Irak :  le virus et l’effondrement

An Iraqi demonstrator is seen next to burning tires as he blocks the road during ongoing anti-government protests, in Baghdad, Iraq November 3, 2019. REUTERS/Khalid al-Mousily - RC1D4F2539E0

Irak :  le virus et l’effondrement

Jean-Pierre Perrin, Médiapart, 2 avril 2020

 

À l’approche de l’épidémie, quand les premiers malades furent signalés, le ministre irakien de la santé, Jaafar Sadiq Allaoui, prenant acte de la détresse du système médical de son pays, a demandé une aide d’urgence de cinq millions de dollars. Le gouvernement a refusé : les caisses sont vides.

Dans ces conditions, la pandémie risque d’avoir des effets dévastateurs. Certes, contrairement à l’Iran voisin totalement dévasté par le virus, les autorités ont imposé, dès le 15 mars – le premier cas de Covid-19 a été signalé le 23 février –, un couvre-feu total dans les dix-huit provinces et interdit les déplacements dans l’ensemble du pays. Mais elles craignent une possible contamination de masse à la faveur des pèlerinages chiites, dont l’un a encore rassemblé, le 14 mars, des dizaines de milliers d’Irakiens à Bagdad et dans les villes saintes.

Il leur faut aussi compter avec l’irascible et incontrôlable petit chef religieux Moqtada al-Sadr, dont le mouvement Sayroun (« En Marche ») possède le plus grand nombre de députés au Parlement. S’il a appelé ses partisans à ne plus manifester contre le pouvoir, le bouillonnant leader chiite a exempté la prière collective de ses interdictions et recommandé de poursuivre les pèlerinages. Ses dernières déclarations ont suscité d’autres polémiques : il a accusé les mariages entre personnes du même sexe d’avoir provoqué l’épidémie.

Les autorités sont d’autant plus inquiètes que le système de santé est à bout de souffle, notamment en raison des guerres qui ont secoué l’Irak quasiment sans interruption depuis quatre décennies, l’écroulement de l’État, en particulier après l’invasion américaine de 2003, puis l’irruption de l’État islamique. Les vidéos mises en ligne sur les réseaux sociaux témoignent d’hôpitaux dans un état de délabrement avancé, avec du matériel vétuste ou en panne, une hygiène approximative. Des animaux domestiques y circulent sans être inquiétés. S’ajoute la fuite massive à l’étranger des médecins les plus qualifiés en raison des nombreux enlèvements, crapuleux et politiques, de ces vingt dernières années, des violences faites aux soignants par des proches de patients peu satisfaits d’un diagnostic ou voulant venger un décès. Jaafar Allaoui, le ministre de la santé, a d’ailleurs reconnu sur une chaîne de télévision locale que, si l’épidémie se déclenchait vraiment, le système irakien ne résisterait pas.

« Les chiffres font état de 700 contaminations et d’une cinquantaine de décès, mais cela n’a aucun rapport avec la réalité », insiste Mohammed S., qui représente une grande société européenne de travaux publics à Bagdad. « Surtout qu’on ne peut même pas faire de tests, renchérit le chercheur Adel Bakawan, auteur de L’Impossible État irakien : les Kurdes à la recherche d’un État (éditions de L’Harmattan, 2019) et directeur d’un centre de sociologie à l’université de Soran, au Kurdistan d’Irak, lequel dispose de relais dans toute l’ancienne Mésopotamie. En réalité, c’est la panique totale. Nous avons un État qui ne dispose pas d’infrastructures normales dans un pays où, en plus, les médicaments sont rares. Mais ce qui fait le plus peur aux Irakiens, ce n’est pas tant le coronavirus que l’absence d’un système sanitaire capable de prendre en charge la population. »

Conséquence de la pandémie qui polarise l’attention, l’évacuation, dimanche, de l’armée américaine de la base aérienne K-1, près de Kirkuk (nord du pays), soit quelque 300 militaires, est passée à peu près inaperçue. Comme celles, précédemment, de Al-Qaïm, près de la frontière syrienne, et de Qayyarah, près de Mossoul, qui ont été remises également aux forces antiterroristes irakiennes.

Ces bases, à partir desquelles la Coalition a mené d’innombrables attaques contre l’État islamique, ont pourtant une haute valeur stratégique. La K-1 est ainsi située sur un territoire au destin inconnu, menacé par des implosions à caractère ethnique – confrontation entre les milices chiites et les peshmergas kurdes, les tribus arabes sunnites et chiites, les populations kurdes et turkmènes, celles-ci étant elles-mêmes fragmentées entre sunnites et chiites, toujours prêtes à s’affronter. Sans parler des groupes djihadistes, en principe vaincus mais qui resurgissent dans les campagnes dès la tombée de la nuit.

Or, ces bases de la Coalition subissent les tirs quasi quotidiens de roquettes tirées par les milices chiites pro-iraniennes qui entendent venger l’assassinat du général iranien Qassem Soleimani, tué par un drone américain en janvier 2020. C’est ce qui explique, au moins partiellement, le retrait des forces de la Coalition, soit quelque 7 500 hommes, dont 5 200 militaires américains, même si un communiqué de celle-ci affirmait dimanche que ce « redéploiement était prévu de longue date » et « sans relation » avec les récentes attaques des milices ou l’épidémie.

Mais ce redéploiement vise-t-il seulement à mettre les forces américaines à l’abri dans la grande base de Kirkouk, désormais protégée par des missiles Patriot, ou les préparent-elles à une opération d’envergure contre les milices chiites pro-iraniennes, en particulier après la mort, la semaine dernière, de deux soldats américains et d’un médecin britannique sur la base de Taji (nord de Bagdad) ? D’après des révélations récentes du New York Times, le Pentagone a ordonné à l’état-major américain de planifier l’escalade des combats. Il n’est pas sûr, cependant, qu’une telle offensive ait lieu : nombre de généraux américains font de la résistance, de crainte que l’actuel bourbier irakien ne se transforme en un chaos encore plus grand.

Jusqu’à l’assassinat de Soleimani et de Abou Mahdi al-Mohandes, alias « l’Ingénieur », son représentant sur le théâtre irakien, où il avait mission de façonner un État dans l’État sur le modèle du Hezbollah libanais, l’Irak était géré à la fois par les Iraniens et les Américains, ce qui faisait de l’ancienne Mésopotamie une sorte de condominium. « La mort de Qassem Soleimani a rompu ce partenariat qui a duré de 2003 [date de l’invasion américaine – ndlr] à 2020. Or, sans cette entente, rien en Irak ne peut fonctionner et les Américains ne disposent plus d’un véritable interlocuteur. Avant, à tout moment, ils pouvaient appeler Soleimani au téléphone et régler un problème avec lui en 30 minutes. C’est tout le paradoxe : ils ont tué leur homme à Bagdad », souligne le chercheur Adel Bakawan.

« Économiquement, le pays est mort »

Coronavirus ou pas, c’est donc à une guerre larvée que continuent de se livrer Américains et Iraniens en Irak. Elle a en fait commencé avant l’assassinat de Soleimani, quand Donald Trump, le 27 décembre 2018, vers une heure du matin, a fait savoir depuis la base américano-irakienne de Aïn al-Assad que la mission des forces armées des États-Unis en Irak était désormais de surveiller l’Iran et qu’il n’était plus question d’accepter Téhéran comme partenaire dans la gestion de l’État irakien. Soit une nouvelle stratégie absolument inacceptable pour Téhéran. Après l’assassinat de Soleimani, la République islamique, n’ayant pas la capacité militaire de répliquer directement, a fait le choix d’une confrontation indirecte sur le territoire irakien, au travers des milices chiites qui sont sous son contrôle. Objectif : chasser les États-Unis d’Irak.

Mais fussent-elles largement antiaméricaines et financées par l’État – qui a toujours les moyens de les entretenir, contrairement au système de santé –, ces milices, au nombre de 63, sont en conflit les unes avec les autres. D’un côté, on trouve trois des quatre plus puissantes : la brigade Badr, qui existe depuis une trentaine d’années, compte des dizaines de milliers de combattants et contrôle entièrement la province stratégique de Diyala ; le Kataëb Hezbollah, responsable de la plupart des tirs de missiles sur les bases américaines mais aussi sur la « zone verte » (le secteur ultra-protégé de Bagdad où se trouvent les administrations et la plupart des ambassades) ; et la Ligue des vertueux. De l’autre, celles liées au mouvement « Sayroun » de Moqtada al-Sadr, qui a remporté les dernières élections législatives avec une trentaine de députés.

Les premières sont proches de Téhéran et se réclament du velalayat-e faqhi (le « magistère du pieux juriconsulte », qui assoit la domination des religieux). Elles ont souvent été fondées en Iran et sont dirigées par des mostazafin (« déshérités », des hommes venus des couches sociales les plus pauvres), comme Hadi Ameri, le chef des brigades Al-Badr. Les secondes se réclament au contraire du nationalisme irakien, refusent le velayat-e faqhi, ont été créées en Irak et sont conduites par des « héritiers », comme Moqtada al-Sadr, fils d’un grand ayatollah assassiné par Saddam Hussein.

De leur conflit découle une tempête de crises que l’État irakien est impuissant à maîtriser à l’heure où le coronavirus a commencé à ravager le pays. Après les émeutes de la jeunesse irakienne, qui ont obligé le premier ministre Adel Abdel-Mahdi à démissionner fin novembre, l’Irak n’a pas encore retrouvé de chef de gouvernement. Les candidats ne manquent pas, mais le président Barham Saleh doit nommer une personnalité avec l’accord du mouvement Sayroun, ce qui suscite ipso facto l’opposition des milices pro-iraniennes, qui ne veulent pas de la suprématie de Moqtada al-Sadr sur la population chiite. Plus les jours passent, plus il devient improbable que la récente désignation d’Adnane Zorfi, un ancien gouverneur de Nadjaf, au poste de chef de gouvernement, soit acceptée pour former un gouvernement.

« Aucun des camps ne veut céder. Or la nomination d’un premier ministre doit résulter d’un consensus au sein des partis chiites, explique Adel Bakawan. À ce jour, ceux-ci n’ont pas réussi à se fédérer autour d’un processus, d’un projet ou d’un programme. Celui qui réussissait à les rassembler, c’était, là encore, le général Soleimani. »

L’Irak est donc devenu ingouvernable. Depuis novembre, il n’a donc ni premier ministre, ni gouvernement. Sans compter que le mouvement de contestation de la jeunesse irakienne, qui a occupé les rues des grandes villes pendant plus de six mois, s’il est beaucoup moins visible aujourd’hui du fait de l’épidémie, n’a toujours pas baissé les bras. Et il se montre toujours aussi radicalement hostile aux élites chiites accusées de corruption massive, d’incompétence et d’avoir mené le pays à sa perte.

« Pour sortir de la crise, ajoute le même chercheur, il y a trois hypothèses : un gouvernement de coalition, mais certaines factions l’accepteront-elles ? Des pressions de la communauté internationale représentée par ces deux acteurs sur le théâtre irakien que sont la République islamique et les États-Unis mais, dans le contexte actuel, il est peu probable qu’ils s’y emploient. Enfin, l’hypothèse la plus ravageuse et douloureuse pour l’Irak serait que les partis chiites choisissent ce que j’appelle la voie de la kalachnikov, qu’ils en viennent à la guerre civile pour s’imposer aux autres, d’autant qu’ils disposent de milices lourdement armées. C’est ce qui s’était passé dans les années 1990 chez les Kurdes avec la guerre fratricide qui a opposé le PDK (parti démocratique du Kurdistan) de Massoud Barzani et l’UPK (l’Union patriotique du Kurdistan) de Jalal Talabani. »

À la crise politique s’ajoute la catastrophe économique provoquée par la chute du prix du baril – le pétrole représente 90 % des recettes de l’État – qui est tombé autour de 25 dollars alors que le budget 2020 – toujours pas voté – tablait sur un baril à 56 dollars. Sans compter la fin, depuis la mi-mars, du tourisme de pèlerinage qui voyait chaque année des millions d’Iraniens converger vers les grands sanctuaires chiites de Nadjaf et Kerbala et qui, d’ailleurs, est à l’origine de la contamination en Irak.

« Économiquement, le pays est mort, estime Mohammed S., le représentant d’une société européenne de travaux publics à Bagdad. Je ne vois pas comment l’État va pouvoir payer en avril les salaires des fonctionnaires [avec les pensionnés, ils sont au nombre de huit millions – ndlr], dont le nombre a encore augmenté de 350 000 ces derniers mois, avec l’abaissement notamment de l’âge de la retraite à 60 ans pour acheter la paix sociale, ce qui représente plus de trois milliards de dollars, alors que les revenus pétroliers atteignent péniblement 2,5 milliards mensuels et que les recettes sont en chute de 65 %. »