Femmes palestiniennes : la force de tenir dans un quotidien brisé

À Gaza le 19 octobre 2023 - @Agence palestinienne d'Information (Wafa) en mandat pour APAimages Domaine public via Wikimedia Commons
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En Palestine, les restrictions de mouvement et l’affaiblissement des services publics réduisent l’espace de vie des femmes : se soigner, travailler, étudier ou demander de l’aide dépend d’accès intermittents, souvent imprévisibles.

Circuler sous contrainte

En Cisjordanie, se déplacer n’a rien d’un automatisme. Un trajet pour aller en cours, rejoindre un emploi ou accompagner un enfant peut se transformer en succession d’attentes, de détours et de retours forcés. Cette incertitude s’ajoute à un quotidien déjà chargé et désorganise tout ce qui demande de la ponctualité comme les rendez-vous médicaux, examens, horaires de travail. À Jérusalem-Est, la mobilité se heurte en plus au statut et aux autorisations : la moindre démarche, administrative ou médicale, ressemble parfois à une procédure à part entière, avec ses documents, ses délais et ses refus.

À Gaza, la contrainte prend une autre forme. L’espace est fermé, les déplacements se font souvent à l’intérieur d’un territoire déjà exigu, au rythme des évacuations, des zones jugées dangereuses, des routes coupées. On ne calcule plus seulement un temps de trajet, on évalue un risque.

Survivre malgré tout

« Il n’y a pas de logements, pas d’eau, pas d’électricité. Qui parle de ces choses-là en 2025 ? » a déclaré Amal à l’OHCHR.

La santé des femmes dépend d’une continuité avec les suivis de grossesse, contraception, dépistages, soins gynécologiques, post-partum. Or, la continuité est précisément ce que l’instabilité abîme. Quand une structure ferme, quand une équipe manque, quand un médicament devient introuvable, ce ne sont pas des « retards » mais des décisions prises dans l’urgence, des symptômes surveillés à domicile, des rendez-vous reportés jusqu’à ce qu’il soit trop tard. Les contraintes matérielles aggravent encore la situation. Le manque d’eau et les conditions d’hébergement précaires compliquent l’hygiène et favorisent les infections. L’insécurité alimentaire épuise les corps et la fatigue psychologique, devenue permanente, alourdit les troubles anxieux, les dépressions, les stress post-traumatiques sans que les dispositifs de prise en charge soient accessibles ou suffisants.

La crise des services s’explique aussi par ce qui n’entre pas. OCHA rappelle que les restrictions israéliennes sur les mouvements de biens vers Gaza, durcies en juin 2007, se sont à nouveau renforcées avec l’escalade d’octobre 2023. En décembre 2023, le Conseil de sécurité a adopté la résolution 2720 pour exiger une augmentation de l’aide et l’ouverture de points de passage.  Sur le terrain, ces décisions se traduisent par des fermetures et des files de camions. En mars 2024, Antonio Guterres dénonçait à Rafah des convois d’aide immobilisés, en citant des inspections et des délais imposés par Israël. Début mai 2024, des agences onusiennes avertissaient que la fermeture des points d’entrée au sud « étranglait » Gaza. L’OMS relève aussi qu’entre le 2 mars et le 18 mai 2025, un blocus de l’aide a stoppé l’entrée de fournitures médicales et de carburant.

Violences : l’ombre du huis clos

Les violences fondées sur le genre ne datent pas que depuis le génocide perpetué par Israel envers la Palestine. Mais lorsque l’espace public se durcit et que l’espace privé se referme, les situations à risque se multiplient. La promiscuité, la tension économique, l’épuisement et la peur rendent les foyers plus instables. Dans le même temps, les portes de sortie se rétrécissent : se rendre à un service spécialisé, obtenir un suivi, préserver la confidentialité, tout devient plus difficile.

Chercher de l’aide suppose une chaîne complète : pouvoir se déplacer, être reçue, être crue, être protégée. Or, dans une société où le stigmate peut isoler une femme plus sûrement qu’une menace, parler n’est pas seulement un acte de courage : c’est un calcul. Beaucoup renoncent avant même la première étape, faute de protection concrète, ou parce qu’elles savent ce que la révélation peut déclencher à l’intérieur de la famille et du voisinage.

Travailler malgré tout

L’accès au travail reste l’un des angles morts les plus persistants. Les Palestiniennes étudient, se forment, cherchent une autonomie ; mais l’emploi, quand il existe, est souvent fragile, mal protégé, interrompu au premier choc. Les secteurs les plus accessibles aux femmes, services, commerce de proximité, enseignement privé, travail informel, sont aussi ceux qui s’effondrent le plus vite lorsque la situation se dégrade.

Même lorsqu’un poste est trouvé, s’y maintenir relève d’un équilibre instable : transport incertain, horaires bouleversés, fermeture d’école, maladie d’un proche, charges domestiques qui s’accumulent. La pression sociale joue aussi, parfois silencieusement. Limiter les déplacements, “prioriser la famille”, éviter certains lieux. Au final, l’autonomie économique se construit sous conditions, et ces conditions changent sans prévenir. La crise à Gaza et en Cisjordanie continue d’avoir des conséquences catastrophiques, en particulier pour les femmes et les enfants.

Quand l’État recule, les femmes compensent

Plus les institutions se fragilisent, plus le travail invisible augmente. Trouver de l’eau, des médicaments, un centre de soins, reconstituer des documents, organiser l’école “comme on peut”, sécuriser les enfants : cette logistique devient un second métier. Et ce métier, dans la majorité des foyers, retombe sur les femmes.

Dans les familles touchées par un deuil, une détention, une séparation ou une disparition, cette charge se transforme en responsabilité totale. Il ne s’agit pas seulement de “tenir la maison”, mais d’assumer l’administratif, le financier, le soin, l’écoute, et parfois la sécurité. Ce basculement ne produit pas mécaniquement plus d’égalité ; il produit souvent plus de solitude, plus d’exposition, et un épuisement qui s’installe sans bruit.

La condition des femmes en Palestine, aujourd’hui, se mesure donc moins à des principes qu’à une réalité très concrète, c’est à dire la possibilité d’accéder à un service, de circuler sans danger, de travailler sans se mettre en péril, d’être protégée lorsque la violence survient. Dans un territoire fragmenté, ces possibilités ne sont jamais garanties. Elles se négocient, jour après jour, au prix de renoncements que l’on ne voit pas toujours mais qui finissent par dessiner une vie sous contrainte.

Avant d’être enfermées dans les récits de guerre et de manque, les femmes palestiniennes sont aussi celles qui soignent, enseignent, étudient, travaillent, organisent et tiennent debout des familles entières. Médecins, infirmières, professeures, étudiantes, commerçantes ou travailleuses du quotidien, elles continuent d’occuper une place essentielle dans la société, même lorsque les restrictions, les pénuries et la violence réduisent leur marge d’action.