur racisme et le manque de respect que ces gens-là ont pour nous, ils peuvent se dire que chaque mille Haïtiennes et Haïtiens valent un seul. Aussi, quand Madame Lalime voit trois mille (3 000), une personne normale et désintéressée verrait trois cent mille. Et seul des gens dépourvus de bon sens peuvent croire réaliste la tenue en Haïti d’un référendum sur une nouvelle constitution qui ramènerait la société haïtienne sur les rives de la dictature ; tout comme de croire valide cette idée de mettre de côté la Constitution de 1987 amendée au profit d’un nouveau texte qui revient avec un président totalitaire et autoritaire ; ajoutez à cela, que des élections crédibles peuvent se tenir avec un CEP illégal, partisan et dépourvu de crédibilité, en plus sous la présidence de Jovenel Moïse. Les États-Unis, les Nations unies et la communauté internationale sont en train de se fourvoyer dans cette nouvelle crise haïtienne. Une nouvelle fois en Haïti, la souveraineté est dans la rue… La manifestation historique du 28 février dernier convoquée par la « Commission protestante contre la dictature », l’a bien montré. À tout moment, les Haïtiennes et les Haïtiens doivent se rappeler, comme le disait Manno Charlemagne, « desten n se nan men n li ye ». La souveraineté est dans le peuple. La souveraineté est dans la rue…

3 mars 2021