Banderole de la marche organisée par la Commission du 8 mars à Cibeles à Madrid @ Jaime Villanueva

par Isabel Cortés, correspondante basée à Québec

Dans un monde frappé par le plus grand nombre de conflits actifs depuis la Deuxième Guerre mondiale, les femmes et les filles sont en première ligne d’une violence qui dépasse de beaucoup les champs de bataille. Déjà en 2025, le rapport Les femmes, la paix et la sécurité d’António Guterres, secrétaire général de l’ONU, au Conseil de sécurité indiquait en septembre dernier dénombrait que plus de 676 millions de femmes vivaient à moins de 50 kilomètres de zones de conflit mortel. Il s’agit d’une hausse spectaculaire par rapport aux années 90, mais en deçà du niveau actuel depuis l’intervention militaire en Iran.

Les pertes civiles chez les femmes et les enfants ont quadruplé ces dernières années, tandis que la violence sexuelle liée aux conflits a augmenté de 87 %. Ce ne sont pas seulement des chiffres; c’est un témoignage sombre de la façon dont les guerres amplifient les inégalités existantes, privant d’accès à la justice et érodant les droits gagnés de haute lutte.

Cette montée des conflits mondiaux, des crises prolongées au Soudan aux tensions croissantes au Moyen-Orient et au-delà, croise brutalement les défaillances systémiques des systèmes juridiques internationaux. Les femmes ne jouissent que de 64 % des droits légaux dont bénéficient les hommes, les laissant exposées à la discrimination dans tout, du droit familial aux protections au travail.

Dans les scénarios de conflit, ces écarts deviennent des abîmes, où règne l’impunité et où la justice devient un idéal lointain. Comme l’a exprimé Sima Bahous, directrice exécutive d’ONU Femmes : «Les femmes et les filles sont tuées en nombres records, exclues des tables de négociation et laissées sans protection pendant que les guerres se multiplient».

Quand la guerre amplifie les inégalités

Soudan 2025: des femmes du Centre de concentration d’Alazhri discutent avec l’équipe de la Mission conjointe de haut niveau de l’ONU Femmes. Photo Ekram Hamad Fadlalla ONU Femmes

Les conflits ne font pas de discrimination, mais leurs impacts, oui. Dans des zones comme Gaza, le Soudan et l’Ukraine, les femmes font face à des risques accrus de violence sexiste, de déplacement et de ruine économique. Le rapport du secrétaire général de l’ONU souligne un contraste frappant : les dépenses militaires mondiales ont dépassé 2 700 milliards de dollars en 2024, alors que les organisations de femmes dans les zones de conflit n’ont reçu que 0,4 % de l’aide internationale. Cette disparité de financement laisse les groupes de base — souvent dirigés par des femmes — au bord de l’effondrement, incapables d’offrir des services essentiels comme l’aide juridique ou des refuges.

À l’échelle mondiale, 54 % des pays n’ont toujours pas de définitions légales du viol basées sur le consentement, permettant aux auteurs d’échapper à leurs responsabilités même en temps de paix. En guerre, cette impunité explose, les survivantes faisant face à la stigmatisation, à des mécanismes de dénonciation inadéquats et à la peur de représailles. Les mouvements féministes soulignent l’hypocrisie : les puissances occidentales invoquent la «liberté des femmes» pour justifier des interventions dans des pays comme l’Iran, mais ignorent comment les bombardements dévastent des vies civiles, y compris des écoles et des hôpitaux.

Opposons cela aux perspectives des féministes antiguerre, qui soutiennent que le capitalisme et l’impérialisme alimentent ces guerres, touchant de façon disproportionnée les femmes racisées et du Sud mondial. En Afrique, de la République démocratique du Congo aux territoires sahraouis, les industries extractives et les ingérences étrangères aggravent les conflits, déplaçant des communautés et érodant les droits fonciers des femmes.

Justice défaillante : obstacles légaux et normes sociales

L’accès à la justice pour les femmes et les filles est un droit humain fondamental, mais des obstacles profonds persistent. Le rapport de la Commission de la femme de l’ONU de janvier 2026 «Garantir et renforcer l’accès à la justice pour toutes les femmes et les filles» révèle que dans 54 % des pays, le viol n’est pas défini par le consentement, et dans 44 %, il n’existe pas de lois imposant une rémunération égale pour un travail égal. Ces lacunes ne protègent pas seulement; elles minent la confiance dans les institutions qui devraient défendre l’égalité.

Les normes sociales discriminatoires aggravent le problème. Dans des contextes patriarcaux, les femmes font face à la stigmatisation quand elles dénoncent la violence, et les biais judiciaires limitent leur représentation. L’intersectionnalité ajoute des couches : les femmes autochtones, handicapées ou de minorités sexuelles font face à des barrières cumulées. Dans les conflits, ces facteurs s’intensifient, les systèmes traditionnels de justice — utilisés par 80 % de la population dans les pays en développement — reproduisant souvent les inégalités de genre.

Il y a toutefois des progrès. Plus de 40 pays ont réformé leurs constitutions pour faire avancer les droits de genre dans la dernière décennie, sous l’impulsion de mouvements féministes autonomes. Des lois contre la violence conjugale existent dans 84 % des pays, mais leur application échoue par manque de ressources et à cause de normes persistantes. Le rapport appelle à une approche multidimensionnelle, reconnaissant la justice comme digne de la voix et de l’agence des femmes.

Féminisme antiguerre : voix venues des rues

«Il faut s’allier avec les militantes antiracistes, les environnementalistes, avec les activistes qui luttent pour les droits des migrants et des travailleuses et travailleurs; c’est seulement ainsi que le féminisme pourra relever le défi de notre époque.»

Cinzia Arruzza, Tithi Bhattacharya, Nancy Fraser, 2019 «Feminism for the 99%: À Manifesto». Verso Books.

Banderole du groupe des féministes socialistes dans la rue Alcalá à Madrid @ crédit photo Inma Flores

À l’occasion de la Journée internationale des femmes 2026, des marches mondiales ont réclamé non seulement l’égalité salariale et la fin de la violence machiste, mais aussi l’opposition à la guerre et au fascisme. Les féministes socialistes, se rappelant Clara Zetkin, voient l’oppression des femmes comme enracinée dans le capitalisme, avec des doubles charges de travail et domestiques. «Le vrai féminisme défie l’exploitation de classe», soutiennent-elles, critiquant comment la gauche adopte parfois des idéologies antiféministes en priorisant l’identité de genre sur le sexe biologique.

Au Moyen-Orient, elles dénoncent les interventions des États-Unis et d’Israël en Iran, utilisant une rhétorique de «liberté féminine» pour justifier des bombardements qui tuent des fillettes dans les écoles. En Afrique, elles se solidarisent avec les femmes sahraouies et soudanaises qui résistent au colonialisme et à l’extractivisme. «Il n’y a pas de paix sous oppression systémique», proclament-elles, appelant à des souverainetés populaires et à l’autodétermination.

Des grèves politiques, comme en Italie contre le génocide à Gaza ou aux États-Unis contre les politiques anti-immigrantes de Trump, montrent la voie. Il faut un féminisme de base, anti-impérialiste et révolutionnaire, construit dans les rues, les écoles et les lieux de travail.

Le rapport de l’ONU insiste sur la nécessité de données genrées pour rendre visibles des réalités invisibles. Sans elles, les violations restent non comptabilisées. Il appelle à des résolutions inclusives, à plus de femmes dans les réformes de sécurité et à de meilleurs enregistrements officiels des violations, incluant justice et réparations pour les survivantes.

Les conflits mondiaux ne détruisent pas seulement des vies; ils perpétuent des injustices de genre qui affaiblissent l’État de droit. Investir dans la paix plutôt que dans la guerre, en priorisant la participation féminine, est essentiel.

Article précédentOccupation d’usine en Italie: la lutte pour une alternative
Article suivantFemmes palestiniennes : la force de tenir dans un quotidien brisé
Isabel Cortés
Isabel Cortés est journaliste colombienne avec plus de 14 ans d’expérience en journalisme d’investigation et en conseil pour les publications scientifiques. Son parcours s’est concentré sur la défense de la liberté de la presse, des droits humains et la promotion d’un journalisme indépendant et à impact social. Jusqu’en 2023, elle a occupé le poste de Directrice numérique de la Corporation des Journalistes du Valle del Cauca en Colombie, où elle a dirigé des stratégies visant à renforcer la profession journalistique et à promouvoir un environnement informationnel plus juste, libre et sécurisé pour les journalistes et celles et ceux qui défendent les droits humains.