Le sociologue russe, Boris Kagarlitsky, qui s'est prononcé contre la guerre en Ukraine et qui fut arrêté en juillet 2023 et qui fut libéré sous caution le 12 décembre dernier, a vu sa peine alourdie à cinq ans le 12 février 2024. @Nataliya Kazakovtseva/TASS

Ronald Cameron – MAJ 14 février

Plus tôt ajourd’hui, la Cour d’appel de Russie, considérant la condamnation à payer une amende comme une peine trop clémente, a revu hier la sentence initiale de Boris Kagarlitsky rendue le 12 décembre dernier. Accusé de justifier le terrorisme, le sociologue marxiste est maintenant condamné à cinq ans de prison. La décision signifie également que Kagarlitsky se verra interdire d’administrer un site Web pendant deux ans après sa libération. Dans le même temps, une amende de 609 000 roubles (plus de 9 000 $ CAN) a déjà été payée.

La sentence de culpabilité a été prononcée en décembre après avoir été reconnu coupable de « justification du terrorisme » pour des propos tenus dans une vidéo YouTube supprimée depuis et sur sa chaîne Telegram, à propos de l’attentat à la bombe contre le pont de Crimée.

La véritable raison de son emprisonnement est son opposition à la guerre en Ukraine menée par la Russie. En tant que rédacteur en chef de la plateforme de gauche en ligne Rabkor (Correspondant ouvrier), Kagarlitsky compte parmi les personnalités opposées à la guerre les plus en vue – et l’une des rares à rester en Russie.

Selon la décision, Kagarlitsky sera placé en garde à vue dans la salle d’audience et envoyé au centre de détention provisoire du Service pénitentiaire fédéral de Russie à Moscou. Boris lui-même n’est pas découragé : «Je suis sûr que tout se passera très bien. Et nous vous reverrons à la fois sur la chaîne et en liberté. Il faut juste vivre un peu et traverser cette période sombre pour notre pays».

Le cas de Boris Kagarlitsky est une parodie de justice. C’est aussi une offense aux milliers de Russes qui ont exprimé leur solidarité avec lui : des lettres, des émissions, des affiches. Durant les cinq mois de liberté, Boris a témoigné de la manière qu’il fut arrêté et incarcéré. Nous présentons ci-dessous ce récit.

Liberté pour Boris Kagarlitsky! Liberté pour tous les prisonniers et prisonnières politiques!


Boris Kagarlitsky

Boris Kagarlitzky en 2013 lors d’une manifetation en faveur des droits sociaux des moscovites @Bogomolov CC BY-SA 3.via Wikimedia Commons

Je me rendais à l’aéroport pour accueillir ma femme, qui revenait de l’étranger le 25 juillet l’an dernier. Mais la rencontre n’a pas eu lieu. Deux jeunes hommes polis se sont approchés de moi et, présentant leur carte d’agent du FSB (services secrets russes), m’ont informé que j’étais détenu : j’étais accusé de justifier le terrorisme. Dès le soir, j’ai été envoyé sous escorte à Syktyvkar, la capitale de la République de la population komie, où j’ai été incarcéré.

Je ne connaissais pas la République de la population komie, si ce n’est qu’à l’époque de Staline, une grande partie des institutions du Goulag s’y trouvaient, un sujet sur lequel j’ai bien sûr beaucoup lu et écrit. La raison de mon arrestation était une vidéo que j’avais publiée sur YouTube dix mois plus tôt. J’y parlais de l’actualité, mentionnant — sans plus de précision — la détérioration du pont de Crimée par des saboteurs ukrainiens. Mais j’ai également noté que la veille de cette attaque, des vœux de félicitations de Mostik le chat au président Poutine avaient été diffusés sur les réseaux sociaux russes; comme le chat était la mascotte du pont saboté, j’ai plaisanté sur le fait qu’il avait agi comme un provocateur avec ses félicitations. Il s’agissait probablement d’une mauvaise blague, mais elle peut difficilement être considérée comme un motif suffisant d’arrestation, même si l’on tient compte des lois russes modernes. Malheureusement, le Léviathan n’a pas le sens de l’humour. J’ai dû passer quatre mois et demi dans une cellule de prison.

Le fait que l’arrestation ait eu lieu près d’un an après mes propos malheureux soulève divers soupçons quant à la signification politique de ce qui s’est passé. Ce n’était pas la première fois que je me retrouvais en prison. J’ai connu ma première — et plus longue — incarcération en 1982, alors que le dirigeant de l’URSS, Leonid Brejnev, était mourant. À l’époque, les agents de la sécurité de l’État ont attrapé tous les opposants connus, y compris notre groupe de jeunes socialistes, juste au cas où, à titre préventif. Quelque temps après la mort de Brejnev, j’ai été libéré sans même avoir été jugés.

Ce qui se passait dans les couloirs du pouvoir à Moscou à la fin du mois de juillet 2023 n’est pas encore tout à fait clair, même si l’on espère que tôt ou tard nous le découvrirons (je n’ai découvert les véritables raisons de ma première arrestation et de ma libération que bien plus tard, lorsque Mikhaïl Gorbatchev dirigeait le pays et qu’une partie des archives officielles sont devenues disponibles). Mais il semble que cette arrestation puisse être considérée comme un dommage collatéral dans une lutte pour le pouvoir. Imaginez que vous êtes un ballon sur un terrain de football où s’affrontent deux équipes professionnelles. Ils vous donnent des coups de pied et vous ne pouvez qu’essayer d’analyser le déroulement du match en vous basant sur vos sentiments. Malgré tout, l’expérience acquise dans la prison de Syktyvkar m’a été très utile en tant que sociologue. Après tout, j’ai eu l’occasion d’observer, de communiquer avec des personnes que je n’aurais jamais rencontrées dans d’autres circonstances.

Il faut donner le crédit à l’administration pénitentiaire, qui m’a placé dans une cellule avec de bonnes conditions et des voisins calmes. L’un d’entre eux s’est avéré être un prisonnier politique, assistant du député de la Douma Oleg Mikhailov, qui reste l’opposant le plus en vue de la République de Komi. Il est vrai que nous ne sommes pas restés longtemps ensemble. Les prisonniers de la cellule changeaient souvent, ce qui m’a permis de faire la connaissance d’un grand nombre de personnes et d’entendre l’histoire de leur vie.

Certain.es de mon voisinage accusé.es de meurtre et d’extorsion se sont révélés très gentils et polis dans la conversation; un vice-maire d’une petite ville du nord, qui a déclenché une bagarre lors d’une fête locale et tué par inadvertance son collègue alors qu’il se produisait avec lui sur scène, était heureux de discuter de questions relatives aux finances municipales, au sujet desquelles il s’est révélé étonnamment mal informé. Un jour, peut-être très bientôt, je décrirai tout cela en détail.

Bien que je ne fusse pas le seul prisonnier politique à Syktyvkar, il se trouve que j’étais le plus célèbre, et c’est pourquoi l’administration et les gardiens de la prison me regardaient avec une curiosité évidente, essayant de comprendre pourquoi j’avais été amené là et ce qu’il fallait attendre de ce cas étrange. Le procès a été obstinément reporté, bien que personne ne m’ait interrogé; pendant des mois, il ne s’est rien passé de nouveau. L’affaire pénale était censée être examinée par un tribunal militaire de Moscou, mais elle s’est perdue en cours de route et n’a refait surface dans leur bureau qu’à la toute fin du mois de novembre.

Le bureau du procureur a déclaré que la plaisanterie sur Mostik le chat avait été faite «dans le but de déstabiliser les activités des agences gouvernementales et de faire pression sur les autorités de la Fédération de Russie pour qu’elles mettent fin à l’opération militaire spéciale sur le territoire de l’Ukraine».

Pendant que j’étais derrière les barreaux, une campagne de solidarité se déroulait à l’extérieur, à laquelle de nombreuses personnes ont participé en Russie et dans le monde entier. En outre, il semble que les dirigeants du Kremlin aient été particulièrement impressionnés par le fait qu’une grande partie des voix qui se sont élevées pour me défendre provenaient du Sud. Dans le contexte de la confrontation avec l’Occident, les dirigeants russes tentent de s’imposer comme des combattants du néocolonialisme américain et européen, de sorte que les critiques formulées à leur encontre au Brésil, en Afrique du Sud ou en Inde ont été accueillies avec vexation. L’économiste indienne Radhika Desai a même interrogé Vladimir Poutine sur mon sort lors du forum de Valdai.

Le procès a eu lieu le 12 décembre 2023. Le bureau du procureur a demandé que je sois envoyé en prison pour cinq ans et demi, mais le juge en a décidé autrement. J’ai été libéré de la salle d’audience après avoir été condamné à payer une amende de 600 000 roubles (le lendemain, cette somme a été collectée par les abonné.es de la chaîne YouTube Rabkor). Il est vrai qu’il n’a pas été facile de payer : j’ai dû déposer l’argent en personne, mais j’ai également été inscrit sur la «liste des extrémistes et des terroristes», à qui il est interdit d’effectuer des transactions financières. À l’heure actuelle, je dois demander une autorisation spéciale pour pouvoir donner à l’État l’argent qu’il me réclame. Il m’est interdit d’enseigner, ainsi que d’administrer des sites Internet et des chaînes YouTube.

Cependant, ils ne m’ont pas encore interdit de penser et d’écrire, ce que je fais pour l’instant.