La Colombie de tous les dangers

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University students participate in a march a protest due to dissatisfaction of educational centers and education budget, in Bogota, Colombia, on October 17, 2018.
Depuis déjà plusieurs jours, en Colombie, des mobilisations populaires expriment la colère d’un très grand nombre de Colombiens et de Colombiennes. Malgré une répression très violente, la pandémie et la mauvaise presse, la grève continue et la mobilisation s’accroît chaque jour. Divers sondages indiquent un appui populaire de plus de 70 % de la population. La grande violence utilisée par les forces policières et l’armée, notamment à Cali (troisième ville en importance du pays), a considérablement accru la colère des gens, qui accusent le gouvernement actuel de violations des droits à grande échelle. Dans plusieurs localités, les gens des quartiers populaires ont faim. Selon l’Institut de statistiques colombien, 42,5 % de la population (21 millions de personnes) vit en situation de pauvreté. À Cali, c’est 65 %.
Les racines de la colère
On peut comprendre l’indignation : le gouvernement colombien est arrivé le mois dernier avec un projet de loi dit de réforme fiscale qui augmente les taxes et en crée de nouvelles sur des produits de base comme le poulet, le café, le chocolat, le sucre, le sel, etc. Les couches populaires sont les principales visées par ces nouvelles taxes pendant que l’oligarchie économique et politique est épargnée dans une logique inégalitaire mise en avant par le ministre Alberto Carrasquilla, qui a depuis dû démissionner.
Devant la colère populaire, le gouvernement a retiré ce projet de loi, mais il faut rappeler que la pratique réitérée dans ce type de situations impopulaires est de retirer le projet, d’attendre que les mobilisations se dissipent et de réintroduire un nouveau projet qui conserve la vision tout en enlevant quelques articles. Par exemple, dans le domaine de la santé, Carolina Corcho, vice-présidente de la Federación Médica Colombiana, nous apprend que le projet propose d’asphyxier le système de santé et de démanteler ce qui reste des hôpitaux publics. On prévoit notamment la diminution des services, l’application de nouvelles restrictions sur les actes médicaux pouvant être pratiqués par les médecins généralistes, etc. Une des mesures complètement injustifiées est l’intervention de l’Institut national d’oncologie.
Pour revenir à la question de la répression, il faut dire que les violences ne datent pas d’hier. Il y a deux mois, les Colombiens ont appris que, durant le gouvernement d’Alvaro Uribe Vélez (2002-2010), dont le président actuel, Ivan Duque, est l’héritier, 6402 jeunes civils ont été assassinés par les Forces armées et présentés comme morts au combat. Le caractère sinistre et révoltant de ces assassinats est lié au fait que les assassins ont été récompensés par des vacances et des ascensions dans la hiérarchie militaire. Malgré toute cette violence, ce qui met peut-être le plus en lumière la situation de terreur que vivent les Colombiens est le fait que ce pays compte le nombre de déplacés forcés internes le plus élevé au monde, soit huit millions de personnes, en grande majorité des paysans, des Autochtones et des afro-descendants.
Les secteurs sociaux mobilisés
Tous les secteurs sociaux colombiens sont mobilisés, à commencer par ceux qui le sont traditionnellement, comme les étudiants, les syndicats, les organisations de femmes et féministes, les organisations paysannes, autochtones et afro-descendantes. Pour les Autochtones, la mobilisation s’inscrit dans un moment charnière de leur lutte de décolonisation et de reconstruction de la mémoire et de défense du territoire. Dans ce contexte, le peuple misak a fait tomber les statues des colonisateurs Gonzalo Jiménez de Quezada à Bogotá et de Sebastián de Belalcázar à Cali. Mais il y a également des gens qui ne sont pas organisés et qu’on voit rarement dans les rues, comme les gens les plus pauvres des quartiers les plus pauvres, qui marchent pour la redistribution de la richesse comme tous les autres secteurs.
Le Canada a des liens commerciaux très forts avec la Colombie. Un accord bilatéral de libre-échange avec la Colombie a été signé il y a maintenant 10 ans. Les conséquences économiques et humanitaires que cet accord a entraînées pour la population colombienne ont été plutôt négatives. Des entreprises canadiennes y ont prospéré parfois en bénéficiant de violations des droits de la personne et du travail et en portant atteinte à l’environnement. D’autres fois, elles ont bénéficié d’actes répréhensibles comme le déplacement forcé de populations pour exploiter des mines ou en prenant part à des processus de criminalisation de la population qui demande des conditions de vie et de travail dignes là où les entreprises sont présentes. L’État canadien a appuyé par des subventions et par des interventions politiques l’action de plusieurs de ces entreprises canadiennes en Colombie. Aussi le Canada doit-il assumer sa part de responsabilité dans le conflit actuel et condamner sans hésitation la répression qui a cours, tout en s’assurant que le processus démocratique est réellement assuré en vue des élections générales qui doivent avoir lieu en 2022.