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par Jan Torras Griso, correspondant basé à Paris
Depuis cinq ans, les travailleurs de l’usine GKN à Florence se battent contre État et patronat pour garder leur emploi. Leur lutte redéfinit la synergie entre mouvements ouvriers et écologistes, révélant que les alternatives sont possibles tant qu’on est disposé.es à se battre pour elles.
Un jour de congé en juillet 2021, les 422 travailleurs de l’usine d’arbres d’entraînement de voitures reçoivent un courrier électronique leur annonçant leur licenciement. L’entreprise avait été rachetée par le fonds d’investissement britannique Melrose Industries, dont la devise est «achète, restructure, revends». Les ouvriers se rassemblent devant les grilles de l’usine et finissent par les franchir. Depuis ce premier jour d’occupation s’inaugure une assemblée syndicale permanente qui dure encore aujourd’hui, faisant d’elle la plus longue de l’histoire syndicale italienne.
Elle aura été à l’origine de 14 cortèges ayant atteint jusqu’à 40 000 participant.es, plusieurs mobilisations à l’échelle nationale, des grèves massives, l’occupation de l’aéroport, un projet de loi anti-délocalisation et la fondation de la société d’entraide ouvrière Insorgiamo (« Insurgeons-nous », mot d’ordre de la Résistance florentine pendant la Seconde Guerre mondiale).
De la production de pièces automobiles à la création d’espaces d’émancipation
Insorgiamo continue à se relayer jour et nuit pour assurer la protection des lieux et éviter le démantèlement des machines. En s’appropriant les moyens de production, les occupant.es sont parvenu.es à reconvertir la parcelle de leur exploitation en espace d’émancipation. L’usine est devenue le quartier général de différents comités comme celui des employées de ménage qui se battent contre le système de sous-traitances, mais elle accueille également des évènements culturels tels que le festival de littérature ouvrière, un cinéma, un fonds d’archives de la Fiat de Florence et du mouvement ouvrier… Dans le viseur, un «centre de la culture working class» qui permettrait de faire rayonner la culture ouvrière, souvent méprisée par les institutions.

Le collectif s’estime une «usine publique et socialement intégrée», dans laquelle chercheur.ses et ingénieur.es solidaires se réunissent pour repenser la transition écologique, aujourd’hui absente des discours de tous ceux qui n’avaient que ces mots à la bouche il y a 5 ans. Ont été ainsi modélisés deux plans de réindustrialisation à mettre en place une fois que la coopérative pourra s’approprier pleinement leurs outils de travail : la production de panneaux solaires et de vélos-cargos électriques. Ils comptent aller jusqu’au bout et repenser pleinement les dynamiques de travail : le salaire le plus élevé ne dépassera pas le double du plus faible et les décisions de production seront prises collectivement.
Convergence des luttes
La lutte a cependant dépassé l’enceinte de l’usine. Grâce à la méthode de convergence adoptée et à la plateforme d’unification qui en résulte, des liens ont été tissés avec une large diversité de revendications qui partagent pourtant l’espoir d’une alternative. Le collectif a apporté un soutien clé au mouvement écologiste de Fridays For Future, à la mobilisation étudiante qui a traversé l’Italie en 2022 et à la résistance contre le génocide en Palestine depuis 2023, entre autres.
Plus récemment, ses membres se sont tenu.es aux côtés du collectif Quarticciolo Ribelle, qui lutte contre la mise sous tutelle de leur quartier à Rome annoncée par le gouvernement Meloni dans une logique sécuritaire. Ces dernier·ères comptent bien faire preuve de la même solidarité en commandant des panneaux solaires à la future usine pour leurs initiatives sociales dans le quartier.
Un parcours semé d’embûches qui pourrait bientôt atteindre sa destination
En arriver là n’a pas été simple et des épreuves restent encore à franchir. Après l’annulation des deux procédures de licenciement par le tribunal du travail pour conduite antisyndicale, l’ancien conseiller de GKN, Francesco Borgomeo, a repris l’usine à la multinationale dans le cadre d’une stratégie orchestrée par la classe politique italienne. Ce dernier a voulu présenter comme une victoire du mouvement, ce qui n’était qu’un moyen de le faire durer jusqu’à l’attrition. N’ayant apporté ni investisseurs, ni capital, ni ordre commercial, il a obligé les ouvriers à tenir deux ans sans salaires et sans allocations chômage, uniquement grâce aux cagnottes de grève. La plupart ont été contraints de démissionner, mais les 120 qui résistent ont décidé de reprendre les choses en main, conscients que leur salut ne viendrait pas du patronat.
Seulement, les instances judiciaires ont profité de l’affaiblissement des rangs pour faire aboutir la procédure de licenciement l’année dernière, ce qui rend la présence des ouvriers sur l’usine illégale. Le large soutien populaire maintient pour l’instant les forces de l’ordre éloignées et les institutions locales discrètes. Aujourd’hui, la course pour la victoire est aussi contre le temps, les installations ayant été vendues à des entreprises immobilières. Les ouvriers ont rédigé une proposition de loi régionale permettant la création de groupements industriels publics impliquant des coopératives ouvrières, ce qui ouvrirait la voie à l’expropriation de l’usine par la mairie une fois le projet déclaré d’utilité publique. Or, cette initiative reste elle aussi bloquée, les institutions ayant été incapables de nommer un.e commissaire aux comptes malgré les nombreuses promesses des dirigeant.es politiques de s’occuper de l’affaire dans les plus brefs délais.
Afin de sortir de l’impasse, Insorgiamo a décidé de relancer une campagne de financement pour récolter deux millions d’euros et mener à bien une partie du plan industriel. Grâce au soutien de toutes celles et tous ceux qui parviennent encore à croire qu’un autre monde est possible, ils entreprennent de commencer à le bâtir. On peut contribuer à la cagnotte de solidarité en cliquant ici.
La clase obrera es una y sin fronteras*
Le combat des ouvriers de GKN fait écho à celui d’autres initiatives ayant vu le jour en France, telle que STOP Greendocks, au sein de laquelle des transporteur.ses se battent pour protéger le bassin de Gennevilliers en y empêchant l’installation d’entrepôts massifs. Ses membres dénoncent également la suppression de trains voués à être remplacés par des camions censés consommer plus d’essence et payer plus de péages tout en contribuant à générer des emplois précaires.
Contrairement à ce qui nous est parfois présenté, les intérêts d’ouvrier.es et écologistes sont les mêmes : tous et toutes souhaitent une planète habitable et un moyen de subsistance digne pour l’habiter.
Suite aux licenciements massifs perpétrés ces dernières années, une grande masse d’ouvrier.es sont aujourd’hui contraint.es de se reconvertir dans l’industrie cible de tous les investissements : celle de l’armement. Quand le mot d’ordre de l’hégémonie capitaliste est la pollution et la guerre, il nous revient de lutter pour en proposer l’alternative.
*La classe ouvrière est une et sans frontières








