Iran : malgré la guerre, la résistance des femmes continue

Entrevue avec Nimâ Machouf, médecin épidémiologiste québécoise d'origine iranienne et membre de l’Association des femmes iraniennes de Montréal

Manifestation en soutien au peuple d'Iran, à Paris place de la République le 1er mars 2026. Crédit: FreCha.
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Laila Abed Ali, correspondante au journal.

Alors que l’Iran traverse une période d’extrême instabilité politique, marquée par des bombardements, des tensions internationales et un affaiblissement drastique du régime, l’avenir du pays demeure incertain. Dans ce contexte, nous avons rencontré Nimâ Machouf, membre de l’Association des femmes iraniennes de Montréal, afin de comprendre la place actuelle des femmes dans la contestation politique et les espoirs démocratiques qui persistent malgré la guerre.

 Une révolution qui a changé les mentalités

Nima Machouf, alors qu’elle participait à la Flottille vers Gaza le 1er octobre 2025.

D’emblée, Nimâ Machouf rappelle que la lutte des femmes n’est plus aujourd’hui au centre immédiat des protestations, contrairement à la période de la révolution Femmes, Vie, Liberté il y a trois ans.

À l’époque, la question du voile obligatoire avait servi d’étincelle. Ce symbole avait permis de révéler plus largement l’absence de droits fondamentaux pour les femmes dans la République islamique. Le gouvernement imposait des contraintes aux femmes : elles n’étaient pas libres, que ce soit dans leur façon de s’habiller ou dans leur manière de vivre.

Pour plusieurs Iranien.nes, ce mouvement a été une prise de conscience. Les militantes féministes dénonçaient depuis des décennies le caractère profondément misogyne et théocratique du régime, mais une partie de la population n’en mesurait pas pleinement la portée.

Selon la militante, la mobilisation a provoqué un véritable changement de mentalité. Les femmes ont pris le devant de la scène politique et ont occupé un rôle central dans le récit et l’organisation du mouvement. «Dans une société patriarcale et sous un gouvernement misogyne, la place des femmes était limitée. Avec ce mouvement, elles ont pris la direction de la lutte.»

Même si la contestation n’a pas réussi à renverser le régime, la dynamique de désobéissance civile s’est poursuivie. De nombreuses femmes continuent de refuser de porter le voile malgré les sanctions : «Les conséquences peuvent être très graves, mais certaines continuent, et celles qui n’osent pas les appuient quand même».

Une population prise entre dictature et guerre

La situation actuelle a cependant déplacé les priorités de la population. Avec la guerre et l’instabilité politique, la question des femmes reste importante, mais elle n’est plus au cœur immédiat des préoccupations.

La mort de plusieurs figures importantes du pouvoir a suscité des réactions contrastées au sein de la société iranienne. Selon Machouf, une large partie de la population s’en est réjouie, voyant dans cet affaiblissement du régime une possible ouverture.

Mais cette satisfaction coexiste avec une profonde inquiétude. «La population iranienne est prise en étau entre un gouvernement sanguinaire, une dictature, un Netanyahou génocidaire et un Trump bandit», affirme-t-elle.

Pour elle, la guerre ne constitue pas une solution. Elle la juge à la fois moralement indéfendable et contraire au droit international. Même ceux et celles qui se réjouissent des bombardements le font par désespoir, espérant que ces attaques affaiblissent leur principal ennemi : le régime.

Elle insiste donc sur la nécessité d’un mouvement antiguerre qui ne soit pas interprété comme un soutien au régime islamique. Les deux combats doivent aller de pair : s’opposer à la guerre tout en dénonçant la dictature.

L’espoir d’une opposition unifiée

Malgré le chaos actuel, Nimâ affirme nourrir un certain espoir. Selon elle, une dynamique d’unification des oppositions est en train de prendre forme.

L’Iran est un pays vaste et très diversifié, traversé par une multitude de sensibilités politiques. Pour réussir une transition, ces forces devront parvenir à construire un front commun.

Ce front commun est déjà en train de se créer de manière très accélérée avec la crise actuelle. Elle espère que cette opposition pourra offrir une alternative politique crédible fondée sur quelques principes fondamentaux : les droits humains, l’égalité, la démocratie et la laïcité.

Après près d’un demi-siècle de pouvoir religieux, l’idée d’un État laïque gagne du terrain : «Les gens veulent un gouvernement laïque après 47 ans de dictature islamique».

Des femmes désormais incontournables

Pour l’activiste, une chose est certaine : la place conquise par les femmes dans la mobilisation ne pourra plus être effacée.

Depuis la révolution Femmes, Vie, Liberté, elles ont pris confiance et libéré leur parole. Leur présence est visible autant dans l’organisation des mouvements que dans l’espace public. En Iran, sortir sans voile constitue déjà un acte de résistance politique.

Ce geste représente un défi direct à l’oligarchie religieuse et militaire. Malgré la répression, ces actes de désobéissance nourrissent un sentiment de courage et de dignité.

À cela s’ajoute un autre facteur déterminant : l’éducation. La population iranienne est fortement scolarisée et les femmes représentent environ 60 % des étudiant.es universitaires.

«Après avoir résisté pendant des années à cette dictature, les femmes ont prouvé qu’elles avaient leur place dans la société», affirme Machouf. Elles joueront donc, selon elle, un rôle central dans toute reconstruction politique future.

Entre guerre et résistance

Dans l’immédiat, les perspectives de mobilisation civile restent limitées. La guerre a transformé le pays en zone de conflit.

«Entre les bombes qui tombent d’en haut et les mitraillettes qui tirent d’en bas, il n’y a pas beaucoup de place pour la protestation», explique l’intervenante.

Elle estime toutefois que l’affaiblissement du pouvoir pourrait ouvrir certaines opportunités locales pour la population, si celle-ci parvient à s’organiser et à profiter du chaos actuel. Mais l’avenir demeure incertain, notamment en raison de la puissance militaire du régime.

Un souhait : paix et démocratie

Malgré la gravité de la situation, Nimâ Machouf conclut sur un message d’espoir.

Son souhait le plus profond est d’abord la fin rapide de la guerre. Elle espère ensuite que l’affaiblissement du régime permettra à la population iranienne de reprendre le pouvoir et d’ouvrir la voie à un nouveau système politique.

Elle mise particulièrement sur le renforcement du front commun de l’opposition et la forte présence des femmes au sein de ce mouvement.

«Plus la population s’éveille politiquement et démocratiquement, plus nous avons des chances d’arriver à un gouvernement qui assurera la démocratie», conclut-elle.